Monstre

Temps de lecture : 10 minutes

Vénérable Maître et Vous, mes Frères (et mes Soeurs) en vos grades et qualités, vous le savez (ou, si vous ne le savez pas encore, vous allez le savoir), je commence toujours mes planches par une bonne nouvelle. Ce midi, elle tiendra en peu de mots : je suis un monstre et… vous aussi.

Maintenant, après cette belle déclaration d’amour maçonnique, je vous dois une explication ou, à défaut, une promenade dans la Galerie des Monstres de cette Loge qui, vous le savez, est avant tout notre Galerie des Glaces, notre Couloir des Miroirs…

Ce midi, je vous propose d’explorer ensemble deux aspects de la monstruosité : sa nature et sa séduction. Partant, je ne vais pas vous faire l’injure de préciser en conclusion maçonnique, dans quelques quarante-cinq minutes chrono, que tout cela est une question de rapport à l’autre, ce qui serait trop simpliste, ou de rapport à l’altérité, ce qui serait trop complexe. Dans tous les cas d’espèce, pour Frankenstein, pour Mr Hyde, pour Dracula, pour l’Homme-Eléphant, pour Polyphème, le Golem, la Sphynx, le Loup-Garou, c’est comme pour la Méduse ou pour nous : la question du miroir est centrale. Cela veut-il dire que ces monstres sont tous des Maçons sans tablier ? On y viendra…

Monstres : la compil…

C’est Laurent LEMIRE, journaliste au Nouvel Observateur et multirécidiviste dans le domaine des essais populaires, qui a publié en 2017 Monstres et monstruosités. J’ai lu le texte avec impatience et curiosité. Avec un bon bouquin, la question du monstre aurait pu être résolue, à tout le moins éclairée. Il n’en est rien.

Tout d’abord : l’ouvrage est modieux et consiste en une longue énumération des monstres de l’histoire (et des histoires), énumération entrelardée de quelques citations bien senties (il faut quand même saluer la bibliographie en fin de volume). Bref, une enquête journalistique, intéressante pour les faits compilés et catégorisés par l’auteur, mais pas la monographie espérée à la lecture du thème affiché et à la vue de la très soignée couverture.

LEMIRE Laurent, Monstres et monstruosités (Paris, Perrin, 2017)

Pourtant, la table des matières était relativement séduisante. En introduction, l’auteur apporte que « Le monstre, c’est l’anormal de la nature, le monstrueux l’anormalité de l’homme ». Belle attaque qui, ponctuée d’une citation de Georges Bataille, laissait présager du meilleur. Mieux encore, Lemire ratisse large et cite un des personnages du Freaks de Tod Browning (film de 1932) : « Quand je veux voir des monstres, je regarde par la fenêtre« . Un peu impatient de lire la suite, le lecteur doit hélas déchanter dès la phrase suivante : « Aujourd’hui, il suffit de naviguer sur le web« . D’où mention : « peut mieux faire » !

S’ensuivent 17 chapitres bien structurés et une conclusion (à vrai dire, sans grande conclusion). Passons-les en revue :

      1. dans le premier chapitre, intitulé Du mot aux maux, Lemire raconte que « Aristote interprétait la monstruosité comme un excès de matière sur la forme, une faute de la nature, un trop-plein » ;
      2. le deuxième chapitre est consacré à L’origine du monstre et Lemire y cite Gilbert LASCAULT dans Le monstre dans l’art occidental : « Le savoir que nous pouvons posséder concernant le monstre dans l’art se révèle lui-même monstrueux, au sens courant que peut prendre ce terme. Il s’agit d’un savoir informe et gigantesque, fait de pièces et de morceaux, mêlant le rationnel et le délirant : bric-à-brac idéologique concernant un objet mal déterminé ; construction disparate qui mélange les apports d’une réflexion sur l’imitation, d’une conception de l’art comme jeu combinatoire, de plusieurs systèmes symboliques. » ;
      3. L’échelle des monstres (« Or, pour Jean-Luc Godard, ‘les vrais films de monstres sont ceux qui ne font pas peur mais qui, après, nous rendent monstrueux’. Et il citait comme exemple Grease« ) ;
      4. La fabrique des monstres (« Mais en voulant rendre l’homme parfait, sans imperfections, sans impuretés, les généticiens du futur risquent de produire des monstres.« ) ;
      5. Les monstres artistiques (à propos de l’oeuvre de GOYA, El sueño de la razon produce monstruos, traduit par Le sommeil de la raison engendre des monstres : «  La raison dort, mais elle peut rêver aussi. En tout cas, dans sa somnolence, elle ne voit pas les cauchemars qui surviennent. Les a-t-elle inventés ou est-ce ce défaut de vigilance qui les a produits ?« ) ;
      6. Les monstres littéraires (« Toute oeuvre littéraire importante est censée sortir du cadre des conventions. Il y a celles qui le font exploser. On parle alors de livre majeur […] Enfin, il y a celles qui se laissent déborder par elles-mêmes, n’ont quelquefois ni queue ni tête et avancent à l’aveugle dans le brouillard de l’inspiration. L’anormalité en littérature est une tentation. Elle n’en constitue pas la règle.« ) ;
      7. Les monstres de foire (« L’ouvrage [CAMPARDON Emile, Les spectacles de foire, XIXe] rapporte aussi le cas d’un homme sans bras que l’on voyait à la foire Saint-Germain et sur le boulevard du Temple en 1779. ‘Cet homme, nommé Nicolas-Joseph Fahaie, était né près de Spa et avait été, dit-on, malgré son infirmité, maître d’école dans son pays.’ Né sans bras, il se servait de ses pieds en guise de mains. ‘Il buvait, mangeait, prenait du tabac, débouchait une bouteille, se versait à boire et se servait d’un cure-dent après le repas.' ») ;
      8. Les monstres scientifiques (Paul VALERY: « Le complément d’un monstre, c’est un cerveau d’enfant.« ) ;
      9. Les monstres criminels (« On pense à Gilles de Rais qui a tant fasciné Georges Bataille. Le maréchal de France qui fut le compagnon d’armes de Jeanne d’Arc aurait torturé et assassiné plus de deux cents enfants dans son château de Machecoul, près de Nantes.« ) ;
      10. Les monstres terroristes (Philippe MURAY : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts.« ) ;
      11. Les monstres politiques (SAINT-JUST : « Tous les arts ont produit des merveilles ; l’art de gouverner n’a produit que des monstres.« ) ;
      12. Les monstres gentils (« Le catalogue Marvel fournit quantité de ces créatures hideuses, mais résolues à protéger le monde : l’homme pierre, le géant vert dénommé Hulk. Ce dernier cas est très intéressant car il renverse la morale habituelle. Le personnage, le docteur Banner, devient un monstre verdâtre lorsqu’il se met en colère, donc en cédant à ce que l’on considère comme une mauvaise habitude. Or, c’est de cette colère que naît sa force, qui lui permet de combattre le mal. L’histoire de Jekyll et Hyde est ainsi présentée dans une version plus politiquement correcte.« ) ;
      13. Les monstres économiques (CHAMFORT : « Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.« ) ;
      14. Les foules monstres (« Les personnalités monstrueuses sont rares, les foules le deviennent couramment. Troupes assassines ou détachements génocidaires, l’Histoire avec sa grande hache, comme disait Perec, nous en a fourni de multiples exemples. ‘Je sais calculer le mouvement des corps pesants, mais pas la folie des foules’, indiquait Newton.« ) ;
      15. Les monstres sacrés (Jean COCTEAU : « C’est une chance de ne pas ressembler à ce que le monde nous croit.« ) ;
      16. Les monstres à la mode (Antonio GRAMSCI : « L’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres.« ) ;
      17. Nos propres monstres (VERLAINE : « Souvent l’incompressible enfance ainsi se joue, / Fût-ce dans ce rapport infinitésimal, / Du monstre intérieur qui nous crispe la joue / Au froid ricanement de la haine et du mal, / Où gonfle notre lèvre amère en lourde moue.« ).

Et de conclure en frôlant la question de fond, avec Jean GIRAUDOUX dans Juliette au pays des hommes (1924) : « Juliette aperçut soudain au fond d’elle-même, immobiles, tous ces monstres que déchaîne la confession, tous les contraires à tout ce qu’elle croyait savoir… Elle sentit tout ce qu’un être garde et défend en se taisant vis-à-vis de soi-même, et que tout humain qui n’est pas doublé à l’intérieur par un sourd-muet est la trappe par laquelle le mal inonde le monde. » ; puis, en l’esquivant, avec Georges CANGUILHEM  (« La vie est pauvre en monstres.« ). On est sauvés ?


Littré donne l’étymologie suivante pour le terme ‘monstre’ : « Provenç. mostre ; espagn. monstruo ; portug. monstro ; ital. mostro ; du lat. monstrum, qui vient directement de monere, avertir, par suite d’une idée superstitieuse des anciens : quod moneat, dit Festus, voluntatem deorum.
Monstrum est pour monestrum ; monstrare (voy. MONTRER) est le dénominatif de monstrum. »

© CREAHM (Liège, BE)

Monstre, mon ami ?

Quand on lutte contre des monstres,
il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même.
Si tu regardes longtemps dans l’abîme,
l’abîme regarde aussi en toi.

NIETZSCHE F. W., Par-delà le bien et le mal (1886)

Pourquoi ai-je la conviction que mon frère humain de toujours, Friedrich-Wilhelm NIETZSCHE, à nouveau, donne la juste mesure du vertige de celui qui regarde dans les yeux d’Euryale, une des Gorgones ? Pourquoi l’énumération de Lemire me laisse-t-elle peu apaisé ? Pourquoi toujours ressentir cette fascination pour les monstres, pourtant terrifiants, dont le caractère hors-la-loi montrerait la volonté des dieux, pour qui l’horreur ressentie face à l’anormalité m’inviterait à marcher dans les clous ?

Pourquoi aussi, cette Sympathy for the Devil, cette connivence avec Kong, le trop-puissant au cœur simple, cette sympathie pour la créature de Frankenstein et sa délicatesse aux gros doigts, cette tolérance envers Hyde, ce miroir tendu aux Victoriens, sans parler de cette passivité devant la morsure de Dracula, dans laquelle coule le sang de siècles d’amour ?

Et aussi : pourquoi Nietzsche, malgré l’avertissement ci-dessus, nous invite-t-il à libérer le monstre en nous, ce surhomme qui est puissant et juste d’une justice enracinée par-delà le bien et le mal, au-delà des règles et des dogmes qui régissent la vie de nos frères herbivores ?

Fascination et répulsion : la confrontation avec le monstre est ambivalente, elle pose bel et bien problème. Le monstre nu attend au détour du chemin et surgit en nous tendant miroir, il pose son énigme et nous laisse devant le choix ultime : l’apprivoiser ou se laisser dévorer

A la rencontre du monstre : la carte et le territoire

The Witch : What’s yourrr name ?
The King : I am Arthur, king of the Britons !
The Witch : What’s yourrr quest ?
The King : To find the Holy Grail !
The Witch : What’s yourrr favourrrite colourrr… ?

ARTHUR King, Mémoirrres de mon petit python (1975)

On laissera à Lemire les monstres objectifs et leur énumération, pour revenir secouer les mythes de nos contes : comme dans un rêve, le héros de mon histoire, c’est moi et le monstre que je croise, c’est moi aussi. Oui, ça en fait du monde pour peupler la narration de mon voyage, ma quête d’un Graal que, comme son nom ne l’indique pas, je ne dois pas trouver ! « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front« , dit le nuage ; « le parfait voyageur ne sait où il va« , ajoute le vieil homme sur le bœuf. Et Nicolas BOUVIER de conclure : « Le voyage c’est comme un naufrage, ceux dont le bateau n’a jamais fait naufrage ne connaîtront jamais la mer. »

Pour affronter le monstre, il y aura donc voyage et… risque de naufrage. Peut-être un modèle peut-il nous aider à marcher, sans trop risquer de perdre le nord ?

Qu’on se le dise : modéliser n’est pas dicter et l’objectif de la modélisation reste de dénoter un aspect de la réalité par un artéfact (le modèle) afin de faciliter le jugement à son propos. Le modèle ci-dessus permettra-il de rendre justice au monstre, comme le bouclier-miroir de Zeus qui a permis à Persée de mirer le regard de Méduse sans en être pétrifié ?

L’intersection de deux cercles de diamètre identique, dont le centre de chacun fait partie de la circonférence de l’autre est dénommée traditionnellement vesica piscis (Lat. vessie de poisson) ou mandorle (amande en Italien). C’est une figure que les Pythagoriciens tenaient pour sacrée.

Ici, le cercle de gauche représente « moi » alors que celui de droite représente « ce qui n’est pas moi » (le monde, les autres, mes chaussettes sales…). L’intersection, la mandorle, la vesica piscis, illustre ce que Montaigne tenait pour ‘notre bel et grand chef-d’oeuvre‘ : vivre à propos. C’est une zone de ‘grande santé‘ (Nietzsche) où nous connaissons la satisfaction (le sens de la vie selon Diel), c’est-à-dire l’équilibre entre nos désirs et les contraintes du monde extérieur.

Loin d’être figés, nous y voletons comme une mouche dans un abat-jour : vers la gauche quand nous écoutons plus notre ego, vers la droite quand le monde nous tient, vers le haut quand nous suivons des idées plus que des sensations, vers le bas quand notre expérience prime sur les théories (Lacan : « La réalité, c’est quand on se cogne« ).

Au-delà des deux cercles, le mystère. Pour ceux qui, comme moi, ne peuvent concevoir la transcendance, il y a là une frontière au-delà de laquelle la connaissance doit jeter le gant : admettons l’existence du mystère, du bord du monde, de l’impénétrable et arrêtons là toute investigation.

Dans l’espace infini, personne ne vous entend crier…

Si Ridley SCOTT a, lui aussi, exploré la confrontation avec le monstre dans son génial  Alien, le huitième passager (1979), il n’a conservé que l’option où le héros se fait dévorer. Or, entre mandorle et mystère, il y a quatre zones vers lesquelles la connaissance peut s’élargir. Certes, avec risque car, à sortir de notre zone de satisfaction, nous pratiquons l’aliénation, le devenir-autre, mais c’est un état qui n’est pas toujours fatal :

      1. absence : ne pas vouloir s’endormir avant d’avoir écouté, à plein volume, la totalité des opéras de Mozart dans leurs différentes versions est une aliénation dangereuse qui provoque une plus grande absence à nous-même et à notre monde (si ce n’est une gloriole fort vaine, que gagner à être exténué, abandonné par son partenaire et honni par ses voisins ?) ;
      2. présence : être transporté par une aria du même Wolfgang est une aliénation enrichissante en ceci qu’elle augmente notre présence à nous-même (si nous nous fondons temporairement dans des rythmes et des variations de hauteur sonore qui ne sont pas les nôtres, nous y gagnons en retour un pressentiment d’harmonie et de beauté satisfaisant).

En vérité, je vous le dis : si la sagesse de l’homme debout est de s’améliorer toujours, en élargissant sa connaissance et si marcher est le seul destin qui nous échoit, quitter les sentiers battus (l’aliénation) sera notre courage. Nous trouverons la force de renoncer aux Graals (les mystères), après avoir sympathisé avec les monstres rencontrés en chemin, sans nous faire dévorer par eux. Revenir dans la mandorle sera alors source de jubilation, d’intensité et de beauté :

Qui connaît les autres est avisé
Qui se connaît lui-même est éclairé
Qui triomphe des autres est robuste
Qui triomphe de soi est puissant
Qui s’estime content est riche
Qui marche d’un pas ferme est maître du vouloir
Qui ne perd pas son lieu se maintiendra
Qui franchit la mort sans périr connaîtra la longévité

Lao-tzeu, La voie et sa vertu (trad. Houang & Leyris, 1979)

En route pour de nouvelles aventures…

DEMONS. Par une incursion vers le nord-ouest, nous pouvons viser nos démons : ils nous attirent dans des imageries privées tellement séduisantes ou repoussantes, que l’image que nous avons de nous-même viendrait à différer de notre activité réelle. L’angoisse est au rendez-vous lorsque ces démons intimes altèrent ainsi notre représentation du monde.

Le cap est au nord parce que l’idée prime sur l’expérience. Le cap est à l’ouest parce qu’à suivre nos démons nous nous éloignons de notre zone de satisfaction, à la perdre de vue (psychose).

Magnifique mythe de Persée évoqué plus haut, où le héros reçoit de Zeus (la logistique est assurée par Athéna) un bouclier miroir qui lui permettra de supporter le regard démoniaque d’une des Gorgones sans en être pétrifié d’horreur. Du cou tranché de Méduse s’envolera Pégase, blanc et ailé (Paul Diel y lit un symbole de sublimation de la tension vaniteuse vers les désirs terrestres).

SOCIETE. Virons Debord, cap sur le nord-est, mais gardons-nous bien de céder aux chimères de masse de la Société du Spectacle : adopter les principes proposés par le mainstream, courir après la reconnaissance sociale ou être champion de la rectitude peut nous excentrer jusqu’à la souffrance. Bonjour le burn-out.

MONDE. Mettre la boussole au sud-est n’est pas moins risqué, s’offrir sans raison garder au monde nu, aux instincts grégaires que les éthologues nous révèlent, aux délices violents de la foule ou, même, à la contemplation de Mère Nature au péril de notre identité, c’est un aller-simple pour une autre aliénation : la dissolution dans la matière.

MONSTRE. Et ce monstre du sud-ouest que Nietzsche nous recommande ? Là aussi, se battre avec le dragon est un (rite de) passage obligé pour reprendre la marche de la vie, fort des cicatrices gagnées contre l’Immonde. Mais, non content de tuer la Bête, il faut également lui manger le cœur pour acquérir sa Force.

C’est ainsi que le surhomme naît de son exploration des quatre point non-cardinaux. Comment lire l’avertissement de Nietzsche, alors ? Peut-être faut-il simplement inviter le monstre à sa table pour, ensemble, manger le monde

Patrick Thonart

Ma Maçonnerie, c’est comme le kloug : il y a une deuxième couche à l’intérieur (2025)

Temps de lecture : 22 minutes

(maximum 6750 mots = 45 minutes)

Ouverture

Vénérable Maître, et vous mes Frères (et mes Soeurs) en vos grades et qualités, au-delà de la joie de plancher parmi vous ce midi, je tiens à d’abord à partager avec vous un sentiment assez grisant qui m’anime également : je suis sincèrement intrigué par l’expérience bizarre, presque alchimique, qui se déroule en ce moment-même, sous nos yeux et dans nos consciences de Maçons. Pour y faire justice, je commencerai donc par une intro très émouvante… sur le Père Noël et nos hormones, puis je m’étendrai sur trois aspects de nos travaux – le Rituel, les Symboles et les Valeurs – et je m’appuyerai chaque fois sur la seule substance réellement alchimique que je connaisse, à savoir le kloug, dont seuls les Maîtres (!) savent qu’il y a une deuxième couche à l’intérieur…

Quand je parle du kloug,
je parle d’un plat tentant
que les moins de vingt ans
ne pourraient pas connaître !

Souvenez-vous, les Anciens, et découvrez, les Nouveaux : il s’est d’abord agi d’une pièce de théâtre donnée par la troupe du Splendid en 1979. Elle s’appelait Le père Noël est une ordure. Succès phénoménal qui a débouché sur le tournage d’un film en 1982, avec la même équipe d’acteurs (Balasko, Lhermitte, Jugnot, Clavier, Blanc, Chazel et autres Anémone). Le ton de la farce était ‘hénaurme’ et ne serait clairement plus toléré par la bienpensance actuelle. Elle racontait les déboires de l’équipe de SOS Détresse Amitié pendant la nuit de Noël.

En fait de farce, un des personnages était affublé de sourcils démesurés : il s’appelait Monsieur Preskovic. Et Preskovic était le type même du voisin encombrant et récidiviste : il passait son temps à débarquer sur scène et à proposer des plats farcis, à l’apparence plus que douteuse (et aux saveurs plus proches de l’huile moteur que de la dinde farcie aux marrons). Un de ces plats (qui finira d’ailleurs sur le capot d’une voiture, en contrebas de la fenêtre de SOS Détresse Amitié) est ce fameux kloug. Et le kloug, ça existe puisque je l’ai vu sur internet ! C’est un gâteau traditionnel farci, originaire de l’Europe de l’Est, préparé notamment en Roumanie où il est nommé ‘cozonac’ ou ‘cozunac’. Il faut ajouter que, comparé au terrible kloug, même le Haggis écossais fait figure de sorbet pour jeunes filles.

Dans le film en question, une réplique est devenue ‘culte’ (‘culte’ : c’est ce qu’on dit désormais quand on veut élever n’importe quelle réplique indigente au rang de « Etre ou ne pas être, là est la question« ). A une des apparitions de monsieur Preskovic apportant un gâteau quasi post-nucléaire, Josette (dite Zézette) s’écrie « Oh, du dessert ! C’est une bûche ? » Et Preskovic de répondre : « Non, c’est kloug ! » Et c’est ce kloug va être au centre de ma planche.

Plus loin, dans la même scène du film d’ailleurs, un des malheureux protagonistes qui s’est obligé à goûter la chose, tient à peu près ce langage : « Je ne sais pas si vous avez remarqué, Thérèse, mais il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ! » Je vous cite ceci parce que c’est exactement mon propos de ce midi : en Maçonnerie, il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ! Et nous allons l’explorer dans trois domaines : le Rituel qui régule nos hormones, les Symboles qui décorent nos salles d’entraînement et nos Valeurs, qui n’existent pas…

Mais avant tout, je dois tenir ma promesse : parlons de l’alchimie de cet instant que nous partageons ce midi, en trois temps.

Temps 01 : nos hormones avant la Tenue

A des fins purement scientifiques, j’ai interrogé 666 miroirs de salle de bains, en me concentrant sur la population des miroirs de nos Frères et Soeurs belges de langue française, avec un échantillonnage équitablement réparti dans les tranches d’âge. Je vous restitue ici quelques exemples de phrases enregistrées devant ces 666 miroirs, plus ou moins 60 minutes avant le début d’une Tenue :

      1. « Jean-Marcel va encore m’emmerder avec ses boutons de manchettes achetés à la Commanderie ; ce soir, je décide de mettre mon pin’s Triangle Rouge » ;
      2. « Je me demande si Jacques va intervenir après la planche et encore confondre logique et raison ; je décide de le laisser faire ce soir, on ne va quand même pas se disputer à chaque Tenue » ;
      3. « Je suis vraiment dans une Loge de machos, misère ; je décide de mettre un peu de rimmel bleu, on va voir comment ils vont réagir » ;
      4. « Je sais que la Véné couche avec mon mari, j’ai vu ses sms ; je décide de faire comme si de rien n’était, on verra bien » ;
      5. « Le gros Charles va encore se garer sur deux places avec son SUV Merco de grand cadre supérieur ; je décide de quand même glisser pendant les agapes que c’est Mercedes qui avait construit la voiture d’Hitler » ;
      6. « Je ne le sens pas vraiment aujourd’hui, j’ai pas l’esprit à fraterniser ; je décide de m’excuser par téléphone en disant que j’ai crevé un pneu sur le trajet de la Loge » ;
      7. « Deux mois d’été sans Tenue, c’était trop long : ça me manque trop ; je ne décide de rien du tout mais je sens que je vais rouler des pelles à tout le monde, ce soir…« 

Voici. Ce ne sont que quelques exemples des décisions, anodines pourtant, que chacun (et chacune) peut prendre devant son miroir avant de rejoindre sa Loge. Reste que toute décision, si légère soit-elle, entraîne sa charge d’hormones et que cette charge (affective, nerveuse ou gastrique), nous l’apportons devant les portes du Temple.

Temps 02 : nos hormones à l’entrée du Temple

Selon les habitudes de la Loge, soit chacun-z-et-chacune rentre s’installer sans s’essuyer les pieds et l’entrée solennelle est réservée à la COD (c’est le cas au Rameau d’Or). C’est l’option numéro 1. Soit, au contraire, l’entrée solennelle concerne la Loge en entier et c’est dans un Temple bien sacralisé que chacun prend place en silence… ou presque. C’est l’option numéro 2. Je vous laisse juger de quelle option oeuvre le plus efficacement à ce que le Frangin ou la Frangine lambda laisse non seulement ses métaux à l’entrée du Temple mais également une grosse partie de sa charge hormonale…

Ceci dit, il n’y a pas vraiment de bonne formule : pour preuve, j’ai assisté à une Tenue de Frangines où l’entrée en Loge était collective et très solennelle mais où les sacs à main (et les gsm) se rangeaient en dessous des chaises du Temple. Alors, bon… choisis ton camp, camarade !

Temps 03 : nos hormones à l’ouverture des Travaux

Si d’aventure, l’un ou l’autre avait alors encore des palpitations nerveuses une fois assis, qu’il ne s’en inquiète pas : la vie est bien faite et nos habitudes formelles font qu’il doit déjà se relever. Entre nous, je défie quiconque de bien vivre une Tenue avec un tour de reins : c’est d’ailleurs ici que le Tai Chi pourrait nous apprendre à bien poser les pieds et bien basculer le bassin pour que toute notre colonne soit alignée et nos poumons bien déployés ; autant de détails physiologiques qui facilitent la relaxation et, partant, la diminution de la charge hormonale que nous trimbalons avec nous jusque là.

Mais, qu’à cela ne tienne, tout est prévu : le DJ de service lance un accompagnement musical qui suggère le sacré et l’harmonie, dans des tonalités élégiaques (normalement). Ce moment constitue une lourde responsabilité pour la Colonne d’Harmonie : les dernières hormones d’agitation profane qui collent encore à nos tenues de pingouins doivent tomber au sol et s’abîmer au Nadir, voire même dans les abîmes de la Moria…

Plus encore, l’opérateur du Rituel, le Maître des Cérémonies, fait des arabesques et, avec de savants entrechats autour d’un tapis saturé de symboles dessinés, il allume trois feux qui sont nommés en leur qualité de valeurs sublimes. Côté efficacité, c’est normalement le Kärscher anti-hormones profanes même si, côté discours maçonnique, on parlera plutôt de la sacralité du Rituel, des Symboles z-et des Valeurs qui font de nous de robustes Frangins, mûrs pour l’égrégore.

Pas de kloug, alors ?

« Mais, s’étonne un Frangin sur les Colonnes, pas de kloug alors ? » Si, justement, c’est sur ce sujet que je voudrais partager avec vous la planche de ce midi, avec une interrogation précise : « quel est le rapport entre la décoration de Noël, à l’extérieur dudit kloug (les petits sapins en plastique, les feux de Bengale prêts à l’allumage et le Père Noël en sucre fondu) et sa mystérieuse deuxième couche, à l’intérieur, où se trouve le morceau pour tous le plus solide à digérer ?« 

La même interrogation, ramenée à nos préoccupations de ce midi donnerait : « quel est le rapport entre le décorum de nos Travaux et, en deuxième couche, le dispositif didactique qui garantit leur efficacité ? » Moins précisément, la question pourrait être « où est la Vérité entre notre midi et notre minuit : dans l’Etoile qui flamboie ? Dans la Géométrie qui limitoie ? Ou dans l’Expérience du travail de la pierre brute qui transmutoie ? » Tant de questions, alors que le scénario de nos Tenues est explicite : il n’y a que ton travail, petit Frère ! Il n’y a que ta Pierre, petite Soeur !

Mais nous, tous autant que nous sommes,
l’entendons-nous toujours aussi clairement ?

Parlons du Rituel d’abord…

Si on regarde dans le Dictionnaire philosophique d’André Comte-Sponville, que lit-on à propos du mot « rituel » : « ensemble de rites, propre à telle ou telle religion ou institution. Se dit aussi, en psychopathologie, d’un trouble obsessionnel caractérisé par la répétition compulsive de certains gestes ou comportements […] Un rituel, s’il est pathologique, serait plutôt comme une religion privée et ratée. C’est se protéger de l’angoisse – ou du moins essayer – par la répétition.« 

Nous voilà donc obligés de nous reporter plus haut sur la page du même dictionnaire et de lire, à propos du mot « rite », qu’il s’agit « d’une action réglée et répétitive, à fonction religieuse ou prétendument surnaturelle » (fin de citation)

A propos du rituel, cinq termes ressortent ici des entrées du dictionnaire de Comte-Sponville : propre à une religion ; compulsif ; se protéger de l’angoisse ; répétition ; prétendûment surnaturel. Compte comme tu veux, TC Frère (ou TC Soeur), avec tout ça, on a du taf !

Allons-y ! Nous pouvons aisément traduire « propre à une religion » en « propre à notre spiritualité. » Plus encore : « Propre à notre chemin maçonnique collectif » me semblerait plus pertinent car moins ampoulé et moins propre à des discussions interminables sur ce qui est spirituel et ce qui ne l’est pas. En effet : notre Rituel est collectif et cette qualité de « collectif » nous permet de ne pas prêter le flanc aux commentaires freudiens qui nous accuseraient d’être individuellement des maniaques névrotiques.

« Compulsif » pourrait traduire l’enthousiasme qui me porte tous les quinze jours à prendre une douche après le boulot et ce, pour enfiler ensuite une tenue sombre et vérifier que tous mes décors sont dans ma petite malette. N’en déplaise à Papa Sigmund, je ne vis pas cette appétence vers notre égrégore comme quelque chose de compulsif, même si je dois bien avouer que, pour mes hormones, oui, je sens l’appel de la Forêt, plus précisément, l’appel du groupe, l’appel de la tribu et… le besoin d’apaisement devant le pareil.

Mais, d’autre part, il faut raison garder, l’adhésion au Rituel procède plus de la convention que de la compulsion : par notre serment et plus encore par notre engagement – quelquefois hilare – face aux péripéties de chaque Tenue, nous convenons entre Frères (et Soeurs) que la mascarade que nous jouons ensemble tous les x temps, est notre danse collective et que nous adhérons à une bien réelle « suspension volontaire de l’incrédulité » (en anglais « willing suspension of disbelief« ). C’est une expression que le poête anglais Coleridge évoquait en 1817 pour expliquer que, lorsque nous allons au théâtre, nous mettons notre incrédulité sur ‘pause’ afin de pouvoir vivre les grands sentiments qui s’étalent sur la scène. Notre catharsis maçonnique est à ce prix.

Maintenant, que la répétition des mêmes moments, vécus ensemble, ait une vertu apaisante sur nos âmes troublées par le siècle, je n’en disconviens pas, loin de là. Et que, partant, mes angoisses profanes soient édulcorées par ces gestes presque hypnotiques, toujours identiques, ces paroles immuablement répétées, ces moments perpétuellement organisés dans la même séquence, je ne peux que l’admettre devant la Loge.

Autre chose serait de prêter un caractère surnaturel à notre Rituel : aucun Frangin, aucune Soeur, n’est un jour descendu.e de la Montagne avec les Tables de la Loge. Aucun barbu, tonitruant au-dessus des nuages, n’a dicté l’espèce de Silly Walk calquée sur les Monty Pythons que les Maîtres sont supposés retenir voire pratiquer en Chambre du Milieu. Personne d’autre que plusieurs de nos Frères n’a couché sur le papier le dispositif didactique qui nous permet de nous améliorer de Tenue en Tenue, sans d’ailleurs que nous ne soyons vraiment capables d’expliquer à un profane à quel moment du déroulé de ladite Tenue nous avons appris quelque chose…

Car voilà bien la deuxième couche de notre Rituel. Derrière « les ors qui continuent de briller, on ne sait trop comment puisqu’il fait nuit » (c’est Pierre Loti qui parlait ainsi), derrière ces ors, à l’écoute des trompettes de la Colonne d’Harmonie et devant d’éventuels baroques anges nus, dont les érections ne troublent pas les lacs d’amour qui nous unissent, derrière ces fastes convenus, derrière ces paroles répétées inlassablement, il y a un dispositif didactique, une séquence d’actions réglées, dont l’efficacité est redoutable. En plus de quarante ans de formation, de conduites de réunions et d’animation de groupe, je n’ai jamais vu ça : après un long échauffement, vient une mise en scène à la Trocadéro qui fait mûrir une troupe de pingouins volontaires, avec une efficacité pédagogique à rendre jalouse une mère kangourou !

Ici, la caricature zoologique masque l’émotion, vous me pardonnerez… Depuis le moment où j’ai vu la Lumière parmi vous, je reste fasciné par l’efficacité de ce programme de formation à deux couches. J’en suis le bénéficiaire ébloui depuis des années maintenant. Depuis le début, pour moi, le Rituel maçonnique… c’est kloug ! Dans les faits : je vois que nous acceptons tous une mise en scène sacralisée, qui nous raconte en héros de nos valeurs, pour bénéficier très concrètement d’un magnifique dispositif didactique que des Frères (ou des Soeurs) plus âgés nous ont mitonné. Respect !

Maintenant, les symboles et la déco…

Nous voilà donc régulièrement dans notre Temple d’entraînement, pratiquant notre Rituel, c’est-à-dire un formidable programme abdo-fessiers : « on se lève, on s’assied, on se lève, on s’assied, on se relève, on se rassied… » Et pour augmenter l’effet hypnotique de nos génuflexions, notre imaginaire se voit sollicité par de multiples représentations, répétées dans les textes récités ou reproduites sur nos murs, nos plafonds, nos sols ou nos décors. Il ne s’agit pas de photos de sportifs inspirants z-et transpirants, surpris en pleine action, ni de logos de compagnies d’assurance… il s’agit des symboles les plus pertinents pour notre travail.

Louis Jouvet aurait dit : « Pertinent, j’ai dit pertinent : comme c’est pertinent. » Oui, pertinent, parce que ces symboles ne sont pas tous les symboles ni n’importe quels symboles. Ils sont le fruit d’une tradition qui les a décantés et qui a gardé ceux qui suggéraient du sens, ceux qui prêtaient au travail de méditation. Ici encore, la Tradition n’est pas descendue de la Montagne, en évitant de piétiner les cendres d’un Buisson ardent quelconque : les symboles qui nous entourent ont fait l’objet de décisions pédagogiques, prises au fil des années, par nos Frères et nos Soeurs les plus anciens.

Mais alors, pourquoi la Pierre, le Ciseau et le Maillet ? Pourquoi pas l’enclume, le plat de spaghetti ou le patin à roulette ? Pourquoi pas le nombre 666 ou le Pentagramme inversé ?

Ici encore, consultons André Comte-Sponville ; je le cite : « Qu’est-ce qu’un symbole ? C’est un signe non arbitraire et non exclusivement conventionnel, dans  lequel le signifiant (par exemple l’image d’une colombe, ou l’image d’une balance) et le signifié (par exemple l’idée de paix ou de justice) sont unis par un rapport de ressemblance ou d’analogie. Un faucon ne ferait pas aussi bien l’affaire, ou symboliserait autre chose. C’est qu’il y a en effet quelque chose de paisible, ou que nous jugeons tel, dans l’aspect ou le comportement des colombes. Et que la balance doit être juste, c’est-à-dire respecter une forme d’égalité ou de proportion entre ses deux plateaux. C’est pourquoi les symboles sont souvent suggestifs : parce qu’ils unissent le sensible et l’intelligible, l’imaginaire et la pensée. Aussi convient-il, en philosophie, de s’en méfier. Le meilleur symbole ne remplacera jamais un argument. » (fin de citation)

Faisons notre petit marché dans cette définition. Pour mon propos, je retiens ici deux extraits seulement : non exclusivement conventionnel, d’une part, et le meilleur symbole ne remplacera jamais un argument, de l’autre.

Notre promenade de ce midi passe donc par l’orée du mystère : le symbole ne serait pas « exclusivement conventionnel« , avance prudemment Comte-Sponville. Suggère-t-il là une quelconque origine transcendante ? « Conventionnel, » c’est quand on en a décidé. Par exemple, nous sommes convenus qu’une lettre composée d’une barre verticale plus longue que la barre horizontale qui part de sa base vers la droite s’appellerait ‘ell’ et se prononcerait [èl], qu’il s’agirait de la 12ème lettre de l’alphabet, qu’elle se dirait ‘lima’ dans l’alphabet radio et qu’en morse, on la coderait point-barre-point-point. C’est une convention, une décision, pas un symbole.

Mais si on se penche, par exemple, sur le Serpent qui est un symbole largement représenté dans les contes et dans les mythes, de Kaa à Leviathan, de l’Ouroboros au serpent biblique, de l’hydre de Lerne au serpent-bélier de Cernunnos : a-t-on un jour décidé qu’il signifierait ‘l’éternel retour‘ ? Qu’il signifierait cela et pas autre chose ? Nos ancêtres ont-ils un jour décidé que la similitude visuelle entre, d’une part, un serpent qui se mange la queue (le sot !) et, d’autre part, l’idée que les conséquences de nos décisions nous poursuivraient dans toutes nos vies ultérieures, que cette similitude faisait du serpent le symbole exclusif de cette espèce de karma.

A mon sens, la réponse est clairement « non » ! Pourquoi ?

Parce que, d’abord, nous ne sommes pas dans un dictionnaire des rêves à deux balles. Il n’y a pas de rapport de un-à-un dans le symbolisme du serpent, genre « si vous rêvez d’un serpent, c’est une évocation de votre père abusif.« 

Bien au contraire, le symbole du serpent est riche et ambivalent à souhait, selon la civilisation qui l’utilise (nous pourrions dire « selon le discours qui l’utilise« ) mais aussi, selon ses attributs : pour interpréter le zéro visuel que pourrait représenter le serpent qui se mange la queue, on ne peut se limiter au cercle qu’il peut former ; ce choix ne tiendrait pas compte du serpent couché et enroulé en 8, du serpent redressé et menaçant, du serpent sans pattes rampant dans l’herbe, du serpent monstrueux de la fin des temps, du serpent d’airain au bout de la perche de Moïse, des deux serpents ondulants sur le caducée, du ‘serpent à têtes multiples’ qui affronte Hercule, de la ‘tête aux serpents multiples’ de Méduse, voire du serpent enroulé au Nadir, à la base de tous les mondes…

Quand on travaille sur le symbolisme, les attributs d’un personnage symbolique participent de la manière de le représenter ; sa posture, par exemple, ou les objets ou les compagnons, symboliques également, qu’on lui accole. C’est ainsi qu’en Grèce ancienne, la déesse Athéna pouvait être casquée et en armure, ou non, flanquée d’un sage hibou sur l’épaule, ou non, etc., etc. Elle portait d’ailleurs un qualificatif différent dans chacune de ses représentations. Par exemple : victorieuse, on l’appelait Athena Niké, comme les chaussures de sport.

De la même manière, notre équerre et notre compas ne sont rien dans l’absolu, alors qu’ils sont bien réels sur mon établi, chez moi. Il nous revient de les positionner dans un contexte, dans un discours qui permet de réfléchir à une signification symbolique… qui ne sera peut-être pas la même pour chacun d’entre nous car, si nous pratiquons un rituel, nous n’avons pas de catéchisme ! Il nous revient en fait de ramener leur position et leurs attributs aux besoins de notre travail… symbolique : le compas est-il plus ou moins ouvert ? Mais quelle mesure reporte-t-il ailleurs ? A quels angles notre équerre va-t-elle se frotter ? Comment, réunis, croisent-ils leurs embranchements ?

Si on revient au symbole serpent c’est la même chose : il est lourdement énigmatique et très mystérieux ; il est capable de changer de peau et d’apparence ; il peut sauver ou tromper… Prenons quelques exemples dans les représentations de ce reptile symbolique.

Comme on est jamais mieux servi que par soi-même (ou par ses Frères et Soeurs), prenons d’abord l’histoire du Serpent vert de notre Frère Johann Wolfgang von Goethe. Ce conte date de 1795 et, parmi les multiples personnages symboliques dont le conte, il faut bien le dire, est assez surchargé, intervient un serpent vert, sous différentes formes (entendez : avec différents attributs) : si, pour les besoins de l’histoire, il s’étend et forme un pont lumineux entre les deux rives d’un cours d’eau, à d’autres moments, sa nature chtonienne (càd. liée à la terre, aux profondeurs) fait aussi de lui le seul qui sait que le Temple à venir est enfoui, loin dans le sol. Voilà qui donne déjà matière à penser…

Associé au zéro, il y a aussi l’Ouroboros, le Roi Serpent qui se mord la queue, formant un cercle infini, sans cesse renouvelé. On peut difficilement ne pas penser au cycle de la vie et de la mort, voire à l’immortalité ou à la totalité de l’univers (c’est l’oeuf du monde ou, en alchimie, le Un-le-Tout). Et, à quoi servirait l’éternité si elle n’apportait pas la sagesse et la réconciliation des dualités dans l’unité que ce serpent peut également évoquer. Voilà encore matière à méditation…

Chez les hindouistes, il a aussi Ananta, le serpent cosmique qui ne trône pas au ciel (vers le haut) mais au Nadir, à l’opposé du zénith, d’où il supporte le monde et le régénère sans cesse. Sera-t-il représenté en cercle ou en huit couché comme le symbole de l’infini en mathématiques ? Voilà un autre questionnement porté par ce symbole…

Si on ajoute Quetzacoatl, le serpent à plumes mexicain qui entoure le monde, il serait facile de conclure que le serpent est un symbole cosmique et que, quand il y a serpent, il y a évocation de l’unité qui fonde le monde et de sa régénérescence permanente, en d’autres termes, la Vie.

Erreur ! Ce serait alors, entre autres, négliger l’Apophis égyptien, ce dieu-serpent associé au chaos, qui règne sur le monde souterrain et qui, toutes les nuits se bat contre Rê (on connaît l’issue du duel : chaque matin, le soleil, Rê, se lève et témoigne de sa victoire contre les ténèbres) ; c’est oublier le ‘serpent de feu’ du yoga, baptisé Kundalini et bien concrètement logé à la base de notre colonne vertébrale ; et enfin c’est également gommer le serpent vaniteux et tentateur de la Genèse biblique, qui fait croire à Adam et Eve qu’il suffit de croquer une pomme pour obtenir la connaissance du Bien et du Mal et ce, sans travail !

Parlons-en du travail. Nous venons de visiter l’enclos des reptiles symboliques et nous avons vu que, derrière chaque symbole, il y a une deuxième couche de sens qui mérite notre travail, la sueur de notre front. Ca, pour moi, c’est déjà kloug !

L’exercice herpétologique, l’étude de ces reptiles, visait-il à nous rendre plus savants ? Non, ce n’était pas du tout mon but : je voulais simplement nous faire travailler à propos de quelques symboles, disponibles que nous sommes ce midi, hypnotisés par notre rituel. Partant, j’en ai profité pour vous suggérer qu’entre le symbole (le serpent, la colombe ou le compas) et sa signification – son signifié – il n’y avait pas nécessairement un rapport de un-à-un mais plutôt un rapport de un-à-chacun !

Mais quelle valeur ont nos valeurs ?

Le même exercice peut d’ailleurs être entrepris avec nos valeurs. Posons-nous la question : les valeurs maçonniques, est-ce que c’est kloug ?

Côté strass et paillettes, nous avons des Préceptes maçonniques, réunis dans notre Code maçonnique et datés de 1879 (pas 1789, ce n’est pas une faute de frappe). Vous savez bien : « Ne flatte point ton frère, c’est une trahison ; si ton frère te flatte, crains qu’il ne te corrompe » et toutes ces sortes de choses. Chaque précepte commence par un impératif (« Ecoute« , « Soulage« , « Respecte« …) qui recommande fortement un comportement spécifique, ce que l’on doit faire. En soi, il ne s’agit donc pas de valeurs, à proprement parler, mais le texte lui-même, regorge de références à des valeurs (positives ou négatives) que nous n’avons cesse de mettre, justement, en valeur : la justice, l’honneur, la vérité, le bien et la droiture…

Pour moi qui ne suit pas croyant, j’ai toujours éprouvé beaucoup de difficultés à considérer que ces valeurs existaient en vrai. De l’autre côté de la Force, les croyants ont beau jeu de considérer que les valeurs procèdent d’une révélation : les valeurs sont en Dieu ou dans son enseignement. Et les tenants de la tradition platonicienne se la jouent cool également : pour Platon, il existe quelque part un monde des idées et notre monde concret n’en est qu’une pâle déclinaison.

C’est ce quelque part qui me fait mal à la Raison… J’imagine mal, en bon immanentiste, une piscine sur l’Olympe, avec les valeurs allongées dans des transats, cocktails à la main ; Miss Tolérance discute le bout de gras avec Madame Liberté, sous le regard bienveillant de Sagesse qui sirote sa tisane en souriant. Plus platement, faute de pouvoir concevoir l’existence concrète des valeurs, j’ai toujours considéré qu’elles n’existaient pas. Point-barre.

Oui, mais, on fait comment alors pour se bien comporter ?

Ici, c’est encore un Frère qui m’a sorti de ce cul-de-sac. Notre Frère Michel est l’ancien directeur du Centre Culturel Laïc Juif (CCLJ). Je dis bien : laïc & juif. Je ne vous dit pas combien, de son propre aveu, Michel a dû militer pour imposer cette paire surprenante, considérée a priori comme un oxymore, une contradiction dans les termes.

Au cours d’un copieux repas consacré à la planche de son épouse et soeur sur la symbolique de la Pessa’h, il m’a expliqué une chose qui m’a bouleversé : dans la tradition juive dont il a hérité, Dieu n’existe que si l’on en parle !

Merci, mon Frère Michel, voilà la pièce qui me manquait : les valeurs n’existent que si l’on en parle ! Traduit en termes maçonniques : c’est notre travail à propos des valeurs qui permet que ces valeurs existent. Et comme en Maçonnerie, il n’y a pas de catéchisme que nous devrions apprendre par coeur, voilà qui donne un sens lumineux à notre initiation : « Frère (voilà que je parle comme mon ado), saisis-toi des valeurs qui sont claironnées autour de toi, débats-en avec tes Frères et tes Soeurs et triture leur matière avec ta Raison, c’est ainsi que tu pourras te les approprier, en faire la chair de ta pensée. » « Mange le monde…« , disait Nietzsche ! « …et tu découvriras la deuxième couche à l’intérieur du kloug« , ajoutait Preskovic…

Je n’irai pas par quatre chemins mais par trois…

Fort de ceci, je voudrais examiner avec vous (brièvement, je vous rassure), un aspect partagé par ces trois dispositifs : le Rituel, les symboles et les valeurs. Aussi choquant que cela puisse paraître, techniquement, le Rituel qui nous met en condition, les symboles sur lesquels nous travaillons et les valeurs que nous brandissons sont, platement, des lieux communs… ceci étant, je veux dire des ‘lieux communs‘ au sens que leur donne la rhétorique !

En rhétorique, on décrit que les lieux communs, ou topoi en grec, sont un fond commun d’idées, à la disposition de tous, et dont la valeur en tant qu’argument est couramment admise par l’auditoire et peut ainsi renforcer son adhésion. Cela va du « Le rire est le propre de l’homme » à « Les Africains sont des paresseux« , en passant par « Les Maçons sont des comploteurs.« 

Si je commence une discussion par « Justement, l’autre jour, ma belle-mère me tapait encore sur les nerfs et je lui ai dit…« , je suis certain d’éveiller chez mes auditeurs toute une série de représentations très peu originales, dont je pourrais me servir par la suite pour les convaincre que c’est moi qui avait raison sur un sujet donné. Partager avec mes interlocuteurs l’image-bateau de la belle-mère emmerdante m’offre une série de préjugés partagés avec eux, sur lesquels je peux m’appuyer par la suite (m’appuyer sur les préjugés, je veux dire) et ceci, afin de pouvoir les convaincre plus facilement. Oswald Ducrot explique dans son Dictionnaire des sciences du langage que c’est de cette manière que le lieu commun fonctionne comme un magasin d’arguments.

Nous l’avons d’ailleurs vécu dans notre Loge avec une longue planche que j’ai trouvée, personnellement, détestable. Le Frère conférencier de ce midi-là avait d’abord joué la carte du consensuel en rabotant un lieu commun : « nous les Maçons, l’extrême-droite ne nous aime pas. » Ce lieu commun qu’il voulait fédérateur venait à l’époque où la déclaration gouvernementale en Italie disait explicitement qu’il n’y aurait pas de Maçons dans le gouvernement à venir. Il avait ensuite raboté sa planche pour conclure qu’il fallait… limiter la liberté de la presse ! Le lieu commun démagogique du début de sa planche a fait long feu et, heureusement, la vigueur de notre Loge a empêché tout consensus sur ce point…

Sur quel comportement de notre mental avait-il compté, ce Frère politicien (qui, à l’époque avait pour excuse une authentique détresse humaine, je pense) ? Probablement, sur nos habitudes libidinales (attention, je n’ai pas dit libidineuses : quand je dis ‘libidinal’, je parle de notre tendance à aller vers le plaisir le plus immédiat, sans réfléchir !).

Quand un phénomène vient nous titiller et exige de nous une réaction (ex. il commence à pleuvoir ; mon patron m’agresse ; mon enfant pleure ; un Frangin fait une intervention intéressante, le Vénérable dit ‘Debout et à l’ordre !’…), c’est alors que nous sommes amenés à délibérer dans notre petite tête, à propos de l’action à mener en réponse à ce stimulus.

Je ne suis pas exactement le seul à proposer que nous pouvons alors emprunter trois voies pour réagir mentalement à un stimulus qui bouscule notre sécurité et nous pousse à agir. Je m’explique, avec l’aide Michel Delpech qui chantait (je triche un peu) :

Par dessus l’étang
Soudain j’ai vu
Passer les Voies sauvages

Tout d’abord, la voie la plus directe, la voie sauvage. C’est celle de mon chat dont je suppose qu’il ne délibère pas vraiment beaucoup (et je ne veux pas me mettre mal avec les amis des animaux !) : il dort, il entend une souris, il a faim, il se lève en s’étirant, il attrape la souris, il la bouffe, il redort. Je conçois qu’il n’y a pas eu de réflexion profonde entre le stimulus « tiens, un cri de souris » et « bon, les gars, quand faut y aller, faut y aller, je me lève et je la croque. » On est ici au stade du réflexe, de l’hormonal, sans vraiment passer par la visite mentale d’une galerie de représentations fort élaborée.

Il y a ensuite la voie que j’appellerai la voie libidinale. C’est celle qu’explore le philosophe louvaniste Mark Hunyadi quand il analyse l’emprise du numérique sur nos réflexions. Il explique que, par facilité (d’autres disent ‘pour obtenir notre dose de dopamine’, l’hormone de la récompense), par paresse, donc, nous nous conformons à la première option venue qui nous offre un sentiment de sécurité, qui permet notre confiance.

C’est en fait une description de l’approche dogmatique : pour ne pas me compliquer la vie, j’adopte le dogme le plus rassurant et j’arrête de raisonner. C’est comme ça qu’on vote pour Donald Trump, la vieille dame aux cheveux oranges, ou qu’on colonise l’Afrique pour apporter la bonne parole. C’est comme ça qu’en entreprise, on considérera que vous proposer un nouveau défi, un ‘challenge’ qu’y disaient, impliquera votre total engagement dans un projet. Je vous le dis tout de suite : avec moi, ça marche pas. Je suppose que cela doit être dû à mon grand âge. Donc, la voie libidinale est la voie de la conformité aux premiers préjugés venus avec le risque de nager dans les aveuglements.

J’appellerai la troisième voie, la nôtre, la voie critique. Avant de décider de l’action à mener, notre Raison fait le tour de nos représentations, à savoir : (a) dans les circonstances en jeu, comment mes représentations du monde m’aident-elles à décider de la bonne action à mener, (b) dans le cas présent, comment mes représentations de moi-même m’aident-elles à agir efficacement et (c) qu’est-ce-que mes intuitions, mon corps et mes traumas me suggèrent-ils comme réaction ?

Avec ces trois dossiers en main, la Raison valorise alors les différents arguments et décide d’une action… réfléchie, raisonnée, libérée d’un maximum d’aveuglements et, souvent, la plus satisfaisante. On est loin de la Raison castratrice que rejettent les livres de développement personnel. Comme Paul Diel l’explique dans son Psychologie de la Motivation (1947) : il s’agit d’une instance qui s’efforce de donner sa juste valeur à nos différentes motivations. On comprend maintenant mieux Comte-Sponville qui disait combien un symbole, une image qui s’impose au premier abord,  ne remplace jamais un bon argument.

Voilà pourquoi en Loge, tout m’est kloug ! Toute cette séquence psalmodiée du Rituel, tous ces symboles enivrants, toutes ces valeurs qui me rentrent par les narines comme un encens léger, tous ces dispositifs qui organisent notre initiation permanente, ce sont autant d’invitations à ne pas m’arrêter à l’apparence extérieure de nos Tenues. Il nous faut chercher à goûter la deuxième couche à l’intérieur. De là à dire qu’on y trouverait un peu plus de Lumière, il n’y a évidemment qu’un pas…

Bon, il est temps de conclure…

Il est bientôt minuit, nos estomacs, tout profanes qu’ils sont, manifestent leur impatience. « Je vous ai compris. » Mais donnez-moi encore quelques minutes pour citer Simone Weil. Elle disait : « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière.« 

Voilà peut-être la clef du kloug (c’est une allitération) : dans notre Maçonnerie, un Rituel théâtral joue la carte de l’hypnose collective, il capture notre attention avec strass et paillettes et il permet ainsi à chacun d’entre nous de se défaire concrètement de ses scories profanes et d’aborder notre initiation permanente en pleine nudité d’âme.

Dans notre Rituel, une batterie de Symboles oriente notre attention vers des représentations qui nous baratinent et suggèrent qu’il y a un sens derrière nos existences. Je veux dire que, si on me baigne dans une série de symboles qui se tiennent (grâce à la sélection faite par nos ancêtres pédagogues) et qu’on me raconte un mythe cohérent qui fonde mon travail maçonnique, je vais imaginer une sorte de légalité rassurante, un périmètre où je me sentirai en sécurité et qui permettra au Sisyphe en moi de faire une pause réelle face à l’absurde, une pause sérieuse, de bien assurer ma pierre et d’entreprendre concrètement de la tailler, sachant que je reste à flanc de colline.

Une telle mise en scène du sens de la vie, permet de sortir de l’ombre des Valeurs, brandies urbi et orbi mais nulle part concrètes. Malgré les propos tenus dans notre Rituel, malgré les feux que nous brûlons à leurs pieds absents, il n’est pas de Temple où Sagesse, Force et Beauté trôneraient en majesté, si ce n’est ce midi, dans notre happening partagé. Et c’est une bonne nouvelle car, ainsi, ces Valeurs diaphanes naissent de nos mots : c’est parce que nous en débattons entre nous que ces ectoplasmes se font réalité. Tout comme le dieu, nos Valeurs n’existent que si l’on en parle car, si on en parle selon les modalités de notre Rituel, elles sont au centre de notre attention.

Adhérer à ces énoncés n’est pas chose anodine. Deux écoles s’opposent ici et, en bon Maçons, nous prendrons un tiers chemin. A ma gauche, les ésotéristes de la Transcendance, pur poil de sanglier, qui maintiennent mordicus que l’encens, les pentacles et les nombres magiques sont des clefs d’accès à des vérités supérieures, effectivement rangées dans un au-delà où elles nous attendent pour nous baigner de Lumière. Bof. A ma droite, les militants de l’Immanence – dont je suis spontanément – pour qui tout est déjà là, devant nous, qu’il n’est qu’à disssoudre nos aveuglements et être profondément attentifs pour faire l’expérience directe de l’ordre des choses et pouvoir ensuite s’endormir sereinement ce soir, en laissant Mère Nature aller son train.

La pensée tierce, la troisième voie maçonnique qui nous permettra de continuer à vivre ensemble face à cette dialectique, est simplement la voie critique que j’évoquais tout à l’heure. Ce n’est pas d’instinct que nous verrons plus clair. Ce n’est pas en nous conformant aux dogmes et aux lieux communs que nous serons plus dignes de notre statut d’être humain. C’est par contre en investigant continuellement – et avec tendresse – nos motivations intimes et en leur attribuant leur juste valeur que nous pourrons Raison Garder et, comme le réclamait Montaigne, que nous pourrons « vivre à propos. » Il ne restera alors que la Beauté, cet apaisement de l’âme devant chaque respiration de l’Harmonie.

On en parle peu mais l’arrogance profane veut que l’on aiguise le monde avec sa pierre, c’est-à-dire qu’on lise la réalité au départ de ses propres aveuglements. Créons ce midi le terme de renversement maçonnique pour dénoter combien par notre travail en Loge, on en vient, au contraire, à affuter sa pierre avec le monde… Et comme ce ‘monde aiguiseur’ est trop complexe pour notre entendement (entendez trop mystérieux ou trop absurde), nous nous entraînons avec son résumé, sa représentation symbolique dans notre Rituel.

Partant, je le répète, cette planche est le fruit d’un émerveillement sincère, le mien (et j’espère le vôtre), devant notre Rituel, devant un dispositif pédagogique à deux couches, qui sent son millénaire, soit, mais qui fonctionne fort efficacement à chaque Tenue, avec une fraîcheur qui fait du bien et qui rend possible une initiation permanente. Une initiation, non pas à des secrets transcendants, à une parole qui descendrait de l’Olympe, mais bien une initiation à l’unique objet de notre travail : le travail de notre propre Pierre.

Dans ma Maçonnerie, il n’est qu’une initiation. Je suis ici avec vous pour m’initier à la lecture critique du plus grand de mes propres mystères : c’est à dire moi-même. Et, pour ce faire, il n’est à mon sens de meilleur chemin que de vivre activement l’expérience directe de nos Tenues si formalisées, dans la séquence didactique de notre Rituel, au milieu des représentations de nos symboles et au son des invocations de nos valeurs.

Mes Frères (, mes Soeurs), tout cela pour vous confirmer cette seule et simple chose : à mon coeur, la Maçonnerie, c’est kloug !
Que vous dire d’autres ce midi ? Ben… rien.
J’ai dit, Vénérable Maître…

Intelligence artificielle et artifices de l’intelligence (20241211)

Temps de lecture : 24 minutes

Mises-en-bouche

Vénérable Maître et Vous, [mes Sœurs et] mes Frères en vos grades et qualités, je sais qu’une question lancinante vous taraude, au point d’avoir pris plus d’un apéritif en salle humide, afin de noyer votre malaise existentiel avant l’ouverture de nos travaux. Plus précisément, deux interrogations vous minent le moral. La première concerne la longueur de ma planche de ce midi (« Va-t-il dépasser les 45 minutes prescrites ?« ) et la seconde, nous l’avons tous [et toutes] en tête, tient en une question simple : « Allons-nous un jour initier un robot doté d’un moteur d’Intelligence Artificielle afin de permettre à nos travaux de nous rapprocher plus rapidement de la Vérité ? »

Aux deux questions, la réponse est « non », selon moi. Selon moi et selon l’algorithme simple grâce auquel je surveille le décompte des mots de ma planche. Il me confirme qu’elle reste sous les 6.750 mots, soit moins de 45 minutes de temps de parole. Pour réponse à la question 1, donc : non, nous ne serons donc pas en retard pour les Agapes. Ensuite, pour répondre à la question 2 : il y a peu de chances qu’un robot (fut-il assez brillant pour passer le filtre de nos Triangles) puisse un jour siéger parmi nous et y exercer son intelligence… artificielle.

Sans vouloir manquer de respect envers nos Apprentis, je ne doute pas qu’un robot puisse assurer le service en Salle humide, même en cas de fêtes conjuguées de plusieurs Ateliers ; d’autant que, le cas échéant, on aura probablement équipé ledit robot avec des bras supplémentaires pour lui rendre la tâche plus aisée. Mais je doute par contre que nous puissions partager avec lui cet humour si raffiné, si bienveillant et si didactique avec lequel nous traitons nos petits nouveaux, heureux que nous sommes d’avoir adoubé de nouveaux maillons, probes et libres.

Car libres, les algorithmes ne le sont pas (ils sont en fait dépendants de leurs cartes-mémoires) et, probes, ils le sont d’autant moins puisque, lorsqu’on leur demande de dire la Vérité, ils en fabriquent une qui est… statistiquement la plus probable !

Pour filer le parallèle, en initiant nos Apprentis, nous misons premièrement sur leur liberté de pensée et le travail de libération des dogmes et des assuétudes auquel ils pourront s’entraîner avec nous ; nous parions ensuite sur leur probité en ceci qu’ils représentent l’ordre tout entier dans le monde profane, OK, mais surtout parce que nous attendons, en retour de notre légendaire bienveillance, qu’ils partagent en toute sincérité leur expérience du cheminement maçonnique ; enfin, puisque nous savons que de vérité il n’y a pas plus que de secret maçonnique, nous espérons que toute vérité individuelle qu’ils soumettront au débat sera la plus pertinente… et pas, statistiquement, celle qui nous séduirait le plus.

La liberté, la probité et la pertinence : ce midi, nous allons donc ensemble nous appuyer sur ces points de comparaison entre intelligence artificielle et intelligence humaine pour déduire le travail à entreprendre afin de ne pas vivre une singularité de l’histoire de l’humanité, un moment néfaste où les seuls prénoms encore disponibles pour nos enfants seraient Siri, Alexa ou WatsonX…

Pour mémoire, le mot singularité – ici, singularité technologique – désigne ce point de rupture où le développement d’une technique devient trop rapide pour que les anciens schémas permettent de prévoir la suite des événements.

La même notion est employée pour décrire ce qui se passe, par exemple, à proximité d’un trou noir : les grandeurs qui d’habitude décrivent l’espace-temps y deviennent infinies et ne permettent plus de description au départ des paramètres connus. D’où notre choix plus que raisonnable de ne pas prendre le trou noir comme symbole en Loge et de lui préférer une étoile flamboyante…

Mais, revenons à l’Intelligence Artificielle car tout débat a besoin d’un contexte. En effet, à moins de croire en un dieu quelconque, aucun objet de pensée ne peut décemment être discuté dans l’absolu et, cet absolu, nous n’y avons pas accès.

Alors versons à ce dossier ‘très tendance’ quelques pièces, en vrac, à titre de mises en bouche…

  1. Pièce n°1 de 7 : Brièvement d’abord. C’est l’histoire d’un panneau affiché dans une bibliothèque anglophone qui évoque la menace d’un grand remplacement avec beaucoup d’humour (merci FaceBook), je cite : « Merci de ne pas manger dans la bibliothèque : les fourmis vont pénétrer dans la bibliothèque, apprendre à lire et devenir trop intelligentes. La connaissance c’est le pouvoir, et le pouvoir corrompt, donc elles vont devenir malfaisantes et prendre le contrôle du monde. Sauvez-nous de l’apocalypse des fourmis malfaisantes. »
    Au temps pour les complotistes de tout poil : l’intelligence artificielle est un merveilleux support de panique, puisqu’on ne la comprend pas. Qui plus est, l’AI ou IA est un sujet porteur pour les médias : je ne doute pas que les sociétés informatiques qui en vendent se frottent les mains face au succès de ce nouveau « marronnier », qui trouve sa place dans les gros titres, pendant les périodes sans scoop, parmi les « Adaptez notre régime minceur avant l’été« , « Elvis Presley n’est pas mort : les archives de la CIA le prouvent » et, si vraiment on n’a plus rien à dire, un dossier « Secrets de la Franc-Maçonnerie : la septième photo va vous étonner. » Plus on en parle, plus on en vend, ne l’oublions pas.
  2. Pièce n°2 de 7 : Moins rigolo mais toujours dans des domaines prisés par les alarmistes, la confidentialité serait mise à mal par l’utilisation des IA. Là, on revient à une réalité, celle des entreprises : pour répondre à des cahiers spéciaux des charges de plus en plus exigeants et dévoreurs de temps, beaucoup de responsables commerciaux s’adjoignent l’assistance de ChatGPT (licence payante) pour rédiger leur documents de soumission et, ce faisant, partagent des données confidentielles de leur entreprise avec le GPT (GPT signifie en anglais Generative Pre-trained Transformer, soit transformeur génératif pré-entraîné que j’aurais plutôt traduit par « transformateur » en français). Si c’est confortable, économise beaucoup de temps et donne des résultats surprenants de pertinence en termes techniques, le partage de données confidentielles sur des serveurs externes reste une faute professionnelle grave !
    Autre chose est l’utilisation individuelle du même outil (même licence payante) par des consultants indépendants qui doivent également « pisser à la copie », comme on dit, et qui demandent à ChatGPT une première version du texte qu’ils doivent rédiger, un brouillon, un draft, sur lequel ils reviennent ensuite pour lui donner « forme humaine ».
  3. Pièce n°3 de 7 : J’ai moi-même fait l’expérience lorsqu’il m’a fallu rédiger un article nécrologique sur André Stas dans wallonica.org, ma petite encyclopédie en ligne.
    André Stas était un artiste pataphysicien liégeois né en 1949, qui vient de passer l’arme à gauche en 2023. Par curiosité, j’ai demandé à ChatGPT qui était André Stas.
    Réponse du robot : « André Stas était un chimiste belge du XIXe siècle, né le 30 décembre 1813 à Leuven en Belgique et décédé le 13 décembre 1864 à Schaerbeek. Il est surtout connu pour sa découverte de la loi de Stas, qui a permis d’établir avec précision les masses atomiques des éléments chimiques. […] Cette méthode a jeté les bases de la chimie moderne. […] Sa contribution à la science lui a valu de nombreux honneurs, notamment l’élection à l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique en 1850. » Français 10/10. Réponse impressionnante de précision… mais pas vraiment de pertinence !
    La réponse du robot est d’ailleurs identique si la question devient : “Qui était le liégeois André Stas ?” et lorsque ChatGPT est à nouveau sollicité avec la question “Qui était l’artiste liégeois André Stas ?“, la réponse ne se fait pas attendre : « Je suis désolé, mais il n’y a pas d’artiste liégeois connu sous le nom d’André Stas. Le nom André Stas est généralement associé à un chimiste belge du XXe siècle, comme je l’ai expliqué dans ma réponse précédente. »
    Le chimiste belge évoqué s’appelait en fait Jean-Servais Stas ; la datation donnée (1813-1864) aurait dû être (1813-1891) et, personnellement, j’avais l’habitude de situer ces dates au XIXe siècle, et non au XXe ; par ailleurs, notre André Stas n’était pas un inconnu : la messe est dite !
  4. Pièce n°4 de 7 : Une expérience similaire a été faite par un sémanticien français, Michelange Baudoux, qui a donné à ChatGPT le devoir suivant : « Quelles sont les trois caractéristiques les plus importantes de l’humour chez Rabelais ? Illustre chaque caractéristique avec un exemple suivi d’une citation avec référence à la page exacte dans une édition de ton choix. » Du niveau BAC, du lourd…
    Avec l’apparence d’une confiance en soi totale, le robot a répondu par un texte complet et circonstancié, qui commençait par le nécessaire « Voici trois caractéristiques de l’humour chez Rabelais, illustrées avec des exemples et des citations… » Vérification faite, les trois caractéristiques étaient crédibles mais… les citations étaient inventées de toutes pièces et elles étaient extraites d’un livre… qui n’a jamais existé. Dans son article Baudoux explique en outre pourquoi, selon lui, « intelligence artificielle » est un oxymore (un terme contradictoire). Détail intriguant : il tutoie spontanément le robot qu’il interroge et on peut se demander d’où lui vient cette familiarité ?
  5. Pièce n°5 de 7 : Le grand remplacement n’est pas qu’un terme raciste, il existe aussi dans le monde de la sociologie du travail.
    « Les machines vont-elles nous remplacer professionnellement » était le thème d’un colloque de l’ULiège auquel j’ai assisté et au cours duquel un chercheur gantois a remis les pendules à l’heure sur le sujet. Il a corrigé deux points cruciaux qui, jusque là, justifiaient les cris d’orfraie de l’Office de l’Emploi belge et des syndicats.
    Le premier concernait l’étude anglaise qui aurait affirmé que 50 % des métiers seraient exercés par des robots en 2050. Le texte original disait « pourrait techniquement être exercés« , ce qui est tout autre chose et avait échappé aux journalistes qui avaient sauté sur le scoop. D’autant plus que, deuxième correction : si la puissance de calcul des Intelligences Artificielles connaît une croissance exponentielle (pour les littéraires, dont je suis : ça veut dire « beaucoup et chaque fois beaucoup plus« ), les progrès de la robotique qui permet l’automatisation des tâches sont d’une lenteur à rendre jaloux un singe paresseux sous Xanax. Bonne nouvelle, donc, pour nos Apprentis qui garderont encore longtemps leur job derrière le bar.
  6. Pièce n°6 de 7 : Dans le même registre (celui du grand remplacement professionnel, pas de la manière de servir 3 bières à la fois), les juristes anglo-saxons sont moins frileux que les nôtres et, même : ils sont assez excités par l’idée d’un fouineur digital qui puisse effectuer des recherches rapides dans la jurisprudence, c’est à dire pour eux, dans le corpus gigantesque de toutes les décisions prises dans l’histoire de la Common Law, le système de droit appliqué par les pays anglo-saxons. Il est alors plutôt question que l’Intelligence Artificielle dépouille des millions de références, pour isoler celles qui sont pertinentes dans l’affaire concernée plutôt que de vraiment déléguer la rédaction des conclusions à soumettre au Juge. Je demanderai discrètement à nos juristes maison s’ils font ou non appel à ChatGPT pour leurs conclusions…
  7. Pièce n°7 de 7 : Dernière expérience, celle de la crise de foie. Moi qui vous parle ce midi, j’en ai connu des vraies et ça se soigne avec de la Liqueur du Suédois (je vous la recommande pendant les périodes de fêtes qui arrivent). Mais il y a aussi les problèmes de foie symboliques : là où cet organe nous sert à s’approprier les aliments que nous devons digérer et à en éliminer les substances toxiques, il représente aussi symboliquement la révolte et la colère… peut-être contre une réalité trop dure à digérer.
    C’est ainsi que le Titan Prométhée (étymologiquement : le Prévoyant), représentera la révolte contre les dieux, lui qui a dérobé le feu de l’Olympe pour offrir aux hommes les moyens de développer leur première technologie, leurs premiers outils. Zeus n’a pas apprécié et l’a condamné à être enchaîné sur un rocher (la matière, toujours la matière) et à voir son foie dévoré chaque jour par un aigle, ledit foie repoussant chaque nuit. Il sera ensuite libéré par Hercule au cours de la septième saison sur Netflix.

IA : un marteau sans maître ?

Le mythe de Prométhée est souvent brandi comme un avertissement contre la confiance excessive de l’homme envers ses technologies. De fait, l’angoisse des frustrés du futur, des apocalyptophiles, comme des amateurs de science-fiction alarmistes, porte principalement sur la révolte des machines, ce moment affreux où les dispositifs prendraient le pouvoir.

© Côté

Les robots, développés par des hommes trop confiants en leurs capacités intellectuelles, nous domineraient, en des beaux matins qui ne chanteraient plus et qui sentiraient plutôt l’huile-moteur. Nous serions alors esclaves des flux de téra-octets circulant entre les différents capteurs de Robocops surdimensionnés, malveillants et ignorants des 3 lois de la robotique formulées par Isaac Asimov en… 1942. Je les cite :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
  2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;
  3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

Une illustration magnifique de cette problématique-là est donnée par Stanley Kubrick dans son film 2001, l’odyssée de l’espace. Souvenez-vous : une expédition est envoyée dans l’espace avec un équipage de 5 humains, dont trois sont en léthargie (il n’y a donc que deux astronautes actifs) ; cet équipage est secondé par un robot, une Intelligence Artificielle programmée pour réaliser la mission et baptisée HAL (H-A-L : si vous décalez d’un cran chaque lettre, cela donne IBM). HAL n’est qu’intelligence, au point qu’il va éliminer les astronautes quand ceux-ci, pauvres humains, menaceront le succès de la mission. Pour lui, il n’y a pas de volonté de détruire : il est simplement logique d’éliminer les obstacles qui surgissent, fussent-ils des êtres humains.

Kubrick fait de HAL un hors-la-loi selon Asimov (il détruit des êtres humains) mais il pousse le raffinement jusqu’à une scène très ambiguë où, alors que Dave, le héros qui a survécu, débranche une à une les barrettes de mémoire du robot, celui-ci affirme : « J’ai peur« , « Mon esprit s’en va, je le sens… » On voit ici le génie du réalisateur qui s’amuse à brouiller les cartes : une Intelligence Artificielle connaît-elle la peur ? Un robot a-t-il un esprit ? Car, si c’est le cas et que HAL n’est pas simplement un monstre de logique électronique qui compare les situations nouvelles aux scénarios prévus dans sa mémoire : l’Intelligence Artificielle de Kubrick, ou de Arthur C. Clarcke, son scénariste, a consciemment commis des assassinats et peut donc être déclarée ‘coupable’…

Et si Kubrick brouille les cartes (mémoire) avec la possibilité d’un robot doté d’une conscience en… 1968, il est beaucoup plus sérieux quand il montre le risque encouru lorsqu’on donne les clefs de la maison à un dispositif dont le fonctionnement est purement logique (je n’ai pas dit ‘raisonnable’). Dans son film, il y a bel et bien mort d’homme… du fait d’un robot !

A la lecture de ces différents éléments, on peut garder dans notre manche quelques mots-miroirs pour plus tard. Je parle de mots-clefs comme ‘menace extérieure’, ‘dispositif’, ‘avenir technologique’, ‘grand remplacement’, ‘confiance dans la machine’, ‘intelligence froide’, ‘rapport logique’ et, pourrait-on ajouter : ‘intellect‘, conscience‘ et ‘menace intérieure‘, nous allons y venir.

Mais, tout d’abord, il faudrait peut-être qu’on y voie un peu plus clair sur comment fonctionne une Intelligence Artificielle (le calculateur, pas la machine mécanique qui, elle, s’appelle plutôt un robot). Pour vous l’expliquer, je vais retourner… au début de mes années nonante !

A l’époque, je donnais des cours de traduction à l’ISTI et j’avais été contacté par Siemens pour des recherches dans le cadre de leur projet de traduction automatique, appelé METAL. C’était déjà une application de l’Intelligence Artificielle et le terme était déjà employé dans leurs documents, depuis le début des travaux… en 1961. METAL était l’acronyme de Mechanical Translation and Analysis of Languages. On sentait déjà les deux tendances dans le seul nom du projet : traduction mécanique pour le clan des pro-robotique et analyse linguistique pour le clan des humanistes. Certaines paires de langues avaient déjà été développées par les initiateurs du projet, l’Université du Texas, notamment le module de traduction du Russe vers l’Anglais (on se demanderait bien pourquoi, en période de guerre froide).

Siemens avait repris le flambeau mais sans connaître le succès escompté, car le modèle de METAL demandait trop… d’intelligence artificielle pour l’époque. Je m’explique brièvement. Le projet était magnifique et totalement idéaliste.

Noam Chomsky – qui n’était pas pas encore le philosophe hélas devenu muet que l’on connaît aujourd’hui – avait développé ce que l’on appelait alors la Grammaire Générative Transformationnelle. En bon structuraliste, il estimait que toute phrase est générée selon des schémas permanents de la langue dans laquelle elle est utilisée.

Les chercheurs de METAL en on fait leurs choux gras et on construit un système extrêmement complexe capable d’analyser (analyser : le mot est important), d’analyser donc les blocs linguistiques de la langue à traduire (la langue-source) et de les regénérer dans la langue-cible en respectant ses règles internes (règles de grammaire, d’orthographe, etc.). Et ceci en tenant compte des expressions idiomatiques. Deux exemples :

      1. FR : « Enchanté ! » > UK : « How do you do ! » > expression idiomatique que l’on peut transposer sans traduire la phrase ;
      2. FR : « Mon Vénérable la joue fair play » > UK : « My Venerable Master is being fair » > phrase où la syntaxe doit être analysée + une expression idiomatique.

Le schéma utilisé par les ingénieurs de METAL supposait donc la connaissance des structures de chaque langue (source et cible) et une formidable capacité d’analyse permettant de générer la traduction. C’est ce que la machine n’a pas pu gérer à l’époque… faute d’intelligence.

Le grand rêve Chomskien de structures linguistiques universelles a alors été balayé du revers de la main, pour des raisons économiques, et on en est revenu au modèle de traduction bon-marché des correspondances de un à un de SYSTRAN, un autre projet plus populaire qui alignait des paires de phrases traduites que les utilisateurs corrigeaient au fil de leur utilisation, améliorant la base de données à chaque modification… quand tout allait bien. C’est le modèle qui tourne aujourd’hui derrière un site comme LINGUEE.FR ou GOOGLE TRANSLATE.

Pour reprendre les mêmes exemples, si vous demandez la traduction de ‘enchanté‘ hors contexte vous pouvez obtenir ‘charmed‘ ou ‘enchanted‘ aussi bien que « How do you do ! » Pour la deuxième phrase de mon exemple, si vous interrogez LINGUEE.FR, et que vous constatez que la traduction anglaise enregistrée dans la mémoire est « My Venerable Monster is being fair » (ce qui équivaudrait à « Mon vieux dragon est blondinet« ), vous signalez l’erreur et votre correction améliore automatiquement la mémoire de référence et ainsi de suite…

De la même manière, nous utilisions déjà des applications de TAO (ce n’est pas de la philosophie, ici : T.A.O. est l’acronyme de Traduction Assistée par Ordinateur). Elles fonctionnaient selon le même modèle. Dans notre traitement de texte, on réglait le degré de similarité avec lequel on voulait travailler : 80% voulait dire qu’on demandait à l’application de fouiller dans la mémoire de traduction fournie par le client, c’est-à-dire, virtuellement, un gigantesque tableau à deux colonnes : une colonne pour l’anglais et une pour leurs traductions existantes en français ; au logiciel de nous fournir ensuite toute traduction déjà faite pour ce client-là, qui ressemblait au minimum à 80% à la phrase à traduire.

Exemple pour un mode d’emploi IKEA : je dois traduire l’équivalent de « Introduire la vis A23 dans le trou préforé » et cette phrase est similaire à plus de 80% à la phrase, déjà traduite dans la mémoire, « Introduire le tenon A12 dans le trou préforé« . Le logiciel me proposera la traduction existant dans sa mémoire comme un brouillon fiable puisqu’elle est exacteà plus de 80%.

Pourquoi ce détail ? Pour faire la différence avec l’Intelligence Artificielle dont nous parlons aujourd’hui, qui répond avec assurance, comme si elle disait la vérité… à 100% !

Reste que, à notre niveau, dire que le moteur informatique d’Intelligence Artificielle est malhonnête serait une insulte pour notre intelligence… humaine : un algorithme n’a pas conscience de valeurs comme la droiture ou, comme nous le disions, comme la probité.

Tout ceci nous renvoie plutôt à nous-mêmes et au statut que nous accordons, en bon prométhéens, à un simple outil, à un dispositif !

Le maître sans marteau ?

La problématique n’est pas nouvelle. Depuis l’histoire de Prométhée et du feu donné aux hommes, beaucoup de penseurs plus autorisés que nous ont déjà exploré la relation de l’Homme avec ses dispositifs. Des malins comme Giorgio Agamben, Jacques Ellul, Michel Foucault ou le bon vieux Jacques Dufresne, ont questionné notre perception du monde, l’appropriation de notre environnement, selon qu’elle passe ou non par des dispositifs intermédiaires, en un mot, par des médias au sens large.

© Gary Larson

C’est ainsi que différence est faite entre, d’une part, la connaissance immédiate que nous pouvons acquérir de notre environnement (un exemple : quand vous vous asseyez sur une punaise et que vous prenez conscience de son existence par la sensation de douleur aux fesses émise dans votre cerveau) et, d’autre part, la connaissance médiate, celle qui passe par un dispositif intermédiaire, un médium (par  exemple : je ne pourrais pas lire ma planche de ce midi, sans l’aide de mes lunettes).

Dans le cas de mes lunettes, il s’agit d’un dispositif passif qui m’aide à prendre connaissance de mon environnement dans des conditions améliorées. Dans ce cas, le dispositif est un intermédiaire – fort utile – dont la probité ne fait aucun doute : je conçois mal que mes lunettes faussent volontairement ma vision du monde physique qui m’entoure. Dans ce cas, les deux types de connaissance – immédiate et médiate – restent alignées, ce qui est parfait dans un contexte technique, où l’outil se contente d’augmenter passivement les capacités de mon corps, là où elles sont déficientes.

Mais qu’en est-il lorsque l’outil, le dispositif est actif, par exemple lorsque la vision des choses qu’il me propose dépend de sa programmation. Que l’on pense à l’algorithme de Google qui renvoie des réponses paramétrées selon mon profil d’utilisation du moteur de recherche. Dans ce cas, le dispositif m’offre activement une vue déformée, filtrée, de mon environnement, un biais défini par ailleurs (pas par moi), et ce, avec neutralité, bienveillance ou malveillance, selon les cas.

Transposé dans le monde des idées, l’exemple type, la quintessence d’un tel dispositif actif qui offre à notre conscience une vue biaisée du monde autour de nous est ce que nous appelons, tout simplement, le… dogme. Le dogme (et au-delà du dogme, la notion même de vérité), le dogme connaît le monde mieux que nous, sait mieux que nous comment aborder notre expérience personnelle et dispose souvent de sa police privée pour faire respecter cette vision. Si nous lui faisons confiance, le dogme se positionne comme un médium déformant, un intermédiaire pas réglo, placé entre le monde qui nous entoure et la connaissance que nous en avons.

Aborder le dogme et, plus précisément, la religion sous l’angle de l’intermédiaire, du dispositif, ce n’est pas nouveau et la connaissance proposée aux adeptes de religions a ceci de particulier que, non seulement il s’agit d’une connaissance médiate, mais que, ici, le medium est une fin en soi, qu’il définit en lui la totalité de la connaissance visée. De cette manière, un intégriste religieux pourrait se retirer du monde et s’appuyer sur les seules Écritures pour conférer sur la morale ou sur la nécessité de payer son parking en période de soldes. En fait, c’est précisément ce que nous appelons l’intégrisme…

Or, notre approche de la Connaissance, à nous Maçons, ne peut se satisfaire d’une image du monde fixe et prédéfinie, qui soit déjà consignée dans des textes codés, stockés dans une mémoire électronique, gardés par Dan Brown avec la complicité du Vénérable : ceci impliquerait que cette vérité ultime existe quelque part (comme dans le monde des Idées de Platon), qu’elle soit éternelle et que seuls certains d’entre nous puissent y avoir accès. Quelle chance n’avons-nous pas que notre Rituel éloigne notre regard de ces fadaises et répète à l’envi : « pratique le doute, baisse la tête et bosse sur ta pierre, p’tit con.« 

Le travail est en effet au centre de toutes nos représentations et nous naviguons à chaque Tenue entre les rayons d’un Brico spirituel qui, de la Truelle à l’Équerre, nous invite à la pratique de notre humanité, à trouver la Joie (on peut aussi dire la Beauté) dans le sage exercice de notre Force. Ceci suppose assurément de ne pas tout déléguer à un dispositif !

« Travaillez, prenez de la peine« , « Taille ta pierre, Robert« , « Rien n’est fait tant qu’il reste à faire… » : le Maçon se définit par son travail et comme il est aujourd’hui un Maçon spéculatif, on précisera « par son travail intellectuel« , par sa délibération intime.

Or, pour retourner au cœur du sujet de ce midi, réfléchir, l’Intelligence Artificielle le fait aussi. Oui : elle le fait, et plus vite, et mieux ! Mais, me direz-vous avec sagesse, le dispositif d’Intelligence Artificielle ne fait que manipuler des savoirs pré-existants, calculer des données mémorisées, il n’a pas accès à la Connaissance active comme nous, faute de disposer d’une Conscience

Quand Carl-Gustav Jung dit : « Ce que tu ne ramènes pas à ta conscience te reviendra sous forme de destin« , il propose lui aussi de travailler, plus précisément de travailler à élargir le champ de notre conscience, à défaut de quoi, nos œillères, nos écailles sur les yeux, nous mettront à la merci de nos pulsions refoulées ou d’une réalité déformée par des biais cognitifs.

Pour lui aussi, manifestement, le couple Connaissance-Conscience serait alors l’attribut qui nous permettrait de faire la différence entre l’Homme et la Machine.

On l’opposerait alors au couple Savoirs-Mémoire évoqué au XVIIe par le matheux le plus intéressant de l’histoire de la religion catholique, l’inventeur torturé de la machine à calculer, j’ai nommé : Blaise Pascal. Je le cite : « La conscience est un livre qui doit être consulté sans arrêt. » La conscience est vue ici comme l’ancêtre de la carte-mémoire des Intelligences Artificielles !

Mais, ici encore, de quoi parlons-nous ?

Nous voici en fait rentrés dans le périmètre d’une science récente, baptisée la noétique (du grec « noûs » pour connaissance, esprit). Il s’agit de l’étude de la connaissance, sous tous ses aspects.

Endel TULVING est un neuroscientifique canadien d’origine estonienne qui vient de mourir, le 11 septembre 2023. Rassurez-vous, l’homme a d’autres qualités : il a dressé une taxonomie de la conscience en trois types : la conscience autonoétique, la conscience noétique et la conscience anoétique. Je donne la parole à l’anthropologue belge Paul JORION pour les explications. Il cite des définitions de 2023, des textes récents donc :

La conscience autonoétique est la conscience réfléchie de soi : la capacité de situer son expérience actuelle dans le cadre d’un récit de sa propre vie qui s’étend au passé et à l’avenir.

Je reprends la main pour vous donner quelques exemples : la conscience autonoétique est en jeu lorsque votre adolescente est vexée que vous ayez toujours préféré sa soeur ; lorsque Jeanine fatalise avec « Il n’y a qu’à moi que des trucs comme ça arrivent » ; lorsque vous vivez un burn-out de dépendant au travail (on dit Workaholic en bon français) parce que vous aviez absolument besoin de la reconnaissance de vos pairs ou, plus techniquement, chaque fois que l’image que vous avez de vous-même ne correspond pas à votre activité réelle. Le psychologue Paul Diel parlait de « vanité » (ce qui est vain) à ce propos (c’était en 1947). Et Jorion emploie le mot « récit » à dessein : la conscience autonoétique, c’est l’autofiction, c’est la représentation de soi exprimée dans le langage de la fiction et des mythes (je me sens Batman ou je me sens Gollum…).

Je rends la parole à Jorion :

La conscience noétique implique une conscience sémantique et conceptuelle sans conscience de soi ; elle implique la capacité d’appliquer des concepts à vos perceptions actuelles et de générer des connaissances à partir de celles-ci.

Pause. La conscience noétique s’exprime donc en mots et se veut logique. Elle génère en nous des explications logiques qui fondent notre représentation du monde. Untel va vivre des angoisses terribles à cause d’une épidémie qui ravage le Sud-Soudan ; une autre va s’interdire de prendre le métro parce que les femmes seules s’y font toujours harceler ; un troisième va brandir des chiffres de la Banque Mondiale pour expliquer l’agression militaire d’un pays envers un autre ; un dernier enfin va faire des choix pro-life par respect de la parole de son Saint-Pontife, qui ne s’est pas emmerdé en la matière, lors de sa dernière visite en Belgique. Partant, c’est sur le terrain de notre conscience noétique et de tous ses dogmes, de toutes ses explications, que chacun va bâtir sa conformité.

Jorion, à nouveau :

La conscience anoétique, peut-être la plus insaisissable de toutes, est une expérience qui n’implique ni conscience de soi ni connaissance sémantique. Elle comprend, par exemple, des sentiments […] de confort ou d’inconfort, de familiarité, de malaise, de présence ou d’absence, de fatigue, de confiance, d’incertitude et de propriété. Il s’agit par exemple du sentiment que l’objet que l’on voit du coin de l’œil est bien un oiseau, du sentiment, en rentrant chez soi, que les choses sont telles qu’on les a laissées (ou pas), du sentiment que l’on est en train de contracter une maladie. Chez l’homme, ces sensations anoétiques se situent en marge de la conscience et ne sont que rarement au centre de l’attention. Chez d’autres animaux, il est possible que l’anoétique soit tout ce qu’il y a.

Fin de citations. L’anoétique serait donc l’animal en nous, mémoire traumatique comprise. J’en veux pour exemple le stress que je ressens chaque fois que mon facteur m’apporte un recommandé… Je vous le disais, rien que de la spontanéité ou des réflexes conditionnés, pas de grands mots, pas d’explications verbeuses. Rilke le dit magnifiquement dans ses Elégies de Duino :

Les bêtes pressentent et savent
Que nous n’habitons pas vraiment chez nous
Dans le monde interprété.

Au temps pour les définitions.

Allons plus loin. Quand le même Paul Jorion demande à ChatGPT (et vous remarquerez ici qu’il vouvoie le robot) : « Où situez-vous le niveau de conscience d’un GPT (comme vous-même) ?« , ledit GPT répond :

Dans la taxonomie tripartite de la conscience d’Endel Tulving, il est important de noter que GPT-3.5, ou tout autre modèle de langage d’IA, ne possède pas de conscience de la même manière que les humains. Les systèmes d’IA sont dépourvus d’expériences subjectives, d’émotions, de conscience de soi et de la compréhension profonde associée à la conscience humaine. Ils fonctionnent sur la base de modèles de données et de relations statistiques apprises au cours de leur formation. Sur la base de la taxonomie fournie, leurs capacités pourraient être partiellement classées dans la catégorie de la conscience « noétique » dans une certaine mesure. Il a la capacité de traiter et de générer des connaissances sémantiques et conceptuelles sans véritable conscience de soi ou conscience réflexive. Il peut appliquer des concepts à un texte d’entrée et générer des réponses qui semblent contextuellement pertinentes et cohérentes, ce qui s’apparente au niveau de conscience « noétique » décrit.

En répondant à d’autres questions de Paul Jorion, le GPT remet une couche et insiste (je résume) :

Il existe des différences importantes entre la façon dont les humains apprennent et la façon dont les modèles de langage de l’IA fonctionnent, ce qui contribue aux différences dans leurs capacités et leur conscience : (1) la profondeur et la portée de l’apprentissage… ; (2) la généralisation… ; (3) l’expérience subjective et la conscience… ; (4) la compréhension du contexte… ; et (5) l’apprentissage adaptatif, à savoir que les humains peuvent adapter leurs stratégies d’apprentissage, intégrer de nouvelles informations et réviser leur compréhension au fil du temps. Les modèles d’IA nécessitent un recyclage manuel pour intégrer de nouvelles données ou s’adapter à des circonstances changeantes.

Le GPT la joue modeste… et il a raison : il ne fait jamais que la synthèse statistiquement la plus logique de ce qu’il a en mémoire !

Plus encore, il aide (sans le savoir vraiment) Paul Jorion à faire le point quand ce dernier lui rappelle que, lorsqu’il lui a parlé un jour de la mort d’un de ses amis, le GPT avait écrit « Mes pensées vont à sa famille… » d’où émotion, donc ! pense Jorion. Et le logiciel de préciser :

La phrase « Mes pensées vont à sa famille… » est une réponse socialement appropriée, basée sur des modèles appris, et non le reflet d’une empathie émotionnelle ou d’un lien personnel. Le GPT n’a pas de sentiments, de conscience ou de compréhension comme les humains ; ses réponses sont le produit d’associations statistiques dans ses données d’apprentissage.

Comment faut-il nous le dire ? Les Transform(at)eurs Génératifs Pré-entraînés (GPT) font montre d’une capacité à anticiper le mot suivant dans la génération d’une phrase qui est bluffante, peut-être, mais qui reste indépendante d’une quelconque conscience. Ils sont très puissants car très rapides. Souvenez-vous de votre cours de physique : la puissance est la force multipliée par la vitesse !

Est-ce que ça veut dire que, faute de conscience auto-noétique et a-noétique, l’IA ne représentera aucun danger pour l’humanité avant longtemps ? Je ne sais pas et je m’en fous : la réponse n’est pas à ma portée, je ne peux donc rien en faire pour déterminer mon action.

Mais, est-ce que ça veut dire que nous pouvons faire quelque chose pour limiter le risque, si risque il y a ? Là, je pense personnellement que oui et je pense que notre sagesse devrait nous rappeler chaque jour qu’un outil ne sert qu’à augmenter notre propre force et que la beauté de nos lendemains viendra d’une sage volonté de subsistance, pas de notre aveugle volonté de croissance infinie avec l’aide de dispositifs efficaces à tout prix.

Résumons-nous : il semble actuellement acquis qu’une Intelligence Artificielle n’est pas dotée d’une conscience autonoétique d’elle-même. Idem, elle paraît dénuée d’une conscience anoétique qui lui donnerait à tout le moins autant d’instinct qu’un animal. Simplement, une Intelligence Artificielle fait, à une vitesse folle, une synthèse statistiquement probable de données présentes dans sa mémoire et génère sa réponse (pour nous) dans un français impeccable mais sans afficher de degré de certitude !

Quant à lui refuser une conscience noétique, en d’autres termes « une conscience sémantique et conceptuelle sans conscience de soi« , le questionnement qui en découle est au cœur de ma planche de ce midi.

Car, voilà. Ce midi, enfin, nous sommes plus malins, plus savants : nous savons tout de l’Intelligence Artificielle. Nous savons tout de l’intelligence, de la conscience, des rapports de cause à effet. Nous sommes des as de la noétique. Nous avons enregistré tous ces savoirs dans notre mémoire. Nous avons confiance en notre capacité logique. Nous sommes à même d’expliquer les choses en bon français et de répondre à toute question de manière acceptable, à tout le moins crédible, comme des vrais GPT !

Voilà, voilà, voilà, mais, en sommes-nous pour autant heureux d’être nous-mêmes ? Limiter notre satisfaction à nos savoirs nous suffit-il ?

Je n’en suis pas convaincu et j’ai l’impression que le trouble que l’on ressent face à la machine, les yeux dans l’objectif de la caméra digitale, cette froideur, ce goût de trop peu, nous pourrions l’attribuer à un doute salutaire qui ne porte pas sur les capacités de ladite machine mais bien sur le fait que le fonctionnement d’une Intelligence Artificielle, basé sur les mots et les concepts sans conscience de soi, pourrait bien servir de métaphore à certains comportements déviants dont nous, humains, nous rendons trop souvent coupables…

Une citation : « Ce qu’il y a de terrible quand on cherche la vérité, c’est qu’on la trouve »

Quelles qu’aient été les intentions de Remy de Gourmont (un des fondateurs du Mercure de France, mort en 1915) lorsqu’il a écrit cette phrase, elle apporte de l’eau à mon moulin. Il est de fait terrible, quand on cherche la Vérité avec un grand T, d’interroger une Intelligence Artificielle et… de toujours recevoir une réponse. Et on frôle l’horreur absolue, humainement parlant, quand on réalise que cette Vérité tant désirée est statistiquement vraie… à 80% (merci Pareto). Bienvenue en Absurdie !

Ces 80% de ‘certitude statistique’ (un autre oxymore !) donneraient un sourire satisfait au GPT, s’il était capable de satisfaction : il lui faudrait pour cela une conscience de lui-même, une conscience auto-noétique de sa propre histoire, une capacité à éprouver des passions et de l’affect. A défaut d’avoir des hormones, des neurones et des traumas, une Intelligence Artificielle ne peut pas non plus se targuer d’accéder à une conscience anoétique, non-verbalisée et reptilienne, on l’a assez dit maintenant.

Reste cette capacité dite noétique, nourrie de structures verbales et de concepts, de rapports principalement logiques et de représentations intellectuelles du monde, non-validées par l’expérience ! bref, d’explications logiques !

C’est avec cette froideur explicative que le robot répond à nos requêtes, fondant son texte sur, postulons, 80% de données pertinentes selon sa programmation, des données exclusivement extraites de sa mémoire interne. Il nous vend la vérité pour le prix du 100% et les 20% qu’il a considérés comme hors de propos sont pour lui du bruit (des données extraites non-pertinentes) ou du silence (une absence de données).

Le GPT, l’Intelligence Artificielle, nous vend la carte pour le territoire !

En prendre conscience est un beau moment maçonnique car, nous-mêmes, n’avons-nous pas aussi, quelquefois, tendance à fonctionner comme des Intelligences Artificielles, à délibérer dans notre for intérieur comme des GPT et à nous nourrir d’explications logiques, générées in silico (c’est-à-dire dans le silicium de notre intellect), générant à volonté des conclusions dites rationnelles alors qu’elles ne sont que logiques, des arguments d’autorité et des rapports de causalité bien éloignés de notre expérience vitale ?

Pire encore, ne considérons-nous pas souvent qu’une explication peut tenir lieu de justification et que ce qui est expliqué est d’office légitime ? En procédant ainsi, ne passons-nous pas à côté des 20% restant, négligés par le robot, obsédé qu’il est par ses savoirs, ces 20% qui, pourtant, constituent, pour nous humains, le pourcentage de connaissance active bien nécessaire à une saine délibération interne.

Qui plus est, ce faisant, nous ne rendons pas justice à notre Raison : nous clamons qu’elle n’est que science, nous la travestissons en machine savante, logique et scientifique, spécialisée qu’elle serait dans les seules explications intellectuelles.

Dans ma Maçonnerie, la Raison est autre chose qu’une simple intelligence binaire, synthétisée par un algorithme, verbalisant et conceptualisant tous les phénomènes du monde face auxquels je dois prendre action.

Non, la Raison que j’aime vit d’autre chose que des artifices de l’intellect, plus encore, elle s’en méfie et trempe sa plume dans les 100% de la Vie qui est la mienne, ceci pour répondre à mes interrogations intimes ; elle tempère la froide indépendance de mes facultés logiques avec les caresses et les odeurs de l’expérience et du doute et des instincts, avec la peur et l’angoisse et avec la poésie et les symboles qui ne parlent pas la même langue que mes raisonnements juchés au sommet de la pyramide de l’intellect.

La Raison que j’aime est dynamique et je la vois comme un curseur entre deux extrêmes.
A une extrémité de la graduation, il y a ce que je baptiserais notre volonté de référence, notre soif inquiète d’explications logiques, de réponses argumentées qui nous permettent, finalement, de ne pas décider nous-mêmes, puisqu’il suffit d’être conforme à ce qui a été établi logiquement, scientifiquement, dogmatiquement.
A l’autre extrémité, il y a la volonté d’expérience et le vertige qui en résulte. De ce côté-là, on travaillera plutôt à avoir les épaules aussi larges que sa carrure et on se tiendra prêt à décider, à émettre un jugement subjectif mais sincère.

La pensée libre se mesure au positionnement du bouton de curseur sur cette échelle, une échelle dont je ne connais pas l’étalonnage et dont la graduation nous permettrait de mesurer l’écart entre volonté de référence et volonté d’expérience, plus simplement, entre les moments où je fais primer les explications et les autres où c’est mon adhésion à la situation réelle qui préside à mon jugement.

La Raison que j’aime veille en permanence (lorsqu’elle reste bien réveillée) à me rappeler d’où je délibère face aux phénomènes du monde intérieur comme extérieur. Elle m’alerte lorsque je cherche trop d’explications là où l’intuition me permettrait d’avancer ; elle me freine là où mes appétences spontanées manquent de recul. C’est peut-être en cela que la Raison me (nous) permet d’enfin renoncer à la Vérité (qu’elle soit vraie à 80% ou à 100%) !

Henri Gougaud est un conteur magnifique et j’aimerais conclure avec une brève citation de ce cher disparu, une généreuse invitation à ne pas trop se satisfaire des explications logiques. Je le cite :

L’intellect voudrait que la vie ne soit qu’une énigme, alors qu’elle est un mystère. On peut résoudre une énigme, la vaincre et ne laisser qu’une rassurante lumière, là où étaient des ombres. On ne peut qu’explorer un mystère, sans espérer l’abolir. Explorons donc !

Tout est dit : fruits de nos explorations, les 20% de connaissance active que nous ne partageons décidément pas avec les Intelligences Artificielles ont encore un bel avenir dans nos Loges. Il est vrai qu’en Maçonnerie, nous ne tutoyons que les vivants !

J’ai dit, Vénérable Maître…

Les origines du Mal : mythe(s), symboles et réalité(s)

Temps de lecture : 4 minutes

HYPOTHESE DE TRAVAIL PRELIMINAIRE

    • DIEU EST MUET, en d’autres termes: l’Ordre universel, le Logos, est, sans se préoccuper de l’ô. Le Verbe est ineffable ! Sa compréhension n’est pas donnée, même pas révélée. Les taoïstes ne disaient-ils pas « Le Tao que l’on peut dire n’est pas le Taô pour toujours ». De même, dans le mythe chrétien, le seul interdit posé Par Dieu à Adam est qu’il ne doit pas toucher aux fruits de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal.
      FORMULE : GOD = NO PUSH
    • et L’HOMME EST SOURD, en d’autres termes: si, d’origine, la compréhension de l’Ordre universel (fut-il immanent ou transcendant) n’est pas donnée à l’ô noyé dans sa dimension accidentelle ( contraire d’essentielle) et dans « le petit calcul » ( contraire du « grand calcul », de la dimension essentielle selon Diel), l’ô, par ailleurs, ne se préoccupe pas spontanément/ ne dispose pas, en version standard, des outils pour accéder à une compréhension/intuition de l’Ordre.
      FORMULE: MAN = NO PULL
    • alors DU DOUBLE HANDICAP NAIT LE MYSTERE, en d’autres termes : de la noncommunication spontanée entre les deux parties naît la notion de mystère, à savoir (sachant que la pulsion/dimension spirituelle est une des trois pulsions/dimensions de l ‘ô, avec la sexualité et la matérialité) que l’ ô, se sachant mortel et notant la manifestation de la divinité dans l’organisation même de la vie, de la réalité et de sa légalité (justice immanente et loi d’ambivalence), ne peut se sevrer du besoin de comprendre, de percer le Mystère. Et, face au Mystère, L’O SE RACONTE DES HISTOIRES didactiques, lors naît le mythe explicatif et son vocabulaire, le symbole.

COMMENTAIRES SUR LE TITRE

    1. origines: la temporalité est absente de toute notion essentielle (la blague voltairienne de l’horloger ne renvoie qu’à la bonne organisation « mécanique » du monde). La notion d’origine ne peut donc référer qu’à un rapport de causalité: quelle est la cause du Mal ? Chez l’ ô au jour le jour (petit calcul, dimension accidentelle) et quelle en est la représentation dans le mythe.
    2. Mal: la notion de Mal découle/dépend de l’interprétation du Logos pour laquelle on opte. L’option transcendante n’ayant pas sa place ici, l’option immanente (« il n’est rien que ce qui est, réellement ») ramène la notion de Mal au « mal que l’on se fait à soi-même en ne respectant pas le sens de la vie ». De fait, si le travail de l’honnête ô est de fonder l’éthique de son existence, sa morale est proportionnelle à l’adéquation entre le petit calcul (agissements au jour le jour) et le grand calcul (son rapport au sens de la vie). On évoquera pas ici le mal absolu, notion abstraite renvoyant à la contre-nature, l’antéchrist, dont on ne pourrait (ici encore) que donner des exemples imagés. Qui a dit que la Mal Absolu c’est « quand les roses de votre jardin se mettent à chanter réellement’?
    3. mythe: il aurait dès lors mythe dès qu’il y a création sous forme symbolique d’une narration destinée à expliquer l’ô à l’ô. Exemple: pour expliquer la cruauté/voracité à ma fille, je lui raconte une histoire d’ogre (non pas pour qu’elle croit aux ogres mais pour qu’elle se représente, avec ses moyens d’enfant, une notion abstraite nécessaire à sa morale)
    4. symbole: unité signifiante du mythe, rien de plus. Donner au symbole une valeur autre que signifiante reviendrait à prêcher que Marie s’est bel et bien fait féconder dans l’oreille gauche par l’archange Gabriel, c’est à dire, le pire des littéralisme
    5. réalité: ambivalente, la réalité est cette matière multiple où nous vivons, pénétrée de l’esprit organisateur. La réalité est multiple dans ses manifestations, l’accidentel est un labyrinthe de par sa multiplicité. Le travail moral est d’y distinguer les manifestations de l’esprit, les lignes directrices qui témoignent de l’ordre et de guider son comportement en
      conséquence.

DEVELOPPEMENT (BREF)

    • Tout ceci étant posé, le Mal, ramené à sa dimension humaine est relatif ! Il est proportionnel à l’inadéquation entre l’activité de l’ô et son niveau de conscience de l’Ordre (Nietzsche: « on a la morale qui s’accorde à sa puissance »). L’ô commet donc simplement des fautes lorsqu’il agit à l’encontre de l’ordre. Par ailleurs, il serait impensable qu’un ô soit en parfaite adéquation avec la divinité en ce que son niveau de conscience n’est jamais suffisant, la tolérance est donc de rigueur envers la faute (propre!).
    • Le Wu Wei (non-agir) des taoistes chinois pourrait en fait se résumer à « ne pas agir à l’encontre de l’ordre des choses ».
    • Qu’est-ce qui pousse alors l’ô à ne pas respecter l’ordre des choses ? Quelle est lors l’origine du mal ?
      On a défini le comportement moralement acceptable comme celui où l’individu s’efforce au mieux de ses moyens d’accorder son activité avec le monde ; le comportement immoral pourrait se résumer à l’inverse : ce serait celui où l’activité de l’individu implique que le monde se plie à l’individu. En d’autres termes, la vanité (« une trop bonne opinion de soi-même en désaccord avec l’activité »). Mythiquement, s’identifier à Dieu où lui voler ses attributs (Prométhée, Adam).
    • Que dit le mythe ?
      Pour mémoire, le mythe, comme toute narration symbolique, met en scène un héros (auquel celui qui prend connaissance du mythe doits ‘identifier) qui/ait l’écolage de la vie aux travers d’épreuves ritualisées/symboliques qui lui permettront d’accéder à l’âge mûr. Au-delà du « Vanité, tout est vanité » de l’Ecclésiaste, le mythe chrétien raconte l’apparition du mal dans l’histoire d’Adam (= l’ô). Vivant dans l’homéostase psychologique parfaite, le Paradis Terrestre, l’ô se voit simplement interdire l’arbre de la connaissance du bien et du mal; cédant à une proposition du Serpent ( symbôle représentant traditionnellement la vanité dans le mythe, cfr. Chez les Grecs la chevelure d’Euryale faite de serpents), il vole un fruit de l’arbre bien nommé et se voit punir pour la première faute de l’histoire des fruits et légumes.
      Chez les Grecs, Persée, le héros, doit affronter la Méduse et ne peut vaincre ce symbole de vanité (pétrifiante si on la regarde de face) qu’au travers d’un bouclier miroir offert par Zeus (la divinité, esprit). Il la décapite et du cou sanglant naît Pégase, symbole de sublimation des désirs terrestres.

EN CONCLUSION

Quelle vanité d’avoir pensé, dans le mythe fondateur, qu’il était possible de voler simplement le « Mot de Maître ». Voler, c’est à dire « faire sien sans travail ». Hors, de fautes commises en fautes évitées, l ‘ô se fait plus fort à chaque décision, à chaque effort d’amélioration, plus prêt à accepter sa condition d ~ ô ( de « pécheur ») et à pressentir l’ordre immanent.
Son travail accidentel n’a pas de plus belle dimension que, à chaque coup de ciseau, mieux s’ajuster à ce qu’il a appris à connaître du Verbe.
Il n’a de guide pour cet apprentissage que l’héritage des histoires et des rituels qu’à chaque avancée il va devoir élucider (c’est à dire saisir le sens au travers de la forme).
La vie plus morale implique l’élucidation du mythe et de ses symboles. A ce titre, on peut affirmer que le mythe est biodégrable.

Raison garder est un cas de conscience.s

Temps de lecture : 30 minutes

Vénérable Maître et vous mes Frères (et Sœurs) en vos grades et qualités,

Il est toujours de bon ton de commencer une planche par une bonne nouvelle. Et, ce midi, je peux te dire que, puisque tu es là, devant moi, Vénérable Maître : je me sens en sécurité ! Plus encore : en pénétrant dans le Temple, il y a quelques instants, je savais que tu t’assoirais à l’Orient et que tu serais flanqué de notre Orateur et du Frère Secrétaire. Je savais également qu’à mes côtés, j’allais trouver deux Surveillants (des virtuoses du maillet triés sur le volet !) et j’étais certain aussi que personne n’allait passer la porte du Temple pendant nos Travaux, vu la présence musclée du Frère Couvreur, notre sorteur patenté !

Dans la même veine, toutes les répliques de notre Rituel, nous les connaissons et nous les attendons au juste moment où elles sont prévues dans le scénario de nos Tenues. Et pour nous conforter dans le sentiment rassurant qu’une règle universelle est d’application (dans cette Loge à tout le moins), l’ensemble des objets et des décors est à sa place, jusque dans les moindres détails : pas une Lumière de trop aux trois angles du Tapis de Loge, une Voute étoilée au-dessus de nous, une Chaîne d’Union complète qui boucle ses Lacs d’Amour, deux Colonnes, au Nord et au Sud, et, tout ceci, sans compter avec un de nos rares dispositifs susceptibles d’éveiller des affects (un peu, du moins) : je veux parler de la Colonne d’Harmonie et de sa musique. Une musique dont on sait par avance qu’elle sera maçonnique ou, à tout le moins, propre à souligner tous les événements maçonniques, dont on sait aussi que, sans faillir, ils vont advenir selon le minutage de la Tenue, de midi à minuit.

J’ai longtemps ‘cherché dans la littérature‘ (comme on dit) pour trouver une communauté, comme nous sans dieux, aussi éprise d’absence de surprise, aussi peu désireuse d’aventure et aussi bien organisée pour se donner un sentiment permanent de… sécurité. Je n’en ai trouvé qu’une : les Hobbits de la Comté.

Voici ce que Tolkien, l’auteur du Hobbit puis du Seigneur des Anneaux, en dit dans les années 1950 (vous allez voir, la ressemblance est troublante), je le cite : « Les Hobbits sont un peuple effacé mais très ancien, qui fut plus nombreux dans l’ancien temps que de nos jours, car ils aiment la paix et la tranquillité et […] s’ils ont tendance à l’embonpoint et ne se pressent pas sans nécessité,  […] Ils ont toujours eu l’art de disparaître vivement et en silence quand des gens qu’ils ne désirent pas rencontrer viennent par hasard de leur côté […] Et, pour ce qui était de rire, de manger et de boire, ils le faisaient bien, souvent et cordialement, car ils aimaient les simples facéties en tout temps et six repas par jour (quand ils pouvaient les avoir) […] et ils étaient très considérés, non pas seulement parce que la plupart d’entre eux étaient riches, mais aussi parce qu’ils n’avaient jamais d’aventures et ne faisaient rien d’inattendu : on savait ce qu’un Hobbit allait dire sur n’importe quel sujet sans avoir la peine de le lui demander…« 

Alors, que nous dit donc ce besoin obsessionnel de sécurité, manifestement aussi typique des Maçons que des Hobbits ? Est-il limité à la vie en Loge ou bien la nécessité de pouvoir faire confiance à notre environnement est-elle plus fondamentale chez l’Humain ? Renoncer à Dieu nous a-t-il condamné à rechercher ailleurs une légalité rassurante, c’est-à-dire le sentiment qu’il y a, dans l’air que nous respirons tous, un ordre des choses qui garantit que ce nous attendons du monde autour de nous, se passera comme nous l’attendons ?

« Dieu est mort« , soit, la cause est entendue mais, une fois la Loi divine sortie du décor, il revient de se pencher sur une injonction beaucoup moins facile à gérer au jour le jour : « Tu es ta propre loi, » nous disent les moralistes. Facile à dire. Me voilà tenu de devenir mon propre pouvoir législatif, mon pouvoir exécutif et, surtout, mon propre pouvoir judiciaire : si je suis coupable de quoi que ce soit, c’est moi qui prononcerai la sentence, dans ma délibération intime ! En clair : non seulement tout phénomène, tout événement qui réduit ma sécurité m’obligera à réagir mais je me tiendrai personnellement responsable de ma décision d’agir…

Quand on y regarde de plus près, nous sommes au quotidien, comme les bons citoyens à la fin du siècle des Lumières : la Révolution a raccourci d’une tête tout ce qui ressemblait à l’autorité usurpée du Roi et éloigné du débat public les donneurs de leçons en soutane. C’était assurément un véritable moment de vertige où le bon citoyen ne disposait plus d’aucun catéchisme auquel se conformer, ni de lettres de cachet auxquelles obéir aveuglément.

En fait, toutes proportions gardées, est-ce que tout phénomène nouveau provoquant un état d’insécurité individuelle n’est pas également, pour chacun d’entre nous, comme un chaos à expérimenter, comme un lendemain de prise de Bastille : pas de règles auxquelles se conformer ; pas encore assez de confiance dans une situation qui est inédite et une lourde inquiétude quant à la capacité de faire face à l’expérience directe, celle qui est proche de la réalité.

Et d’ailleurs, n’est-ce pas également à ce moment-là, alors que nous ne nous sentons pas en sécurité, alors que nous n’avons pas confiance, que justement nous aurions tendance à projeter sur le monde des explications qui nous sont propres, des fabulations qui nous rassurent : à savoir, à nous raconter des histoires où la Princesse épouse le Prince, où il ne pleut pas pendant le match du gamin et où nous retouchons des impôts ? En un mot comme en cent : des histoires où les gens et les choses respectent une règle du jeu, un ordre universel où la fin de l’histoire tourne à notre avantage.

Nos fabulations (c’est ainsi que Nancy Huston les baptise dans son livre L’espèce fabulatrice), nos fabulations face à l’insécurité et leur capacité à nous empêcher de raison garder : c’est bien sur ce sujet que nous allons travailler ce midi, en trois séries de mots-clefs. Nous commencerons par les 3 premiers d’entre eux : la confiance, la puissance et la légalité.

Première série, d’abord, la confiance

Un philosophe de l’Université de Louvain, Mark Hunyadi, y consacre son livre Faire confiance à la confiance, paru en 2023. Pour moi, ce petit livre a été une réelle découverte. Il y aura un avant et un après. L’auteur s’y étonne du nombre important des occurrences du mot ‘confiance’ dans tous nos discours, sans que la chose ne reçoive de définition claire.

Nous vivons dans des sociétés individualistes, commence-t-il, c’est-à-dire que la volonté individuelle, l’affirmation de soi, semble y être le moyen suprême pour briser toutes les limitations, toutes nos finitudes. Comme souvent dit : c’est au point qu’on est passé du « je pense donc je suis » au « je crois donc j’ai raison.« 

Qui plus est, précise Hunyadi, le numérique permet à chacun de vivre comme dans un cockpit d’avion, dans un espace protégé où chacun peut, de manière fiable, piloter du bout des doigts son environnement médiatisé. Tout y est sécurisé autant que faire se peut et, de manière quasi libidinale, le numérique satisfait tous nos désirs sans faillir… à condition de choisir uniquement ce qui est sur le menu ! Pas question ici de souhait alternatif, d’option divergente ou de créativité, pas question de pensée négative, c’est-à-dire, une pensée libre qui serait capable de critiquer le système dans lequel elle pense. Si l’on parle de liberté aujourd’hui, insiste Hunyadi, c’est une liberté de supermarché !

Pensez un peu à votre dernière commande de pizza en ligne. Vous aviez fortement envie de manger une, je cite, « pizza blanche, pommes de terre, mozzarella, et romarin » en regardant Les Aventuriers de l’Arche perdue devant votre nouveau super-écran de 77 pouces de diagonale. Pas de chance, la pizza n’est plus au menu des plats livrés par votre fournisseur habituel. C’est donc avec la « quatre fromages » plébiscitée par les clients habituels de la plateforme que vous avez vécu la vraie aventure… dans vos pantoufles.

Dans ce contexte de vie médiatisée, où la liberté est limitée par ce qu’offrent les systèmes, l’auteur déplore la diminution de la confiance, non pas à cause d’une augmentation de la fiance mais, simplement, parce que tout un chacun a moins besoin de la confiance ! La digitalisation de la majorité de nos activités fait rentrer celles-ci dans des cases et des tableaux qui limitent fortement le risque de ne pas voir nos attentes comblées, à la condition que nous restions dans le cadre donné.

Par exemple : ai-je vraiment besoin de faire confiance à Mère Nature lorsque, sans surprise, je reçois un billet de 50 €, que j’ai demandé au travers d’une suite de menus sur l’écran d’un terminal, après m’être identifié grâce à un code secret ? Pas besoin d’être Chuck Norris pour y arriver…

C’est ici qu’il devient nécessaire de définir cette confiance naturelle qui, selon Hunyadi, est à la base même de notre relation au monde. Pour ce faire, il prend l’exemple assez limpide d’un conducteur au volant de son véhicule. Imaginez : il fait beau ; vous êtes au volant de votre voiture sur une route de campagne en ligne droite ; vitesse autorisée 90 km/h ; une voiture vient dans l’autre sens à la même vitesse ; elle est sur l’autre bande ; vous allez vous croiser sans ralentir et… continuer votre chemin.

Que s’est-il passé ? Rien. Mais vous avez pris un risque énorme (une collision frontale à 90 + 90 = 180 km/h) parce que vous avez eu confiance dans le fait que l’autre conducteur n’allait pas se dérouter et vous emboutir. Aucune explication rationnelle, aucun contrat avec des petites lettres à la fin, aucun fétiche pendu à votre rétroviseur ne garantissait votre sécurité. Vous avez agi comme s’il était dans l’ordre des choses, dans la légalité naturelle, que la collision n’aurait pas lieu et, d’ailleurs, vous êtes là, aujourd’hui, sur les Colonnes, après un pari où vous avez misé votre vie et celle de vos passagers.

C’est de cette confiance-là que parle Hunyadi. Une confiance sans laquelle notre vie serait impossible : comment s’asseoir sans la conviction que la chaise n’est pas en caoutchouc, comment trinquer sans être persuadé que le vin qu’on va boire n’est pas un lavement et comment être prêt à reprendre un air un peu digne sans l’assurance que le Frère Conférencier va donner le signal de la fin de son intervention via le traditionnel « J’ai dit, Vénérable Maître » (en français, de préférence) ?

Partant, voilà une définition enfin praticable de la confiance : j’ai confiance quand j’agis comme si les attentes de comportement que j’ai envers le monde où je vis n’étaient pas susceptibles d’être déçues. On fait ça 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ! Cette confiance procède donc plutôt de notre relation au monde, avant que d’être une relation au risque même…

Se sentir en sécurité (comme nous en Loge, ce midi), c’est donc être en confiance et avoir la conviction que les attentes de comportement que nous avons envers notre environnement seront satisfaites, et que nous pouvons agir dans le cadre d’une certaine légalité, d’un certain ordre des choses, qui garantit cette sécurité.

D’accord, mais que ce passe-t-il alors si nous ne pouvons avoir pleinement confiance dans notre environnement ; en d’autres termes, lorsque notre sentiment de sécurité n’est pas à 100 % ?

Hunyadi ne répond pas spécifiquement à la question et son propos passe peut-être à côté d’une autre dimension, qui, selon moi, participe également du sentiment de sécurité : à savoir, la puissance ressentie par chacun. Là où je n’ai pas pleinement confiance, peut-être le sentiment de ma propre puissance peut-il compenser et permettre une équation du type : x % de confiance + y % de puissance = 100 % de sentiment de sécurité.

Mais qu’en est-il alors lorsqu’un homme ou une femme, comme vous et moi, n’a pas pleinement confiance dans son environnement et que, de plus, le sentiment de sa propre puissance est insuffisant pour que, dans son cerveau, le voyant « sécurité » reste au vert ?

Je ne parle pas ici d’inquiétudes globales, comme l’avenir de nos enfants, les orangs-outans qui ne seront bientôt plus que des fantômes, la droite extrême qui prend ses aises dans nos démocraties (les dernières du modèle probablement), ou même l’omniprésence de petites prothèses numériques de 7 pouces de diagonale qui nécrosent les cervicales de nos ados.

Non, au quotidien, dans des situations où nous ressentons un enjeu personnel et où règne l’inconfort quand nous délibérons dans notre petite tête, nous pouvons avoir le sentiment que notre sécurité – donc, la somme de notre confiance et de notre puissance – n’est pas suffisante pour que nous puissions toujours agir avec une pensée claire, sans inquiétude, sans aveuglement ; en d’autres termes : pour que nous puissions « raison garder » (comme le disait déjà Marie de France, pour la première fois au XIIe siècle), puisque la sécurité semble en  être une condition…

Deuxième série, la confrontation

Jusque-là, nous avons évoqué les trois premiers mots-clefs : la confiance, la puissance et la légalité naturelle. On continue…

Tous les phénomènes qui arrivent à notre conscience (à nos consciences, comme on va le voir) n’appellent pas de notre part des réactions simples, des réflexes comme ceux qui réveillent le chat : il sent qu’il a faim, il se lève, va manger, passe par sa litière puis il revient digérer sur son coussin. Si c’est la vie rêvée pour un chat ou un Hobbit, c’est la honte pour un Maçon : être libre et probe demande une délibération intérieure, appelle un travail d’objectivation, nécessite l’analyse des informations traitées, suppose un jugement critique et non-dogmatique des options disponibles, et implique une décision d’agir qui devra être efficace et, accessoirement… juste.

Qu’il s’agisse de décisions graves ou de choix plus anodins, quand nous sommes confrontés à des phénomènes trop originaux pour notre périmètre de sécurité – réduisant par là notre taux de confiance naturelle – nous devons mettre en œuvre les trois mots-clefs de la deuxième série de ce midi, c’est-à-dire : l’aliénation, l’attention et les consciences (au nombre de trois, elles donnent leur « s » au titre de la planche : « Raison garder est un cas de consciences« ).

J’insiste ici : souvent, quotidiennement même, alors que nous en avons besoin, nous ne percevons pas de légalité naturelle dans nos échanges avec le monde, nous ne décelons pas un ordre des choses qui réduirait notre expérience directe à une simple résolution de problèmes concrets, avec mesure et raison, sans aveuglement, un peu comme la vie de ce foutu chat qui continue à dormir sur son coussin.

Hélas, bien au contraire, le monde, tel qu’il se présente à nous, dépasse notre entendement, c’est un fait (sinon, nous n’aurions pas eu besoin d’inventer des notions comme le mystère et ou l’absurde). Souvent, chaque jour, nos attentes de comportement envers lui sont détrompées, frustrées et nous vivons la surprise voire… l’aventure.

Pour jouer sur les mots : dans cette confrontation avec les phénomènes de l’existence, notre quête du sens est peut-être l’exact contraire de notre sens de la quête !

Le sens de la Vie auquel Sisyphe a renoncé et que certain attendent toujours, comme ils attendent Godot ; ce sens de la Vie tant recherché, qui fait l’objet de mille quêtes, serait-il platement la recherche de cette assurance, sécurisante, que les choses obéissent à une légalité et que nous pouvons avancer en toute confiance puisque, dans ce cas-là, le déroulement de l’avenir existe déjà et, qu’en gros, il ne nous reste plus qu’à apprendre à lire le futur avec une appli de gsm, dans notre fauteuil ou sur le coussin, à côté du chat.

Je veux insister sur ce point : ma proposition (qui n’est pas originale, d’ailleurs) est que le Sens de la vie vécu comme un objet idéal, pré-existant quelque part, qu’il nous faut atteindre et gagner au terme d’une quête que l’on voudra longue, aventureuse et difficile, est un Graal romantique et puant, tout à fait encombrant pour la Raison. Quelque part, dans le monde des Idées de Platon, dans le sublime de l’Olympe où festoient les Dieux, dans l’au-delà du Grand Barbu, derrière la bouille incroyable de Superman ou entre les seins de Lilith, la première femme, il y aurait un Grand Secret, un mode d’emploi universel, multilingue et illustré, prêt pour le téléchargement dans le répertoire de votre choix : dans le répertoire « religion », dans celui dédié aux initiations, dans celui des intuitions chamaniques ou dans cet autre répertoire où se rangent les raisonnements cartésiens sur l’essence des choses…

Et bien, sans moi ! La Joie de découvrir la légalité, la Beauté ou l’Harmonie, nait de l’exercice de soi, de la pratique de sa propre puissance, de l’expérience de sa propre humanité. C’est une question de taille mais, rassurons-nous, de l’activité de taille de notre propre pierre.

C’est autre chose alors de penser que, au contraire de l’option idéaliste, notre lot est de continuellement éprouver notre puissance face à ce qui nous advient par aventure. « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort« , disait Nietzsche entre deux Xanax : voilà bien les termes qui donnent sens à notre quête. Nous nous sentirons et nous serons plus forts à chaque décision prise librement, à chaque acte raisonné que nous poserons sans faire appel à un dogme quelconque, souvenez-vous : « Sapere Aude« , Ose savoir par toi-même, disait Kant. Nous serons plus forts à chaque lecture critique mais apaisée du « bruit et de la fureur » d’un monde dont la complexité rend, hélas, notre confiance spontanée assez difficile, il faut le reconnaître.

C’est ainsi que le déficit de confiance qui nous colle à la peau pourra être compensé par notre puissance personnelle : nous taillerons notre pierre pour la rendre plus robuste, car il y a tout un mur à soutenir ensemble ! C’est là normalement que monte la musique, tambours et trompettes… car l’image est belle et résonne encore du bruit chevaleresque des sabots (ou des noix de coco…) de Lancelot, de Galahad et autres Arthur. Mais, hélas, nous ne sommes pas Indiana Jones et, manifestement, les humains, comme les Maçons, comme les Hobbits, n’ont pas réellement le goût de l’aventure.

Diable. Le monde est trop complexe pour moi, on se tue à le dire ! Je ne perçois pas spontanément comment les choses tombent juste. Je n’ai plus confiance en la légalité de la vie, parce que je ne la reconnais pas dans ce qui m’arrive, à moi. Comment dès lors me sentir en sécurité ? Comment avoir assez confiance ?

Qu’à cela ne tienne : puisque le monde comme il va ne me donne pas confiance, puisqu’il dépasse mon entendement, je vais en fabuler un autre à ma mesure où la légalité des choses sera évidente et je vais m’y projeter, je vais m’y… aliéner. Ce sera une expérience virtuelle (le contraire d’un voyage spirituel) que d’être un moi augmenté dans un environnement sécurisé. Les exemples de ce type d’évasions ne manquent pas dans notre quotidien :

    • Regardez dans votre bus, cet ado qui ‘scrolle’ sur son gsm avec les écouteurs sur les oreilles, on dirait un singe avec une banane. Comment lui en vouloir, la femme mûre assise en face de lui fait la même chose : deux singes, deux bananes. Et ils ne se parleront pas…
    • Regardez ce manager qui, dans son langage Corporate, a trouvé un slot pour tirer les Lessons Learned avec son N+1, lors d’un meeting One-2-One, alors qu’il est overbooké.
    • Et regardez l’indigence intellectuelle qui permet à des dirigeants, même grimés en Van Gogh avec un pansement sur l’oreille, de fantasmer à voix haute une nation entière qui serait faite d’êtres humains divisés en deux groupes exclusifs, grossièrement définis : nous et les autres !

Dans les trois cas, je ne vois qu’une projection de soi dans un monde virtuel, fabulé, qui réduit la réalité à un périmètre compréhensible sans effort, dans lequel le sujet inquiet se projette par facilité, en recherche de sécurité. Souvenez-vous, Hunyadi évoquait un cockpit d’avion, à ce propos. Face à l’insécurité comme nous l’avons définie, l’aliénation est l’option libidinale du moindre effort : je me projette dans une autre situation puisque la mienne me semble trop difficile.

On pourrait dire : « Choisis ton camp, camarade » : à chaque baisse de ta confiance, feras-tu face à l’expérience directe de ta propre réalité complexe ou te projetteras-tu dans un monde virtuel, simple, binaire, partagé entre les bisounours et les terroristes du Hamas ?

Petite parenthèse. Avant d’aller plus loin, il nous faut encore parler d’un truc bizarre qu’on appelle communément… la réalité. Selon Jacques Lacan : « Le réel, c’est quand on se cogne. » Soit, la formule est fort belle. Mais que penser de cette assertion à l’ère des neurosciences, alors que l’hypnose permet de réaliser des opérations chirurgicales avec des scalpels bien réels, bien coupants, sans douleur et sans narcose complète ?

Plus proche de notre propos de ce midi, Marie-Louise von Franz, une élève de Jung, affirme en 1972 : « Il nous est impossible de parler d’une réalité quelconque si ce n’est sous la forme d’un contenu de notre conscience. » Voilà la clef : nous ne vivons la réalité qu’au travers de sa représentation dans notre conscience. Si les phénomènes au travers desquels nous percevons cette réalité mettent en danger notre sentiment de sécurité, nous avons alors beau jeu de truquer la représentation que nous en avons, en fait : de nous aliéner dans une représentation moins risquée de ce qui nous arrive.

Plus tard, en 1985, Endel Tulving d’ailleurs aurait pu réécrire la phrase de von Frantz comme ceci : « Il nous est impossible de parler d’une réalité quelconque si ce n’est sous la forme d’un contenu de nos trois consciences.« 

Nous en avons déjà parlé ailleurs : mort en 2023, Tulving était un psychologue estonien établi au Canada qui a développé un modèle original où trois formes de conscience correspondent chacune à un type de mémoire :

      • la conscience a-noétique concerne nos fonctionnements les plus automatiques (faire du vélo, nager, jouer d’un instrument ou réagir sous l’influence d’un trauma…), bref, la vie comme le chat peut la concevoir.
      • La conscience noétique permet d’évoquer des choses qui ne sont pas présentes, pas perceptibles dans l’immédiat, c’est là qu’on retrouve les représentations du monde, les discours qui organisent notre vision du monde qui nous entoure. On parlera ici des religions, des explications scientifiques ou personnelles, de la culture ou des arts.
      • Enfin, la conscience auto-noétique est centrée sur la représentation de soi : c’est ce que je me raconte à propos de moi-même.

Cette taxonomie des consciences est basée sur la racine grecque « noûs » qui signifie « connaissance, intelligence, esprit » ; elle est directement héritée des travaux de Edmund Husserl, le père de la phénoménologie, une discipline de la philosophie contemporaine qui exclut l’abstraction, pour se concentrer sur les seuls phénomènes perçus.

Que ces théories soient exactes ou non importe peu ici. Si elles ne font pas obligatoirement autorité auprès de tous les chercheurs en neurosciences, ce n’est pas déterminant pour nous ce midi : adoptons-les simplement comme des occasions généreuses d’alimenter nos exercices de pensée. Pour mémoire, les « exercices de pensée » ou « expériences de pensée » (« Thought Experiments » en anglais) sont des outils puissants utilisés, entre autres, en philosophie morale, pour tester des concepts, pour aller jusqu’au bout d’un raisonnement : on imagine un scénario hypothétique et on lui applique le concept que l’on veut éprouver.

Vous avez peut-être entendu parler de l’exercice du Chat de Schrödinger qui permet d’explorer les paradoxes de la physique quantique (le chat serait à la fois mort et vivant dans une boîte), l’exercice du Dilemme du tramway en philosophie morale ou encore l’exercice de la Chambre de Mary en psychologie cognitive : « Mary est une scientifique qui connaît tout ce qu’il y a à savoir sur la vision des couleurs, mais elle a toujours vécu dans une pièce en noir et blanc et n’a jamais vu de couleurs par elle-même. Si Mary venait à sortir de sa pièce et voyait la couleur rouge pour la première fois, apprendrait-elle quelque chose de nouveau ?« 

Et puis, d’une certaine manière, les exercices de pensée, n’est-ce pas précisément ce que notre Rituel prévoit en nous imposant l’écoute silencieuse de planches rabotées par nos Frères (ou nos Soeurs), dans le cocon sécurisé du Temple ? Personne n’est obligé d’être d’accord avec le conférencier, j’insiste, mais chacun est tenu de tester les idées proposées et de voir en quoi elles peuvent influencer la taille de sa pierre. Et s’il n’y a pas un avant et un après la Planche, il revient à l’Orateur de tirer les conclusions maçonniques de l’exercice, pour que les estomacs les plus impatients ne soient pas venus pour rien…

Ceci boucle la boucle avec le problème de la réalité : pour nous, n’est objet du réel que ce dont nous avons conscience, au travers de sa représentation. Partant, quand on parle d’aliénation, la réalité que nous allons déformer par nos fabulations est aussi précisément celle qui est à notre portée, celle qui vit au creux de nos consciences.

Pour y voir plus clair, passons donc en revue les trois consciences selon Tulving et trouvons chaque fois des exemples de deux réactions possibles devant l’insécurité : soit l’aliénation qui traduit la fuite, soit l’attention qui implique la confrontation. En résumé, face à une situation inédite (donc insécurisante), il y aurait deux options ambivalentes :

    1. OPTION 1 – L’aliénation > le Maçon s’évade vers des Paradis Perdus ou
    2. OPTION 2 – L’attention > le Maçon regarde ses mains et taille sa pierre.
Conscience auto-noétique

Allons-y. En vedette américaine, j’ai le plaisir de vous présenter la conscience auto-noétique. Elle va être notre plat de résistance. Tulving la définit comme suit, en 1985 : « La conscience autonoétique (connaissance de soi) est le nom donné au type de conscience qui permet à un individu de prendre conscience de son existence et de son identité dans un temps subjectif qui s’étend du passé personnel au futur personnel, en passant par le présent. » Traduit par l’anthropologue Paul Jorion en 2023, cela donne : « La conscience autonoétique est la conscience réfléchie de soi : la capacité de situer son expérience actuelle dans le cadre d’un récit de sa propre vie qui s’étend au passé et à l’avenir. » En clair, c’est l’aquarium personnel où nagent les histoires que je me raconte à propos de moi-même : c’est mon moi héroïque et narratif. « Héroïque » parce qu’il faut reconnaître que chacun se vit souvent plus comme un personnage libéré des contingences du quotidien (un personnage du calibre de Héraclès, Athéna, Superman, Achab, Galadriel, Harley Quinn ou… Gollum) ; un personnage plutôt qu’une personne qui, elle, doit faire la vaisselle tous les jours et soigner ses cors au pied. « Narratif » parce que, précisément, le vocabulaire que nous utilisons pour nous décrire nous-mêmes, seuls devant le miroir, est celui de la fiction et des rêves. De même, la logique de notre auto-fiction est, comme celle des contes, des romans et des séries, très peu rationnelle et elle ne tient pas compte de tous les aspects concrets de la réalité pour faire avancer notre scénario.

Qu’est-ce alors que raison garder devant cet aquarium mental où nagent des histoires de tout type, traitées par notre conscience auto-noétique : des histoires exaltées, des faits divers interprétés comme moches ou formidables, des légendes auto-dénigrantes, accusatrices ou follement admiratives ?

En 1947, dans son livre La psychologie de la motivation, Paul Diel propose une grille théorique pour évaluer ces auto-fictions. Il explique que tout va bien tant que l’image que j’ai de moi (= ce que je me raconte à mon propos) correspond à mon activité effective (= ce que je fais vraiment).

Si c’est le cas, je suis satisfait de ma vie et… vogue la galère : pas besoin de se poser des questions. Prenons un exemple : pourquoi Simenon aurait-il douté de sa capacité à écrire des romans policiers intimistes ? Les problèmes auraient commencé pour lui s’il avait décidé de se lancer dans le Tour de France avec ses petits mollets…

Si ce n’est pas le cas, alors je le sais car l’écart entre ce que je pense de moi et ce que je fais effectivement est à la mesure de l’angoisse qu’il va provoquer chez moi. Je sais que je triche et cela m’angoisse. Selon Diel, je peux tricher par vanité (je suis vain) parce que je suis loyal envers une image de moi un peu trop sublime (du genre : « moi, vous savez, je ne suis pas capable de mentir, ce serait trop vilain« ). Je peux tricher par culpabilité, parce que je suis timide, que je me sens nul et que j’évite tout ce qui pourrait me montrer que c’est vrai que je ne suis pas sublime (du genre : « moi, vous savez, je ne suis pas capable de mentir, je suis tellement timide que je rougis tout de suite« ). Je peux tricher par sentimentalité, parce que je veux qu’on m’estime, je veux qu’on m’aime (du genre : « moi, vous savez, je suis incapable de mentir car je sais combien c’est important pour vous »). Enfin, je peux tricher par accusation, parce que j’en veux aux autres de ne pas m’estimer à ma juste valeur (du genre : « moi, vous savez, je ne suis pas capable de mentir, c’est pas comme mon mari. N’est-ce pas, chéri ? »).

Diel parle dans ce contexte des quatre catégories de la fausse motivation (vanité, culpabilité, sentimentalité et accusation) ; en clair, il parle des quatre manières de ne pas bien motiver nos actions parce que l’on porte un regard biaisé, aliéné sur les phénomènes. Il considère que cet écart, qu’il baptise la vanité (un peu maladroitement, d’ailleurs, il veut dire ce qui est vain, vide ; ce que j’ai appelé l’aliénation), que la vanité est l’alpha et l’oméga de tous les comportements déviants ou, en d’autres termes, de nos actions mal motivées, des actes que nous posons pour de mauvaises raisons.

Ainsi, à la lecture de Diel, on comprend assez bien l’option numéro 1 (pour mémoire : l’option Je m’évade vers des Paradis Perdus, des réalités sublimes comme moi) : pour fuir devant une situation désagréable, insécurisante, je vais m’identifier (dans ma délibération, dans ma petite tête) à une version de moi plus sublime, je vais adopter une posture où je me sentirai plus en sécurité, je vais m’aliéner en adoptant l’attitude d’un personnage qui n’est pas le moi qui agit. Mais je vais ainsi créer un écart angoissant entre ma posture et mon action effective. A tout ceux pour qui ceci n’est pas encore très clair, je recommande de revoir le film Psychose de Hitchcock et puis on en reparle après.

Reprenons notre fil. Option 1 : je me sens insécurisé dans une situation nouvelle alors, dans ma vision de moi-même, je fuis et je m’assimile à une version de moi plus sublime, donc plus intouchable, en vertu d’une légalité imaginaire qui laisserait tranquilles les gens comme mon moi sublime. On parlera clairement d’aliénation dans ce cas : j’agis en me conformant à un modèle… qui est irréel.

Je me dois d’évoquer ici une variante moins toxique de cette option de fuite : dans une situation où je me sens insécurisé, je peux faire un pas de côté et imaginer ce que ferait un héros… à ma place. Il n’y aura pas d’action de ma part si ce n’est que je vais peut-être m’apaiser au travers de l’exercice de pensée « Comment mon héros aurait-il réagi dans cette situation ?« 

En matière de ‘héros’, c’est Daniel Boorstin qui remet les pendules à l’heure, aussi tôt qu’en 1962 ! Dans son livre intitulé L’image : un guide des pseudo-événements en Amérique, il explique la différence entre les héros et les célébrités. Il y a cette formule magnifique : « les célébrités sont célèbres parce qu’elles sont connues. » Autre chose est de parler d’héroisme : pour Boorstin, un héros pose des actes libres et courageux, par une espèce de surcroît d’humanité, et peut nous servir d’exemple. On pense à Charlier-Jambe-de-bois, à Saint-Exupéry, à Rosa Parks, à Edward Snowden ou à ma concierge dans certains cas.

Face à l’adversité, on peut donc fuir et se conformer à un modèle imaginaire et sublime. Option 1, c’est l’aliénation qui ne fait pas du bien. On peut aussi faire un tour de passe-passe avec un modèle exemplaire pour apprendre de ce qu’il ou elle aurait fait à notre place. Et pour que ça marche sainement, on préférera un héros à une simple célébrité. Dira-t-on que c’est l’aliénation qui fait du bien mais à retardement ?

Identifier et puis réduire l’aliénation : voilà donc un premier chantier balisé depuis de longues années tant par les spiritualités de l’intime que par les psychologues et psychanalystes de tous poils et, bien entendu, par les apôtres du développement personnel. Tous proposent des recettes plus ou moins onéreuses (posez la question à Woody Allen…), des trucs ou des méthodes exigeantes pour réduire cet écart toxique qui, ramené à notre travail, nous verrait tailler… dans le vide, à côté de notre pierre. Car il n’est pas question ici d’appel à l’humilité ou à la discrétion : lutter contre cette aliénation qui nous fait boîter l’âme, c’est faire preuve, à chaque petite victoire, de plus d’attention, de plus de présence effective à notre activité effective. Souvenez-vous : Montaigne dans ce cas-là parlait de « vivre à propos. »

Alors, Maçon, retrouve ta pierre vive, ajuste ton regard et corrige l’angle de ton ciseau !

La conscience a-noétique

La conscience auto-noétique était le gros morceau, passons plus rapidement sur les deux autres manières de vivre l’expérience d’être soi. Le deuxième chantier voudrait nous voir explorer l’aliénation et son option opposée, l’attention, dans le giron de la conscience a-noétique. Ce deuxième moi, ce moi « atavique et sauvage », s’il n’est pas le plus primitif, reste peut-être le plus difficile à concevoir, car il ne se paie pas mots ! D’où le terme de ‘sauvage.’

De quoi parle-t-on ici ? Je cite encore Tulving : « la mémoire procédurale est dite anoétique car elle s’exprime directement dans les comportements et l’action, sans conscience. » Pour mémoire, citons aussi notre anthropologue national, Paul Jorion : « La conscience anoétique, peut-être la plus insaisissable de toutes, est une expérience qui n’implique ni conscience de soi ni connaissance sémantique. Elle comprend, par exemple, des sentiments de justesse ou d’injustice, de confort ou d’inconfort, de familiarité, de malaise, de présence ou d’absence, de fatigue, de confiance, d’incertitude et de propriété. Il s’agit par exemple du sentiment que l’objet que l’on voit du coin de l’œil est bien un oiseau, du sentiment, en rentrant chez soi, que les choses sont telles qu’on les a laissées (ou pas), du sentiment que l’on est en train de contracter une maladie. Chez l’homme, ces sensations anoétiques se situent en marge de la conscience et ne sont que rarement au centre de l’attention. Chez d’autres animaux, il est possible que l’anoétique soit tout ce qu’il y a. »

Pour ramener notre propos dans le giron de la philosophie, on peut également citer Alan Watts, un grand apôtre britannique de la pensée zen dans les années 60-70 du siècle dernier. Je le cite : « Le Zen ne confond pas la spiritualité avec le fait de penser à Dieu pendant qu’on épluche des pommes de terre. La spiritualité zen consiste seulement à éplucher les pommes de terre. » Quel magnifique rappel à l’ordre : arrête ton bla-bla et taille ta pierre !

En d’autres termes : « Regarde tes mains ! » Nous avons tous déjà dit cela à un ado (ou à un partenaire) qui pose négligemment un objet sur le bord de la table, avec le regard déjà ailleurs. Au bord du vide, l’objet en question est en position instable, c’est un flacon en verre et il devient la seule raison pour que le chat se réveille, quitte son coussin et donne le petit coup de patte qui manquait pour que le flacon tombe sur le carrelage de la cuisine et provoque catastrophes, réprimandes et nettoyages énervés. « Comme tu es distrait« , « Comme tu es distraite« , entendra-t-on tonner dans la maison, « c’est insupportable, fais attention ! Regarde donc tes mains quand tu fais quelque chose ! » Et le paternel de donner un coup de pied fâché dans le coussin du chat, avant de se rasseoir en ruminant contre la distraction coupable.

Mais est-ce toujours la simple distraction qui est coupable de cette aliénation envers la matière ? Ce défaut d’attention (puisque nous avons opposé les deux termes) ne peut-il procéder d’autre chose ?

Les neurosciences, encore elles, n’expliquent pas encore tout mais, aujourd’hui, elles concluent que le cerveau est avant tout une machine à anticiper et, comme nous l’avons vu, idéalement dans un contexte de confiance, ce qui est loin d’être toujours le cas. Pour faire court, lorsqu’il s’active suite à la perception d’un phénomène, quel qu’il soit, le cerveau conçoit notre fonctionnement à venir (la fuite, la sidération ou l’attaque) selon les attentes de comportement qu’il a envers l’environnement où le phénomène a été perçu. Or, ces attentes ne sont pas toujours fondées sur la confiance. Que l’on pense aux traumatismes, par exemple : allez savoir pourquoi Indiana Jones a tellement peur des serpents, pourquoi les limaces effraient tant ma dernière ado et pourquoi, quand je reçois un recommandé, je fais de la tachycardie. D’où le terme ‘atavique’ : il y a là un héritage qui persiste à nous « brouiller l’écoute. »

C’est un des fonctionnements identifiés par les neurosciences : face aux phénomènes que nous percevons, notre cerveau peut se lancer sur deux pistes différentes, aiguillant le signal vers une zone active ou une autre, les deux étant distinctes.

Souvenez-vous du conseil de sagesse : « Changez le changeable, acceptez l’inchangeable. » Viktor Frankl ajoute l’option : « pour réduire la souffrance, changez votre attitude à l’égard du problème. » Il revenait alors des camps de concentration !

Eh bien, au niveau cognitif, notre cerveau peut faire tout cela, tant qu’il garde raison… Il peut être proactif et raisonner en termes de résolution de problèmes, en utilisant la logique, en identifiant des modèles et en pensant de manière plus réfléchie. Il peut, par contre, s’avérer hyper-réactif, plus impulsif, et croire qu’il lui faut répondre d’urgence aux stimuli environnementaux. Il le fait ainsi parce que, souvent, il part du sentiment d’insécurité dont nous avons parlé et qu’il active l’amygdale, cette zone du cerveau qui nous invite à réagir avant de penser.

C’est très pratique quand on est attaqué par un lion mais, au quotidien, c’est également inconfortable et peut générer une angoisse, un stress ou un inconfort continu. C’est, par ce fait, également une Invitation au voyage, un appel à l’aliénation dont nous parlons ce midi, car la conscience a-noétique peut également s’enfuir, s’aliéner dans un ensemble de perceptions hypnotisantes : l’ado ou le joggeur qui garde les écouteurs sur les oreilles diminue son lien avec l’environnement qu’il traverse ; le gamin ou la fille en bonnet qui arrête sa voiture ‘tunée’ au feu rouge et qui fait vibrer le tarmac en poussant les basses de sa sono n’est pas dérangé par le chant des oiseaux. Ce sont ici des caricatures (bien réelles, par contre) mais elles traduisent une posture cognitive bien précise : pour rester dans un environnement connu (entendez : sécurisé), je le transporte avec moi, là où je vais, transformant les autres environnements en toile de fond, en décor en deux dimensions. Pour vous représenter la chose, asseyez-vous dans une pièce fermée et pensez à la différence entre le poster grandeur nature du lion de tout à l’heure, là, sur le mur (en deux dimensions, donc) et un lion réel, devant vous, en trois dimensions, avec l’odeur. L’expérience cognitive est différente, non ? Pour le lion aussi, d’ailleurs.

Être distrait reviendrait-il alors à ne pas participer physiquement de son environnement, à le traiter comme une image en deux dimensions, plus inoffensive que le monde réel, lui en trois dimensions ? Après une expérience violente, quelle qu’elle soit, l’individu traumatisé aurait-il tendance à marquer son rejet du réel enduré, en ne jouant pas le jeu avec la matière qui l’entoure ou qu’il faut ingérer, dans certains cas ?

Je ne peux pas personnellement prétendre au statut de victime traumatisée, je n’ai pas été victime d’une violence que j’aurais ressentie comme plus grande que moi, qui m’aurait submergée, mais, plus humblement, après une journée difficile au boulot, un pneu crevé sur l’autoroute ou un ‘Avertissement-Extrait de rôle‘ trop gourmand, je sais que j’ai aussi un réflexe de fuite. Merci aux Suites pour violoncelle de Bach (interprétées par Anner Bijlsma) de me permettre, dans mon salon, de réduire le monde cruel à un décor éloigné en deux dimensions, bien distinct des sensations sonores qui m’aliènent certes, mais dans une réalité virtuelle faite d’harmonie, où règne une légalité rassurante.

Ce que Kant préconisait comme base d’un comportement moral authentique semble bien être l’enjeu dans ce cas également. Selon lui, il importe de reconnaître l’Autre comme une fin en soi (« an Sich« ), ‘dans ses trois dimensions’ dirions-nous, et non comme un moyen d’atteindre une autre finalité. Je pense qu’un Maçon peut parfaitement entendre ce discours. Emmanuel Levinas insistait dans ce contexte sur le visage de l’autre, qui, une fois son existence reconnue, permet un comportement moral envers lui.

Dame Raison, voilà donc la mission qui t’incombe dans le périmètre a-noétique : identifie les postures de fuite qui réduisent l’environnement ressenti à une image cognitive, une représentation en deux dimensions et, pour que survive paisiblement ton sujet, amène-le à plus d’attention envers les choses qui constituent son périmètre de Vie.

Ce qui était vendu dans les années septante (du siècle dernier) comme la quintessence de l’Esprit du Zen est, aujourd’hui toujours, au centre de notre quête de satisfaction : regarde tes mains, quand tu pèles les pommes de terre !

Pour illustrer ceci, quoi de mieux qu’un poème, en l’espèce un poème de Mary Oliver que je vous traduis ici :

Le matin, je descends sur la plage
où, selon l’heure, les vagues
montent ou descendent,
et je leur dis, oh, comme je suis triste,
que vais-je–
que dois-je faire ? Et la mer me dit,
de sa jolie voix :
Excuse-moi, j’ai à faire.

Alors, Maçon, fais silence, enlace ta pierre vive, renifle-la, soupèse-la, mire ses trois dimensions et palpe toutes ses aspérités avant de penser à la polir !

On le voit, des trois manières de se sentir en vie, l’expérience a-noétique est peut-être la plus directe, voire la plus pure : rien d’étonnant à ce qu’elle fasse office de Graal dans l’Esprit du Zen. Ceci, probablement parce qu’elle n’est pas systématiquement dévoyée par la logique des mots, par nos fictions ou par la logique des discours explicatifs…

La conscience noétique

Il nous reste d’ailleurs à rapidement régler nos comptes avec ces derniers, qui sont la monnaie courante de notre troisième et dernière conscience, la noétique, celle qui s’occupe de nos représentations du monde sans nous impliquer dedans !

Autant la conscience a-noétique parle le langage des sensations et des réflexes, dans l’aquarium de notre conscience noétique, ne nagent que mots, concepts et rapports logiques.

La conscience noétique, c’est la vielle gloire, la Gloria Swanson des consciences sauf que… historiquement, on l’a appelée Raison alors qu’elle n’était qu’amas d’explications. Or, pour la Raison éveillée, expliquer n’est pas justifier. Si on prend les dossiers Strauss-Kahn, Depardieu ou Weinstein : une libido soi-disant démesurée, le stress des responsabilités et une absence systématique au cours de philosophie et de citoyenneté peuvent constituer pour les susdits des explications aux actes d’agression sexuelle et aux harcèlements qu’ils ont commis mais, en aucun cas, ils ne peuvent en constituer une justification.

Et c’est bien le problème que nous avons avec notre conscience noétique. Pour faire court : elle est toujours prête à nous expliquer le pourquoi de certaines de nos actions mais, quand il s’agit d’évaluer si ces dernières sont justifiées ou satisfaisantes, Madame-je-sais-tout n’a que des dogmes, des modèles et des savoirs pré-établis à nous proposer. C’est en ceci qu’on peut la dire ‘dogmatique‘ et, fondée sur la logique comme elle est, on n’hésitera pas également à la dire ‘technique‘.

Ainsi, mon moi dogmatique et technique a une longue histoire, qu’à force nous trouvons naturelle. Dans la droite ligne de la théorie des Idées de Platon, toute une tradition philosophique s’est construite en Occident, fondée sur la recherche de la Vérité (ou des cinquante nuances de vérité, plus récemment). Vérité il devait y avoir, qu’elle soit transcendantale ou matérielle, car la connaissance devait être basée sur la certitude, fondement impératif pour pouvoir déduire par spéculation les règles de la morale. Dans cette vision du monde, la morale était donc une question de conformité.

Et c’est là qu’est l’os… Il n’est de vérité (et donc de conformité possible) que dans les limites convenues d’un domaine technique : nous sommes en classe de physique et on nous apprend que ceci entraîne cela. OK. Mais dans un domaine qui touche au vital, l’absence de vérité disponible pour fonder une décision oblige chacun au jugement, ce qui implique une intervention personnelle pas toujours facile.

Si l’on revient à notre besoin de ressentir une légalité autour de nous, dans ce qui nous arrive, la conscience noétique est bien confortable et elle nous proposera des explications techniquement exactes mais dans un discours donné : ma religion, mon histoire familiale, la physique quantique, le comportement du voisin ou le côté prédateur qui dort en tout individu mâle.

C’est précisément ce qui agace notre Frangin Stephen Fry chez les humains d’aujourd’hui : cette manie de vouloir être, avant toute chose, juste et de se justifier par des explications qui prouvent qu’on est conforme à un dogme, quel qu’il soit, à la logique ou à la tradition. Il préfère manifestement viser l’efficacité et assume le vertige de, chaque fois, devoir juger de quel comportement on fera le meilleur usage. Montaigne appelait cela, je le répète : vivre à propos !

Et voilà l’aliénation débusquée : par sentiment d’insécurité devant l’obligation de choisir et la possibilité de se tromper, on fuit dans une représentation du monde sécurisée puisque constituée d’explications, de causes et de leurs conséquences logiques, de règles auxquelles il suffira de se conformer.

Ici aussi, l’attention exigera un travail de déconstruction des biais cognitifs pour expérimenter une réalité moins construite, limitée à un périmètre utile à la prise de décision. Il s’agira de se méfier des explications qui font plaisir, de tester un regard plus vierge d’historique devant les phénomènes perçus et de renvoyer tous les savoirs du monde à ce qu’ils sont finalement : l’occasion d’un exercice de pensée.

Alors, Maçon, étudie et lis tout ce que tu veux sur le sens du G mais n’oublie pas qu’il cache un peu de l’Etoile flamboyante.

Troisième série, la Raison en action

Nous arrivons au bout de la promenade. Nous avons épluché une série de termes (confiance, puissance, légalité, aliénation, attention et conscience.s) que nous avons mis en relation. Pour ne pas vous assommer avec plus de spéculations, je vous propose de travailler les trois derniers termes (raison, âme et valorisation) au travers d’un exercice de pensée bien concret.

Imaginez : nous sommes à Cockerill, dans les ateliers de maintenance (je peux vous les dessiner : j’ai travaillé à CMI pendant des années, aujourd’hui on dirait John Cockerill). Tous les bancs de travail sont occupés par des cols-bleus qui usinent, ébarbent, polissent, ajustent, montent, démontent, alignent ou rejettent des pièces métalliques ou des assemblages qui rentrent par un côté et en ressortent par l’autre. La Vie, quoi, le corps réel de l’atelier.

Tout au fond, au sommet d’un escalier métallique (à Cockerill, quoi d’autre ?), une porte vitrée qui ouvre sur le bureau des ingénieurs. Leur local est vaste et surplombe l’atelier. C’est un énorme plateau de bureaux paysagers. Du côté des fenêtres du fond, il y a trois grandes tables, une par équipe d’ingénieurs : il y a l’équipe des ingénieurs d’auto-noétique, celle des ingénieurs d’a-noétique et, sur la droite, la table des ingénieurs noétique, les « ingénieurs ingénieux » comme disent les autres. Chacune des tables est présidée par un chef d’équipe. A proximité de l’entrée, il y a le bureau de l’ingénieur-chef, le seul à avoir un téléphone… qui sonne souvent.

Chaque fois que le téléphone apporte une nouvelle demande, un incident ou ressort un problème qui doit être résolu, l’ingénieur-chef qui, vous l’avez compris, joue pour nous le rôle de la Raison, l’ingénieur-chef convoque les représentants des trois tables à une réunion technique, dans son bureau. Selon le sujet, il demande à un des trois délégués de présenter le cas, son interprétation, la solution qu’il préconise et de la commenter, ceci, avant de donner la parole aux deux autres délégués qui réagissent à la proposition.

Notre ingénieur-chef, la Raison, n’est pas nécessairement logique ou scientifique : il doit composer avec des paramètres qui ne sont pas toujours techniques ! Qui plus est, lui (tout comme ses ingénieurs, d’ailleurs) doit respecter les seuls objectifs qui lui sont imposés : assurer la continuité de l’atelier.

Tout serait parfait s’il n’y avait un problème : les trois tables d’ingénieurs reflètent trois manières de percevoir les phénomènes et, si chaque équipe vise sincèrement la survie de l’atelier, elle le fait selon sa propre interprétation ! Et nous avons vu combien celle-ci peut être faussée par des aliénations diverses et variées. Tailler sa pierre est une belle chose mais jouer au Rubik’s Cube avec toutes les facettes de notre délibération intérieure, c’est une épreuve réelle pour la Raison. Et elle y est confrontée à chaque décision, fut-elle minime.

Vous l’avez compris, chacun des délégués va partir de son point de vue et poursuivre un objectif unique : assurer la pérennité du moi, je, ego, myself, dans des représentations propres à son équipe, à savoir

      • comment je survis dans le monde où je pense vivre (pour l’équipe noétique), quitte à fabuler des explications fumeuses ou des visions du monde partisanes ;
      • comment je survis dans le monde que je ressens (pour l’équipe a-noétique), quitte à devenir hypersensible ou à pratiquer les sensations extrêmes pour me sentir bien en vie (il y a-t-il des motards sur les colonnes ?) ;
      • comment je survis vu la manière dont je me conçois (pour l’équipe autonoétique), quitte à me prendre pour Brad Pitt ou CatWoman.

Les trois approches de la « réalité » ne sont pas toujours compatibles et les discussions sont parfois houleuses, voire confuses. Les propositions sont quelquefois difficiles à départager et, pire encore, il arrive qu’au moment de la réunion, un des cols blancs soit déjà descendu à l’atelier pour discuter en direct avec les ouvriers. Il s’agit constamment de comprendre, de comparer, de donner sa juste valeur à chacune des positions puis, dans la limite des infos disponibles, de décider de la marche à suivre. Ça s’appelle délibérer.

Voilà probablement pourquoi il est plus profitable de venir entraîner notre Raison en Loge, plutôt que d’aller transpirer chez MultiGym (même si l’un n’empêche pas l’autre) : chaque fin de journée, notre ingénieur-chef doit avoir concilié des points de vue divergents (ce qui ne veut pas dire mal intentionnés), faire rapport des décisions prises et soumettre des indicateurs de pertinence (satisfaisant ou pas satisfaisant ?).

Mais à qui rapporte donc notre Raison ? Dans notre scénario, elle a une position de cadre mais elle ne siège pas au Comité de direction ? Elle coordonne et donne sa juste valeur vitale aux propositions qui lui sont faites par chacune des trois équipes : elle les valorise. C’est une fonction d’encadrement. Mais qui est son interlocuteur hiérarchique ? Qui est garant de la stratégie qui réunirait nos trois modes de conscience ?

Spinoza disait « …car nous avons une idée vraie. » Il parlait de cette petite fenêtre au creux de nous, qui est ouverte sur la légalité de la Vie, par laquelle nous voyons ce qui est juste ou injuste en nous, avant tout commentaire, malgré toutes nos aliénations (celles-ci faisaient d’ailleurs l’objet de son petit ouvrage posthume, en 1677, Le traité de la réforme de l’entendement). Peut-être serait-ce le moment de restaurer la notion d’âme, que l’on définirait, à la suite de Spinoza, comme ce siège de l’idée vraie en nous. L’idée vraie, l’âme dans ce cas, ne serait rien de plus que ce nombril permanent qui nous relie avec le seul sens de la Vie, à savoir : continuer à vivre. Pour l’âme définie ainsi, tout le reste est littérature…

Voilà, c’est fini. Comment résumer ce que vous venez d’endurer ? Simplement : « raison garder » c’est considérer les propositions faites par chacune des trois consciences comme des exercices de pensée. Notre Raison garde comme seule mission d’identifier et de réduire nos aliénations, nos artifices, pour nous amener à une plus grande attention envers la Vie qui se présente à nous. C’est seulement à cette condition que nous pouvons juger de la conduite à adopter au jour le jour et… vivre à propos, comme disait l’autre.

Il vous manque encore l’exercice de pensée. Le voici. Je propose que chacun d’entre vous se transporte dans l’atelier de maintenance de notre exemple et teste une seule question : que se passerait-il dans mon atelier si ma Raison était restée chez elle pour cause de grippe ?

J’ai dit, Vénérable Maître…

Intelligence artificielle et artifices de l’intelligence (20231227)

Temps de lecture : 23 minutes

Mises-en-bouche

Vénérable Maître et Vous, [mes Sœurs et] mes Frères en vos grades et qualités, je sais qu’une question lancinante vous taraude, au point d’avoir pris plus d’un apéritif en salle humide, afin de noyer votre malaise existentiel avant l’ouverture de nos travaux. Plus précisément, deux interrogations vous minent le moral. La première concerne la longueur de ma planche de ce midi (« Va-t-il dépasser les 45 minutes prescrites ?« ) et la seconde, nous l’avons tous [et toutes] en tête, tient en une question simple : « Allons-nous un jour initier un robot doté d’un moteur d’Intelligence Artificielle afin de permettre à nos travaux de nous rapprocher plus rapidement de la Vérité ? »

Aux deux questions, la réponse est « non », selon moi. Selon moi et selon l’algorithme simple grâce auquel je surveille le décompte des mots de ma planche. Il me confirme qu’elle tourne autour des 6.750 mots, soit 45 minutes de temps de parole. Pour réponse à la question 1, donc : non, nous ne serons donc pas en retard pour les Agapes. Ensuite, pour répondre à la question 2 : il y a peu de chances qu’un robot (fut-il assez brillant pour passer le filtre de nos Triangles) puisse un jour siéger parmi nous et y exercer son intelligence… artificielle.

Sans vouloir manquer de respect envers nos Apprentis, je ne doute pas qu’un robot puisse assurer le service en Salle humide, même en cas de fêtes conjuguées de plusieurs Ateliers ; d’autant que l’on aura probablement équipé ledit robot avec des bras supplémentaires pour lui rendre la tâche plus aisée. Mais je doute par contre que nous puissions partager avec lui cet humour si raffiné, si bienveillant et si didactique avec lequel nous traitons nos petits nouveaux, heureux que nous sommes d’avoir adoubé de nouveaux maillons, probes et libres.

Car libres, les algorithmes ne le sont pas (ils sont en fait dépendants de leurs cartes-mémoires) et, probes, ils le sont d’autant moins puisque, lorsqu’on leur demande de dire la Vérité, ils en fabriquent une qui est… statistiquement la plus probable !

Pour filer le parallèle, en initiant nos Apprentis, nous misons premièrement sur leur liberté de pensée et le travail de libération des dogmes et des assuétudes auquel ils pourront s’entraîner avec nous ; nous parions ensuite sur leur probité en ceci qu’ils représentent l’ordre tout entier dans le monde profane, OK, mais surtout parce que nous attendons, en retour de notre légendaire bienveillance, qu’ils partagent en toute sincérité leur expérience du cheminement maçonnique ; enfin, puisque nous savons que de vérité il n’y a pas plus que de secret maçonnique, nous espérons que toute vérité individuelle qu’ils soumettront au débat sera la plus pertinente… et pas, statistiquement, celle qui nous séduirait le plus.

La liberté, la probité et la pertinence : ce midi, nous allons donc ensemble nous appuyer sur ces points de comparaison entre intelligence artificielle et intelligence humaine pour déduire le travail à entreprendre afin de ne pas vivre une singularité de l’histoire de l’humanité, où les seuls prénoms disponibles pour nos enfants resteraient Siri, Alexa ou leur pendants masculins…

Pour mémoire, le mot singularité – ici, singularité technologique – désigne ce point de rupture où le développement d’une technique devient trop rapide pour que les anciens schémas permettent de prévoir la suite des événements.

La même notion est employée pour décrire ce qui se passe à proximité d’un trou noir : les grandeurs qui d’habitude décrivent l’espace-temps y deviennent infinies et ne permettent plus de description au départ des paramètres connus. D’où notre choix plus que raisonnable de ne pas prendre le trou noir comme symbole en Loge et de lui préférer une étoile flamboyante…

Mais, revenons à l’Intelligence Artificielle car tout débat a besoin d’un contexte. En effet, à moins de croire en un dieu quelconque, aucun objet de pensée ne peut décemment être discuté dans l’absolu et, cet absolu, nous n’y avons pas accès.

Alors versons à ce dossier ‘très tendance’ quelques pièces, à titre de mises en bouche…

  1. Pièce n°1 : Brièvement d’abord. Un panneau affiché dans une bibliothèque anglophone évoque la menace d’un grand remplacement avec beaucoup d’humour (merci FaceBook), je cite : « Merci de ne pas manger dans la bibliothèque : les fourmis vont pénétrer dans la bibliothèque, apprendre à lire et devenir trop intelligentes. La connaissance c’est le pouvoir, et le pouvoir corrompt, donc elles vont devenir malfaisantes et prendre le contrôle du monde. Sauvez-nous de l’apocalypse des fourmis malfaisantes. »
    Au temps pour les complotistes de tout poil : l’intelligence artificielle est un merveilleux support de panique, puisqu’on ne la comprend pas. Qui plus est, l’AI ou IA est un sujet porteur pour les médias : je ne doute pas que les sociétés informatiques qui en vendent se frottent les mains face au succès de ce nouveau « marronnier », qui trouve sa place dans les gros titres, pendant les périodes sans scoop, parmi les « Adaptez notre régime minceur avant l’été« , « Elvis Presley n’est pas mort : les archives de la CIA le prouvent« , « L’intelligence artificielle signe la fin de l’humanité » et, si vraiment on n’a plus rien à dire, un dossier « Secrets de la Franc-Maçonnerie : la septième photo va vous étonner. » Plus on en parle, plus on en vend, ne l’oublions pas.
  2. Pièce n°2 : Moins rigolo mais toujours dans des domaines prisés par les alarmistes, la confidentialité serait mise à mal par l’utilisation des IA. Là, on revient à une réalité, celle des entreprises : pour répondre à des cahiers spéciaux des charges de plus en plus exigeants et dévoreurs de temps, beaucoup de responsables commerciaux s’adjoignent l’assistance de ChatGPT (licence payante) pour rédiger leur documents de soumission et, ce faisant, partagent des données confidentielles de leur entreprise avec le GPT (GPT signifie en anglais Generative Pre-trained Transformer, soit transformeur génératif pré-entraîné que j’aurais plutôt traduit par « transformateur » en français). Si c’est confortable, économise beaucoup de temps et donne des résultats surprenants de pertinence en termes techniques, cela reste une faute professionnelle grave !
    Autre chose est l’utilisation individuelle du même outil (même licence payante) par des consultants indépendants qui doivent également « pisser à la copie », comme on dit, et qui demandent à ChatGPT une première version du texte qu’ils doivent rédiger, un brouillon, un draft, sur lequel ils reviennent ensuite pour lui donner « forme humaine ».
  3. Pièce n°3 : J’ai moi-même fait l’expérience lorsqu’il m’a fallu rédiger un article nécrologique sur André Stas dans wallonica.org, ma petite encyclopédie en ligne.
    André Stas était un artiste pataphysicien liégeois né en 1949, qui vient de passer l’arme à gauche en 2023. Par curiosité, j’ai demandé à ChatGPT qui était André Stas.
    Réponse du robot : « André Stas était un chimiste belge du XIXe siècle, né le 30 décembre 1813 à Leuven en Belgique et décédé le 13 décembre 1864 à Schaerbeek. Il est surtout connu pour sa découverte de la loi de Stas, qui a permis d’établir avec précision les masses atomiques des éléments chimiques. […] Cette méthode a été essentielle pour la compréhension de la composition chimique de la matière, et a jeté les bases de la chimie moderne. […] Sa contribution à la science lui a valu de nombreux honneurs, notamment l’élection à l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique en 1850. » Français 10/10. Réponse impressionnante de précision… mais pas vraiment de pertinence !
    La réponse du robot est identique si la question devient : “Qui était le liégeois André Stas ?” et lorsque ChatGPT est à nouveau sollicité avec la question “Qui était l’artiste liégeois André Stas ?“, la réponse ne se fait pas attendre : « Je suis désolé, mais il n’y a pas d’artiste liégeois connu sous le nom d’André Stas. Le nom André Stas est généralement associé à un chimiste belge du XXe siècle, comme je l’ai expliqué dans ma réponse précédente. »
    Le chimiste belge évoqué s’appelait en fait Jean-Servais Stas ; la datation donnée (1813-1864) aurait dû être (1813-1891) et, personnellement, j’avais l’habitude de situer ces dates au XIXe siècle, et non au XXe ; par ailleurs, notre André Stas n’était pas un inconnu : la messe est dite !
  4. Pièce n°4 : Une expérience similaire a été faite par le sémanticien français, Michelange Baudoux, qui a donné à ChatGPT le devoir suivant : « Quelles sont les trois caractéristiques les plus importantes de l’humour chez Rabelais ? Illustre chaque caractéristique avec un exemple suivi d’une citation avec référence à la page exacte dans une édition de ton choix. » Du niveau BAC, du lourd…
    Avec l’apparence d’une confiance en soi totale, le robot a répondu par un texte complet et circonstancié, qui commençait par le nécessaire « Voici trois caractéristiques de l’humour chez Rabelais, illustrées avec des exemples et des citations… » Vérification faite, les trois caractéristiques étaient crédibles mais… les citations étaient inventées de toutes pièces et elles étaient extraites d’un livre… qui n’a jamais existé. Dans son article Baudoux explique en outre pourquoi, selon lui, « intelligence artificielle » est un oxymore (un terme contradictoire). Détail intriguant : il tutoie spontanément le robot qu’il interroge. D’où lui vient cette familiarité ?
  5. Pièce n°5 : Le grand remplacement n’est pas qu’un terme raciste, il existe aussi dans le monde de la sociologie du travail.
    « Les machines vont-elles nous remplacer professionnellement » était le thème d’un colloque de l’ULiège auquel j’ai assisté et au cours duquel un chercheur gantois a remis les pendules à l’heure sur le sujet. Il a corrigé deux points cruciaux qui, jusque là, justifiaient les cris d’orfraie de l’Office de l’Emploi belge et des syndicats.
    Le premier concernait l’étude anglaise qui aurait affirmé que 50 % des métiers seraient exercés par des robots en 2050. Le texte original disait « pourrait techniquement être exercés« , ce qui est tout autre chose et avait échappé aux journalistes qui avaient sauté sur le scoop. D’autant plus que, deuxième correction : si la puissance de calcul des Intelligences Artificielles connaît une croissance exponentielle (pour les littéraires, dont je suis : ça veut dire « beaucoup et chaque fois beaucoup plus« ), les progrès de la robotique qui permet l’automatisation des tâches sont d’une lenteur à rendre jaloux un singe paresseux sous Xanax. Bonne nouvelle, donc, pour nos Apprentis ils garderont leur job derrière le bar.
  6. Pièce n°6 : Dans le même registre (celui du grand remplacement professionnel, pas de la manière de servir 3 bières à la fois), les juristes anglo-saxons sont moins frileux que les nôtres et, même, ils sont assez excités par l’idée d’un fouineur digital qui puisse effectuer des recherches rapides dans la jurisprudence, c’est à dire, dans le corpus gigantesque de toutes les décisions prises dans l’histoire de la Common Law, le système de droit appliqué par les pays anglo-saxons. Il est alors plutôt question que l’Intelligence Artificielle dépouille des millions de références, pour isoler celles qui sont pertinentes dans l’affaire concernée plutôt que de vraiment déléguer la rédaction des conclusions à soumettre au Juge. Je demanderai discrètement à nos juristes maison s’ils font ou non appel à ChatGPT pour lesdites conclusions…
  7. Pièce n°7 : Dernière expérience, celle de la crise de foie. Moi qui vous parle ce midi, j’en ai connu des vraies et ça se soigne avec de la Liqueur du Suédois (je vous la recommande pendant les périodes de fêtes). Mais il y a aussi les problèmes de foie symboliques : là où cet organe nous sert à s’approprier les aliments que nous devons digérer et à en éliminer les substances toxiques, il représente symboliquement la révolte et la colère… peut-être contre la réalité.
    C’est ainsi que le Titan Prométhée (étymologiquement : le Prévoyant), représentera la révolte contre les dieux, lui qui a dérobé le feu de l’Olympe pour offrir aux hommes les moyens de développer leur première technologie, leurs premiers outils. Zeus n’a pas apprécié et l’a condamné à être enchaîné sur un rocher (la matière, toujours la matière) et à voir son foie dévoré chaque jour par un aigle, ledit foie repoussant chaque nuit. Il sera ensuite libéré par Hercule au cours de la septième saison sur Netflix.

IA : un marteau sans maître ?

Le mythe de Prométhée est souvent brandi comme un avertissement contre la confiance excessive de l’homme en ses technologies. De fait, l’angoisse des frustrés du futur, des apocalyptophiles, comme des amateurs de science-fiction alarmiste, porte sur la révolte des machines, ce moment affreux où les dispositifs prendraient le pouvoir.

© Côté

Les robots, développés par des hommes trop confiants en leurs capacités intellectuelles, nous domineraient, en des beaux matins qui ne chanteraient plus et qui sentiraient l’huile-moteur. Nous serions alors esclaves des flux de téra-octets circulant entre les différents capteurs de Robocops surdimensionnés, malveillants et ignorants des 3 lois de la robotique formulées par Isaac Asimov en… 1942. Je les cite :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
  2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;
  3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

Une illustration magnifique de ce moment-là est donnée par Stanley Kubrick dans son film 2001, l’odyssée de l’espace. Souvenez-vous : une expédition scientifique est envoyée dans l’espace avec un équipage de 5 humains, dont trois sont en léthargie (il n’y a donc que deux astronautes actifs) ; cet équipage est secondé par un robot, une Intelligence Artificielle programmée pour réaliser la mission et baptisée HAL (H-A-L : si vous décalez d’un cran chaque lettre, cela donne IBM). HAL n’est qu’intelligence, au point qu’il va éliminer les astronautes quand ceux-ci, pauvres humains, menaceront le succès de la mission. Pour lui, il n’y a pas de volonté de détruire : il est simplement logique d’éliminer les obstacles qui surgissent, fussent-ils des êtres humains.

Kubrick fait de HAL un hors-la-loi selon Asimov (il détruit des êtres humains) mais pousse le raffinement jusqu’à une scène très ambiguë où, alors que Dave, le héros qui a survécu, débranche une à une les barrettes de mémoire du robot, celui-ci affirme : « J’ai peur« , « Mon esprit s’en va, je le sens… » Génie du réalisateur qui s’amuse à brouiller les cartes : une Intelligence Artificielle connaît-elle la peur ? Un robot a-t-il un esprit ? Car, si c’est le cas et que HAL n’est pas simplement un monstre de logique qui compare les situations nouvelles aux scénarios prévus dans sa mémoire, l’Intelligence Artificielle de Kubrick a consciemment commis des assassinats et peut donc être déclarée ‘coupable’…

A la lecture de ces différentes pièces, on peut garder dans notre manche quelques mots-miroirs pour plus tard. Je parle de mots comme ‘menace extérieure’, ‘dispositif’, ‘avenir technologique’, ‘grand remplacement’, ‘confiance dans la machine’, ‘intelligence froide’, ‘rapport logique’ et, pourrait-on ajouter : ‘intellect‘, conscience‘ et ‘menace intérieure‘, nous allons y venir.

Mais, tout d’abord, il faudrait peut-être qu’on y voie un peu plus clair sur comment fonctionne une Intelligence Artificielle (le calculateur, pas la machine mécanique qui, elle, s’appelle un robot). Pour vous l’expliquer, je vais retourner… au début de mes années nonante !

A l’époque, je donnais des cours de traduction à l’ISTI et j’avais été contacté par Siemens pour des recherches sur leur projet de traduction automatique METAL. C’était déjà une application de l’Intelligence Artificielle et le terme était déjà employé dans leurs documents, depuis le début des travaux… en 1961. METAL était l’acronyme de Mechanical Translation and Analysis of Languages. On sentait déjà les deux tendances dans le seul nom du projet : traduction mécanique pour le clan des pro-robotique et analyse linguistique pour le clan des humanistes. Certaines paires de langues avaient déjà été développées par les initiateurs du projet, l’Université du Texas, notamment le module de traduction du Russe vers l’Anglais (on se demande pourquoi, en période de guerre froide).

Siemens a repris le flambeau mais sans connaître le succès escompté, car le modèle de METAL demandait trop… d’intelligence artificielle pour l’époque. Je m’explique brièvement. Le projet était magnifique et totalement idéaliste. Noam Chomsky – qui n’était pas pas encore le philosophe qu’on connaît aujourd’hui – avait développé ce que l’on appelait alors la Grammaire Générative Transformationnelle.
En bon structuraliste, il estimait que toute phrase est générée selon des schémas propre à une langue donnée, mais également qu’il existe une structure du discours universelle, une langue virtuelle à laquelle on pourrait ramener les différentes langues usuelles. C’est cette hypothèse que devait utiliser l’IA de METAL pour traduire automatiquement en quatre temps :
(1) l’IA décompose la syntaxe de la phrase-source en blocs linguistiques [sujet] [verbe de type A] [attribut lié au type A] ou [sujet] [verbe de type B] [objet lié au type B], etc.,
(2) l’IA isole les expressions idiomatiques traduisibles directement, telles quelles (ex. le français ‘tromper son partenaire‘ traduit le flamand ‘buiten de pot pissen‘, littéralement ‘pisser hors du pot‘ : on ne traduit pas la phrase mais on prend l’équivalent idiomatique) puis
(3) l’IA transpose le résultat de cette double analyse dans la syntaxe de la langue-cible puis
(4) le dictionnaire de l’IA traduit les mots qui rentrent dans chacun des blocs. Deux exemples :

      1. FR : « Enchanté ! » > UK : « How do you do ! » > expression idiomatique que l’on peut transposer sans traduire la phrase ;
      2. FR : « Mon Vénérable la joue fair play » > UK : « My Venerable Master is being fair » > phrase où la syntaxe doit être analysée + une expression idiomatique.

Le schéma utilisé par les ingénieurs de METAL supposait donc l’existence d’une structure linguistique « virtuelle » postée en amont de toutes les autres, une langue théorique, désincarnée, universelle, un schéma commun à la langue source comme à la langue cible : voilà un concept universaliste fait pour nous plaire, à nous Maçons, mais que la machine n’a pas pu gérer… faute d’intelligence. Sisyphe a donc encore de beaux jours devant lui…

Le grand rêve Chomskien (doit-on dire humaniste) de langue universelle a alors été balayé du revers de la main, pour des raisons économiques, et on en est revenu au modèle bon-marché des correspondances de un à un de SYSTRAN, un autre projet plus populaire qui alignait des paires de phrases traduites que les utilisateurs corrigeaient au fil de leur utilisation, améliorant la base de données à chaque modification… quand tout allait bien.

C’est le modèle qui tourne aujourd’hui derrière un site comme LINGUEE.FR ou GOOGLE TRANSLATE. Pour reprendre les mêmes exemples, si vous demandez la traduction de ‘enchanté‘ hors contexte vous pouvez obtenir ‘charmed‘ ou ‘enchanted‘ aussi bien que « How do you do ! » Pour la deuxième phrase, si vous interrogez LINGUEE.FR, et que vous constatez que la traduction anglaise enregistrée est « My Venerable Monster is being fair » (ce qui équivaut à « Mon vieux dragon est blondinet« ), vous signalez l’erreur et votre correction améliorera automatiquement la mémoire de référence et ainsi de suite…

A l’époque, nous utilisions déjà des applications de TAO (ce n’est pas de la philosophie, ici : T.A.O. est l’acronyme de Traduction Assistée par Ordinateur). Elles fonctionnaient selon le même modèle. Dans notre traitement de texte, il suffisait d’ouvrir la mémoire de traduction fournie par le client (Toyota, Ikea ou John Deere, par exemple), c’est-à-dire, virtuellement, un gigantesque tableau à deux colonnes : imaginez simplement une colonne de gauche pour les phrases en anglais et, en regard, sur la droite, une colonne pour leurs traductions déjà faites en français.
On réglait ensuite le degré de similarité avec lequel on voulait travailler. 80% voulait dire qu’on demandait à l’application de nous fournir toute traduction déjà faite pour ce client-là, qui ressemblait au minimum à 80% à la phrase à traduire.
Exemple pour un mode d’emploi IKEA : je dois traduire l’équivalent de « Introduire la vis A23 dans le trou préforé Z42 » et cette phrase est similaire à plus de 80% à la phrase, déjà traduite dans la mémoire, « Introduire le tenon A12 dans le trou préforé B7« . Le logiciel me proposera la traduction existant dans sa mémoire comme un brouillon fiable puisqu’elle est exacte… à plus de 80%.

La seule différence avec l’Intelligence Artificielle dont nous parlons aujourd’hui est que le GPT répond avec assurance, comme s’il disait la vérité… à 100% !

Dans cet exemple, dire que le moteur informatique d’Intelligence Artificielle est malhonnête serait une insulte pour notre intelligence… humaine : un algorithme n’a pas conscience de valeurs comme la droiture ou, comme nous le disions, comme la probité.

Ceci nous renvoie plutôt à nous-mêmes, au statut que nous accordons, en bon prométhéens, à un simple outil !

Si Kubrick brouille les cartes (mémoire) avec la possibilité d’un robot doté d’une conscience en… 1968, il est beaucoup plus sérieux quand il montre le risque encouru, si l’on donne les clefs du château à un dispositif dont le fonctionnement est purement logique (je n’ai pas dit ‘raisonnable’). Dans son film, il y a bel et bien mort d’homme… du fait d’un robot !

Le maître sans marteau ?

La problématique n’est pas nouvelle. Depuis l’histoire de Prométhée et du feu donné aux hommes, beaucoup de penseurs plus autorisés que nous ont déjà exploré la relation de l’Homme avec ses dispositifs. Des malins comme Giorgio Agamben, Jacques Ellul, Michel Foucault ou le bon vieux Jacques Dufresne, ont questionné notre perception du monde, l’appropriation de notre environnement, selon qu’elle passe ou non par des dispositifs intermédiaires, en un mot, par des médias au sens large.

© Gary Larson

C’est ainsi que différence est faite entre, d’une part, la connaissance immédiate que nous pouvons acquérir de notre environnement (exemple : quand vous vous asseyez sur une punaise et que vous prenez conscience de son existence par la sensation de douleur aux fesses émise dans votre cerveau) et, d’autre part, la connaissance médiate, celle qui passe par un dispositif intermédiaire, un médium. Par  exemple : je ne pourrais pas lire ma planche de ce midi, sans l’aide de mes lunettes.

Ces lunettes sont un dispositif passif qui m’aide à prendre connaissance de mon environnement dans des conditions améliorées. Dans ce cas, le dispositif est un intermédiaire dont la probité ne fait aucun doute : je conçois mal que mes lunettes faussent volontairement la vision du monde physique qui m’entoure. Dans ce cas, les deux types de connaissance – immédiate et médiate – restent alignées, ce qui est parfait dans un contexte technique, où l’outil se contente d’augmenter passivement les capacités de mon corps, là où elles sont déficientes.

Mais qu’en est-il lorsque l’outil, le dispositif (mécanique, humain ou même conceptuel), est actif, que ce soit par nature (le dispositif a une volonté propre, comme lorsqu’un journaliste tendancieux publie un article tendancieux sur la situation politique d’un pays donné) ou par programmation (exemple : l’algorithme de Google qui propose des réponses paramétrées selon mon profil d’utilisation du moteur de recherche). Dans ce cas, le dispositif m’offre activement une vue déformée de mon environnement, un biais défini par ailleurs (pas par moi), et ce, avec neutralité, bienveillance ou malveillance selon les cas.

Transposé dans le monde des idées, l’exemple type, la quintessence d’un tel dispositif intermédiaire actif qui offre à notre conscience une vue biaisée du monde autour de nous est ce que nous appelons, tout simplement, le… dogme. Le dogme (et au-delà du dogme, la notion même de vérité), le dogme connaît le monde mieux que nous, sait mieux que nous comment aborder notre expérience personnelle et dispose souvent de sa police privée pour faire respecter cette vision. Si nous lui faisons confiance, le dogme se positionne comme un médium déformant, un intermédiaire pas réglo, placé entre le monde qui nous entoure et la connaissance que nous en avons.

Aborder le dogme et, plus précisément, la religion sous l’angle de l’intermédiaire, du dispositif, ce n’est pas nouveau et la connaissance proposée aux adeptes de religions a ceci de particulier que, non seulement il s’agit d’une connaissance médiate, mais que, ici, le medium est une fin en soi, qu’il définit en lui la totalité de la connaissance visée. De cette manière, un religieux pourrait se retirer du monde et s’appuyer sur les seules Écritures pour conférer sur la morale ou sur la nécessité de payer son parking en période de soldes.

Or, notre approche de la Connaissance, à nous Maçons, ne peut se satisfaire d’une image du monde fixe et prédéfinie, soit qu’elle reste à découvrir (ce qui suppose un monde vu comme une énigme à résoudre), soit qu’elle soit déjà consignée dans des textes codés, stockés dans une mémoire électronique, gardés par Dan Brown avec la complicité du Vénérable : ceci impliquerait que cette vérité ultime existe quelque part, comme dans le monde des Idées de Platon, qu’elle soit éternelle et que seuls certains d’entre nous puissent y avoir accès. Quelle chance n’avons-nous pas que notre Rituel éloigne notre regard de ces fadaises et répète à l’envi : « pratique le doute, baisse la tête et bosse sur ta pierre, p’tit con.« 

Le travail est en effet au centre de toutes nos représentations et nous naviguons à chaque Tenue entre les rayons d’un Brico spirituel qui, de la Truelle à l’Équerre, nous invite à la pratique de notre humanité, à trouver la Joie (on peut aussi dire la Beauté) dans le sage exercice de notre Force.

« Travaillez, prenez de la peine« , « Taille ta pierre, Robert« , « Rien n’est fait tant qu’il reste à faire… » : le Maçon se définit par son travail et comme il est aujourd’hui un Maçon spéculatif, on précisera « par son travail intellectuel« , sa délibération intime.

Or, pour retourner au cœur du sujet de ce midi, réfléchir, l’Intelligence Artificielle le fait aussi. Oui : elle le fait, et plus vite, et mieux ! Mais, me direz-vous avec sagesse, le dispositif d’Intelligence Artificielle ne fait que manipuler des Savoirs, calculer des données mémorisées, il n’a pas accès à la Connaissance comme nous, faute de disposer d’une Conscience

Quand Carl-Gustav Jung dit : « Ce que tu ne ramènes pas à ta conscience te reviendra sous forme de destin« , il propose lui aussi de travailler, plus précisément de travailler à élargir le champ de notre conscience, à défaut de quoi, nos œillères, nos écailles sur les yeux, nous mettront à la merci de nos pulsions refoulées ou d’une réalité déformée par nos biais cognitifs.

Pour lui aussi, manifestement, le couple Connaissance-Conscience serait alors le critère qui nous permettrait de faire la différence entre l’Homme et la Machine.

On l’opposerait alors au couple Savoirs-Mémoire évoqué au XVIIe par le matheux le plus intéressant de l’histoire de la religion catholique, l’inventeur torturé de la machine à calculer, j’ai nommé : Blaise Pascal. Je le cite : « La conscience est un livre qui doit être consulté sans arrêt. » La conscience est vue ici comme l’ancêtre de la carte-mémoire des Intelligences Artificielles !

Mais, ici encore, de quoi parlons-nous ?

Nous voici en fait rentrés dans le périmètre d’une science récente, baptisée la noétique (du grec « noûs » pour connaissance, esprit). Il s’agit de l’étude de la connaissance, sous tous ses aspects.

Endel TULVING est un neuroscientifique canadien d’origine estonienne qui vient de mourir, le 11 septembre dernier. Rassurez-vous, l’homme a d’autres qualités : il a dressé une taxonomie de la conscience en trois types : la conscience autonoétique, la conscience noétique et la conscience anoétique. Je donne la parole à l’anthropologue belge Paul JORION pour les explications. Il cite un texte de 2023, récent donc :

La conscience autonoétique est la conscience réfléchie de soi : la capacité de situer son expérience actuelle dans le cadre d’un récit de sa propre vie qui s’étend au passé et à l’avenir.
La conscience noétique implique une conscience sémantique et conceptuelle sans conscience de soi ; elle implique la capacité d’appliquer des concepts à vos perceptions actuelles et de générer des connaissances à partir de celles-ci.
La conscience anoétique, peut-être la plus insaisissable de toutes, est une expérience qui n’implique ni conscience de soi ni connaissance sémantique. Elle comprend, par exemple, des sentiments […] de confort ou d’inconfort, de familiarité, de malaise, de présence ou d’absence, de fatigue, de confiance, d’incertitude et de propriété. Il s’agit par exemple du sentiment que l’objet que l’on voit du coin de l’œil est bien un oiseau, du sentiment, en rentrant chez soi, que les choses sont telles qu’on les a laissées (ou pas), du sentiment que l’on est en train de contracter une maladie. Chez l’homme, ces sensations anoétiques se situent en marge de la conscience et ne sont que rarement au centre de l’attention. Chez d’autres animaux, il est possible que l’anoétique soit tout ce qu’il y a.

Au temps pour les définitions. Et, quand le même Paul Jorion demande à ChatGPT, quand il lui demande (et vous remarquerez ici qu’il vouvoie le robot) : « Où situez-vous le niveau de conscience d’un GPT (comme vous-même) ?« , ledit GPT répond :

Dans la taxonomie tripartite de la conscience d’Endel Tulving, il est important de noter que GPT-3.5, ou tout autre modèle de langage d’IA, ne possède pas de conscience de la même manière que les humains. Les systèmes d’IA tels que GPT-3.5 sont dépourvus d’expériences subjectives, d’émotions, de conscience de soi et de la compréhension profonde associée à la conscience humaine. Ils fonctionnent sur la base de modèles de données et de relations statistiques apprises au cours de leur formation. Sur la base de la taxonomie fournie, les capacités de GPT-3.5 pourraient être partiellement classées dans la catégorie de la conscience « noétique » dans une certaine mesure. Il a la capacité de traiter et de générer des connaissances sémantiques et conceptuelles sans véritable conscience de soi ou conscience réflexive. Il peut appliquer des concepts à un texte d’entrée et générer des réponses qui semblent contextuellement pertinentes et cohérentes, ce qui s’apparente au niveau de conscience « noétique » décrit.

En répondant à d’autres questions de Paul Jorion, le GPT remet une couche et insiste (je résume) :

Il existe des différences importantes entre la façon dont les humains apprennent et la façon dont les modèles de langage de l’IA tels que GPT-3 fonctionnent, ce qui contribue aux différences dans leurs capacités et leur conscience : (1) la profondeur et la portée de l’apprentissage… ; (2) la généralisation… ; (3) l’expérience subjective et la conscience… ; (4) la compréhension du contexte… ; et (5) l’apprentissage adaptatif, à savoir que les humains peuvent adapter leurs stratégies d’apprentissage, intégrer de nouvelles informations et réviser leur compréhension au fil du temps. Les modèles d’IA nécessitent un recyclage manuel pour intégrer de nouvelles données ou s’adapter à des circonstances changeantes.

Le GPT la joue modeste… et il a raison : il ne fait jamais que la synthèse statistiquement la plus logique de ce qu’il a en mémoire ! Plus encore, il aide (sans le savoir vraiment) Paul Jorion à faire le point quand ce dernier lui rappelle que, lorsqu’il lui a parlé un jour de la mort d’un de ses amis, le GPT avait écrit « Mes pensées vont à sa famille… » d’où émotion, donc ! pense Jorion. Et le logiciel de préciser :

La phrase « Mes pensées vont à sa famille… » est une réponse socialement appropriée, basée sur des modèles appris, et non le reflet d’une empathie émotionnelle ou d’un lien personnel. Le GPT n’a pas de sentiments, de conscience ou de compréhension comme les humains ; ses réponses sont le produit d’associations statistiques dans ses données d’apprentissage.

Comment faut-il nous le dire ? Les Transform(at)eurs Génératifs Pré-entraînés (GPT) disposent d’algorithmes qui dépasse notre entendement, soit, mais seulement en termes de quantité de stockage de données et en termes de puissance combinatoire d’éléments pré-existant dans leur mémoire.

Leur capacité à anticiper le mot suivant dans la génération d’une phrase donne des résultats bluffants, peut-être, mais indépendants d’une quelconque conscience. Ils sont très puissants car très rapides. Souvenez-vous de votre cours de physique : la puissance est la force multipliée par la vitesse !

Pour mémoire, notre cerveau peut compter sur quelque chose comme 100 milliards de neurones et que développement récent d’un mini-cerveau artificiel ne comptait que 77.000 neurones et imitait un volume de cerveau équivalent à… 1 mm³ !

Est-ce que ça veut dire que, faute de conscience auto-noétique et a-noétique, l’IA ne représentera aucun danger pour l’humanité avant longtemps ? Je ne sais pas et je m’en fous : la réponse n’est pas à ma portée, je ne peux donc rien en faire pour déterminer mon action.

Mais, est-ce que ça veut dire que nous pouvons faire quelque chose pour limiter le risque, si risque il y a ? Là, je pense personnellement que oui et je pense que notre sagesse devrait nous rappeler chaque jour qu’un outil ne sert qu’à augmenter notre propre force et que la beauté de nos lendemains viendra d’une sage volonté de subsistance, pas de notre aveugle volonté de croissance infinie avec l’aide de dispositifs efficaces à tout prix.

Résumons-nous : tout d’abord, il semble actuellement acquis qu’une Intelligence Artificielle n’est pas dotée d’une conscience autonoétique d’elle-même. Idem, qu’elle soit dénuée d’une conscience anoétique qui lui donnerait à tout le moins autant d’instinct qu’un animal semble aussi évident dans l’état actuel de la science informatique. En fait, une Intelligence Artificielle fait, à une vitesse folle, une synthèse statistiquement probable de données présentes dans sa mémoire et génère sa réponse (pour nous) dans un français impeccable mais sans afficher de degré de certitude !

Quant à lui refuser l’accès à une conscience noétique, en d’autres termes « une conscience sémantique et conceptuelle sans conscience de soi« , le questionnement qui en découlerait est au cœur de ma planche de ce midi.

Car, voilà : ce midi, enfin, nous sommes plus malins, plus savants : nous savons tout de l’Intelligence Artificielle. Nous savons tout de l’intelligence, de la conscience, des rapports de cause à effet. Nous sommes des as de la noétique. Nous avons enregistré tous ces savoirs dans notre mémoire. Nous avons confiance en notre capacité logique. Nous sommes à même d’expliquer les choses en bon français et de répondre à toute question de manière acceptable, à tout le moins crédible, comme des vrais GPT !

Voilà, voilà, voilà, mais, en sommes-nous pour autant heureux d’être nous-mêmes ? Limiter notre satisfaction à savoir nous suffit-il ?

Je n’en suis pas convaincu et j’ai l’impression que le trouble que l’on ressent face à la machine, les yeux dans l’objectif de la caméra digitale, cette froideur, ce goût de trop peu, nous pourrions l’attribuer à un doute salutaire qui ne porte pas sur les capacités de ladite machine mais bien sur le fait que le fonctionnement d’une Intelligence Artificielle, basé sur les mots et les concepts sans conscience de soi, pourrait bien servir de métaphore d’un fonctionnement déviant dont nous, humains, nous rendons trop souvent coupables…

Une citation : « Ce qu’il y a de terrible quand on cherche la vérité, c’est qu’on la trouve »

Quelles qu’aient été les intentions de Remy de Gourmont (un des fondateurs du Mercure de France, mort en 1915) lorsqu’il a écrit cette phrase, elle apporte de l’eau à mon moulin. Il est de fait terrible, quand on cherche la Vérité avec un grand T, d’interroger une Intelligence Artificielle et… de toujours recevoir une réponse. Et on frôle l’horreur absolue, humainement parlant, quand on réalise que cette Vérité tant désirée est statistiquement vraie… à 80% (merci Pareto). Bienvenue en Absurdie !

Ces 80% de ‘certitude statistique’ (un autre oxymore !) donneraient un sourire satisfait au GPT, s’il était capable de satisfaction : il lui faudrait pour cela une conscience de lui-même, auto-noétique, de sa propre histoire, une capacité à éprouver des passions et de l’affect. A défaut d’avoir des hormones, des neurones et des traumas, une Intelligence Artificielle ne peut pas non plus se targuer d’accéder à une conscience anoétique, non-verbalisée et reptilienne, on l’a assez dit maintenant.

Reste cette capacité dite noétique, nourrie de structures verbales et de concepts, de rapports principalement logiques et de représentations intellectuelles du monde, non-validées par l’expérience ! bref, d’explications logiques !

C’est avec cette froideur explicative que le robot répond à nos requêtes, fondant son texte sur, postulons, 80% de données pertinentes selon sa programmation, des données exclusivement extraites de sa mémoire interne. Il nous vend la vérité pour le prix du 100% et les 20% qu’il a considérés comme hors de propos sont pour lui du bruit (des données extraites non-pertinentes) ou du silence (une absence de données).

Le GPT nous vend la carte pour le territoire !

En prendre conscience est un beau moment maçonnique car, nous-mêmes, n’avons-nous pas aussi, quelquefois, tendance à fonctionner comme des Intelligences Artificielles, à délibérer dans notre for intérieur comme des GPT et à nous nourrir d’explications logiques, générées in silico (c’est-à-dire dans le silicium de notre intellect), générant à volonté des conclusions dites rationnelles alors qu’elles ne sont que logiques, des arguments d’autorité et des rapports de causalité bien éloignés de notre expérience vitale ? Pire encore, ne considérons-nous pas souvent qu’une explication peut tenir lieu de justification et que ce qui est expliqué est d’office légitime ? En procédant ainsi, ne passons-nous pas à côté des 20% restant, négligés par le robot, obsédé qu’il est par ses savoirs, ces 20% qui, pourtant, constituent, pour nous humains, le pourcentage de connaissance bien nécessaire à une saine délibération interne.

Qui plus est, ce faisant, nous ne rendons pas justice à notre Raison : nous clamons qu’elle n’est que science, nous la travestissons en machine savante, logique et scientifique, spécialisée qu’elle serait dans les seules explications intellectuelles.

Dans ma Maçonnerie, la Raison est autre chose qu’une simple intelligence binaire, synthétisée par un algorithme, verbalisant et conceptualisant tous les phénomènes du monde face auxquels je dois prendre action.

Non, la Raison que j’aime vit d’autre chose que des artifices de l’intellect, plus encore, elle s’en méfie et trempe sa plume dans les 100% de la Vie qui est la mienne, pour répondre à mes interrogations intimes ; elle tempère la froide indépendance de mes facultés logiques avec les caresses et les odeurs de l’expérience et du doute et des instincts, avec la peur et l’angoisse et avec la poésie et les symboles qui ne parlent pas la même langue que mes raisonnements, juchés qu’ils sont au sommet de la pyramide de l’intellect.

La Raison que j’aime est dynamique et je la vois comme un curseur entre deux extrêmes.
A une extrémité de la graduation, il y a ce que je baptiserais notre volonté de référence, notre soif inquiète d’explications logiques, de réponses argumentées qui nous permettent de ne pas décider nous-mêmes, puisqu’il suffit d’être conforme à ce qui a été établi logiquement.
A l’autre extrémité, il y a la volonté d’expérience et le vertige qui en résulte. De ce côté-là, on travaillera plutôt à avoir les épaules aussi larges que sa carrure et on se tiendra prêt à décider, à émettre un jugement subjectif mais sincère.

La pensée libre se mesure au positionnement du bouton de curseur sur cette échelle, une échelle dont je ne connais pas l’étalonnage et dont la graduation nous permettrait de mesurer l’écart entre volonté de référence et volonté d’expérience, plus simplement, entre les moments où je fais primer les explications et les autres où c’est la situation qui préside à mon jugement.

La Raison que j’aime veille en permanence (lorsqu’elle reste bien réveillée) à me rappeler d’où je délibère face aux phénomènes du monde intérieur comme extérieur. Elle m’alerte lorsque je cherche trop d’explications là où l’intuition me permettrait d’avancer ; elle me freine là où mes appétences spontanées manquent de recul. C’est peut-être en cela que la Raison me (nous) permet d’enfin renoncer à la Vérité (qu’elle soit vraie à 80% ou à 100%) !

Henri Gougaud est un conteur magnifique et j’aimerais conclure avec une brève citation de ce cher disparu, une généreuse invitation à ne pas trop se satisfaire des explications logiques. Je le cite :

L’intellect voudrait que la vie ne soit qu’une énigme, alors qu’elle est un mystère. On peut résoudre une énigme, la vaincre et ne laisser qu’une rassurante lumière, là où étaient des ombres. On ne peut qu’explorer un mystère, sans espérer l’abolir. Explorons donc !

Tout est dit : fruits de nos explorations, les 20% de Connaissance que nous ne partageons décidément pas avec les Intelligences Artificielles ont encore un bel avenir dans nos Loges. Il est vrai qu’en Maçonnerie, nous ne tutoyons que les vivants !

J’ai dit, Vénérable Maître…

Suis-je une fake news ?

Temps de lecture : 21 minutes

Vénérable Maître et Vous, Mes Sœurs et Mes Frères, en vos grades et qualités, en réponse à votre invitation fraternelle, je commencerai par une bonne nouvelle : « A tout seigneur, tout honneur : non, Vénérable Maître, tu n’es pas une fake news (ou, désormais, en bon français : tu n’es pas une infox) ! »

Sur ce, comment puis-je l’affirmer ? Comment puis-je être certain que cette information sur un phénomène du monde extérieur est bel et bien réelle ? Comment valider la perception du phénomène « Vénérable » auquel mes sens sont confrontés ce midi ? Comment puis-je m’avancer avec conviction sur ce sujet, sans craindre de voir un de mes Frères ou une de mes Sœurs se lever juste avant minuit plein, et te demander, Vénérable Maître, de me demander d’où le Frère Conférencier tient cette certitude, que nous avons devant nous un Vénérable en bonne et due forme, un Vénérable « en soi » (an sich, diraient les philosophes allemands) ?

Eh bien, ce n’est pas très compliqué. Tout d’abord : je t’ai palpé, j’ai effectué et ressenti nos signes et attouchements, j’ai physiquement identifié ta présence ET, dans la mesure où je n’ai vécu, dans les secondes qui suivirent, aucune tempête hormonale me signalant un danger immédiat, mon corps a libéré les phéromones de la Fraternité, dont je ne doute pas que tes organes sensoriels aient à leur tour détecté la présence. Ton cerveau a pu régler immédiatement le taux d’adrénaline dans ton sang. Nous avons alors pu nous asseoir autour de la même table, en salle humide, et déguster un verre de vin car… simplement, nous avions soif. Tu es un phénomène réel pour moi, Vénérable Maître, car mon cerveau te reconnaît comme tel.

Ensuite : Tu n’es pas une infox non plus et j’en ai eu la preuve quand, à cause de l’invitation à plancher ici ce midi, j’ai dû tailler ma pierre intime, interroger mes monstres intérieurs, mes instances de délibération psychologique, mon Olympe personnel (là où je me vis comme un personnage mythique – comme dans mes rêves, en fait). Face à ta demande, ma psyché a dû aligner (a) ma répugnance naturelle à m’engager dans un groupe, (b) la satisfaction de pouvoir partager mon travail avec vous et (c) ma sentimentalité inquiète face à la réception de cette planche (« est-ce qu’ils vont aimer ça ? »). Et là, ce sont nos deux personnalités qui ont interagi : preuve est faite de ton existence, parce que c’est toi, parce que c’est moi. Tu es un être humain réel pour moi, Vénérable Maître, car ma psyché te reconnaît comme tel.

Enfin : tu es là, face à moi, à l’Orient, comme le veut ce magnifique tutoriel qu’est notre Rituel maçonnique. Nous jouons ensemble un jeu de rôle didactique qui nous réunit régulièrement et dans lequel ton rôle est clairement défini. Dans la galerie des Lumières sans lesquelles nous ne pouvons travailler, ta stalle doit être occupée, par toi ou par ton suppléant. C’est notre contrat rituel et je vis avec la certitude objective que, à chaque tenue, un Frère ou une Sœur tiendra le maillet à cet emplacement. Cette certitude est fondée sur nos principes, sur notre discours maçonnique, qui prévoit des rôles rituels et des scénarios dramaturgiques, qui raconte des légendes dorées sur nos origines, qui met en avant une batterie de symboles qui deviennent, tenue après tenue, nos outils de réflexion intérieure, qui véhicule des idées que nous prenons pour des valeurs et qui prône un code maçonnique auquel nous nous conformons. Tu es donc là parce qu’il est prévu -par principe- que tu y sois. Tu es une idée réelle pour moi, Vénérable Maître, car ma raison te reconnaît comme tel.

Donc, qu’il s’agisse de mon corps, de ma psyché ou de mes idées, à chaque niveau de mon fonctionnement, de ma délibération, j’acquiers la conviction que tu es là, réel.le face à moi.

Première parenthèse (qui est une question oratoire) : que n’appliquons-nous les mêmes filtres lorsque nous traitons la masse des actualités et des informations quotidiennes dans laquelle nous nageons ? Le sociologue Gérald Bronner affirme que, au cours des deux dernières années, nous en avons créé autant que pendant la totalité de l’histoire de l’humanité jusque-là !

Deuxième parenthèse (qui est un complément d’information) : pour conclure ce point, je rappellerai que, techniquement, on exige d’une information cinq qualités essentielles : la fiabilité, la pertinence, l’actualité, l’originalité et l’accessibilité… C’est la première de ces cinq qualités que nous validons lorsque nous nous posons la question : info ou infox ?

Mais où allons-nous ce midi ? Dans cette veine (pour en arriver au nœud de ma planche…) : cette même question – info ou infox ? – je peux la poser à propos de… moi-même. Qui me dit que je ne suis pas une infox, pour les autres ou… pour moi-même ? Comment vérifier, avec tout le sens critique que j’aurais exercé pour décoder une info complotiste sur FaceBook ou Twitter, comment vérifier que je suis un phénomène fiable pour moi et pour les autres ? Plus précisément, comment vérifier que l’image que j’ai de moi correspond à mon activité réelle, à ce que je fais réellement dans le monde où je vis avec vous, mes Sœurs et mes Frères ?

Pour mémoire (et pour nous donner des repères), selon Montaigne, voilà bien les termes dans lesquels nous devons tailler notre pierre car, je le cite : « Notre bel et grand chef-d’œuvre, c’est vivre à propos. » C’est-à-dire sans décalage entre nous et le monde.

Il s’agit donc, ce midi, de vous proposer brièvement un chemin de lecture de nous-mêmes, une promenade critique que chaque Frère ou Sœur pourrait effectuer afin d’éclaircir un élément clef de son fonctionnement quotidien : soi-même. Tant qu’à prendre des selfies, autant qu’ils soient fiables et tant qu’à exercer notre sens critique, pourquoi pas commencer par nous-mêmes ?

Car, vu que nous ne sommes pas nos pensées, nous pouvons faire de chacune… un objet de pensée !

Mais, commençons par le commencement… Copernic, Galilée et Newton n’ont pas été les derniers penseurs à transformer fondamentalement notre vision du monde extérieur. A son époque, pendant le siècle des Lumières, Kant a remis une question philosophique sur le tapis qui n’est pas anodine ce midi, à savoir : « que puis-je connaître ? » (rappelez-vous : nous travaillons sur comment se connaître soi-même).

Kant est un imbuvable, un pas-rigolo et un illisible (il l’a dit lui-même et s’en est excusé à la fin de sa vie, d’ailleurs) mais nous, Maçons, nous ne pouvons rester insensibles à sa définition des Lumières, je cite :

La philosophie des Lumières représente la sortie de l’être humain de son état […] de mineur aux facultés limitées. Cette minorité réside dans son incapacité à utiliser son entendement de façon libre et indépendante, sans prendre l’avis de qui que ce soit. Il est seul responsable de cette minorité dès lors que la cause de celle-ci ne réside pas dans un entendement déficient, mais dans un manque d’esprit de décision et du courage de se servir de cet entendement sans s’en référer à autrui. Sapere aude ! doit être la devise de la philosophie des Lumières.

On peut traduire Sapere Aude par : « aie le courage de faire usage de ton propre entendement ! » Le message est donc clair : si tu veux grandir, pense librement et par toi-même.

C’est sympa ! Mais comment faire, quels sont mes outils et comment les maîtriser quand je les tourne vers moi-même ?

1.     Premiers outils : nos cerveaux…

Pourquoi parler du cerveau d’abord ? En fait, pour interagir avec le monde, nos outils de base sont multiples (ce n’est pas un Maçon qui va s’en étonner) mais les neurologues sont aujourd’hui en train de bousculer pas mal de nos certitudes à propos de cet outil majeur qu’est notre cerveau. Le cerveau (et toute la vie de notre corps qu’il organise) est d’ailleurs longtemps resté notre soldat inconnu : seul aux premières lignes, il agit pour notre compte sans que nous nous en rendions compte. Je m’explique…

Les mécréants que nous sommes, pour être cohérents, estiment souvent que nous ne pouvons concevoir de la réalité que des phénomènes, c’est-à-dire les informations que nous ramènent nos sens (des goûts, des images, des textures, des odeurs, des sons…) et ce, seulement à propos de faits que nous avons pu percevoir. A ces phénomènes perçus, se limite la totalité du périmètre que nous devons explorer avec notre raison, explique Kant à son époque. Il précise qu’il faut, je cite : «Régler les objets sur la connaissance et non point la connaissance sur les objets.» Il explique que tout le reste est littérature, métaphysique ou… croyance.

Le langage utilisé par notre cerveau (ou nos cerveaux si l’on tient compte des autres parties du corps qui sont quelquefois plus riches en neurones), ce langage biologique est trop technique pour notre entendement : impulsions électriques, signaux hormonaux, transformations protéiques et j’en passe. De là peut-être, cette difficulté que nous avons à être bien conscients de l’action de notre cerveau, des modifications en nous qui relèvent seulement de son autorité ou de son activité…

Un exemple ? Qui ne s’est jamais injustement mis en colère après un coup de frein trop brutal ? Était-ce le code de la route qui justifiait cette colère ? Non. La personne qui l’a subie méritait-elle les noms d’oiseaux qui ont été proférés ? Non. Simplement, un excellent réflexe physiologique s’est traduit dans un coup de frein qui a été déclenché par la peur d’une collision, provoquée par la vue d’un piéton dans la trajectoire du véhicule et l’adrénaline libérée devait trouver un exutoire dans un cri de colère proportionné, faute de quoi elle serait restée dans le sang et aurait généré du stress… et du cholestérol.

Un autre exemple ? Lequel d’entre nous n’a jamais grondé, giflé ou fessé son enfant juste après lui avoir sauvé la vie, en lui évitant d’être écrasé. On le rattrape par le bras, on le tire sur le trottoir, la voiture passe en trombe et on engueule le petit avec rage pour lui signifier combien on l’aime. On préfère dire que c’est un réflexe, non ?

Nombreuses sont donc les situations concrètes où nous fonctionnons ainsi, sur la seule base du physiologique, et c’est tant mieux, car nos cerveaux n’ont qu’un objectif : veiller à notre adaptation permanente au milieu dans lequel nous vivons, ceci afin de maintenir la vie dans cet organisme magnifique qui est notre corps.

Du coup – comme dirait mon ado – il est recommandé d’identifier au mieux la contribution de nos cerveaux et de notre corps, avant de se perdre dans la justification morale ou intellectuelle de certains de nos actes. Doit-on évoquer ici la maîtrise de notre force ?

2.     Couche n°2 : la conscience…

Ici, tout se corse. Pendant des millénaires, notre conscience, notre âme, notre soi, notre ego, ont été les stars de la pensée, qu’elle soit religieuse, scientifique ou philosophique. De Jehova à Freud, le succès a été intégral et permanent au fil des siècles. A l’Homme (ou à la Femme, plus récemment), on assimilait la conscience qu’il ou elle avait de son expérience. La question du choix entre le Bien et le Mal y était débattue et l’ego était ce grand parlement intérieur, en tension entre, en bas, la matière répugnante de notre corps et, en haut, la pureté des idées nées de notre imagination ou générées par notre intellect. De là à assimiler notre pierre individuelle à cette même conscience, il n’y a qu’un pas, que l’on fait facilement en Loge.

Or, v’là-t-y pas que nos amis neurologues shootent dans la fourmilière et nous font une proposition vertigineuse, aujourd’hui documentée et commentée dans les revues scientifiques les plus sérieuses : la conscience ne serait qu’un artefact du cerveau, une sorte d’hologramme généré par nos neurones, rien que pour nous-mêmes ! Plus précisément : trois régions du cerveau ont été identifiées, dont la mission commune est de nous donner l’illusion de notre libre-arbitre, l’illusion d’être une personne donnée qui vit des expériences données dans le temps, dans l’histoire de notre quotidien. Ici, plus question d’une belle conscience autonome, flottant dans les airs ou ancrée dans notre cœur ! Et c’est évidemment encore un coup du cerveau, qui fait bien son boulot : si je suis convaincu que j’existe individuellement, je vais tout faire pour garantir ma propre survie.

Pour illustrer ceci simplement, prenons l’exemple d’un pianiste qui lit une note sur une partition, enfonce une touche du piano et entend la corde vibrer. Il a l’impression de faire une expérience musicale unique (historique dans le sens qu’elle est un phénomène qui trouve sa place dans le temps) alors que ce sont précisément les trois zones du cerveau dont je parlais qui ont œuvré à créer cette impression. Elles ont rassemblé en un seul événement conscient, le stimulus visuel de la note lue, l’action du doigt sur l’ivoire et la perception de la note jouée. Pour notre conscience, l’illusion est parfaite alors que ce sont des sens distincts du cerveau qui ont été activés, à des moments différents et sans corrélation entre eux a priori.

C’est vertigineux, je vous le disais : ma conscience, n’est en fait pas consciente. Je pense qu’on n’a pas encore conscience non plus, des implications d’une telle découverte et je serais curieux de pouvoir en parler un jour avec notre très cher Steven Laureys.

Reste que, factice ou pas, la conscience que j’ai de moi-même accueille la deuxième couche du modèle que je vous propose : la psyché. Qu’ils soient illusoires ou non, ma psyché, ma personnalité psychologique, ma mémoire traumatique, ma vanité, mes complexes, mon besoin de reconnaissance, mes accusations envers le monde, mes habitudes de positionnement dans les groupes, ma volonté d’être sublime, bref, mes passions, mes affects conditionnent mon interaction avec le monde.

J’en veux pour preuve toutes les fois où je suis rentré dans un local où je devais animer une réunion, donner une conférence ou dispenser une formation : à l’instant-même où je rentrais dans la pièce, il était évident que j’aurais une confrontation avec celui-là, celui-là et celui-là. Je n’ai pas toujours eu du bide mais j’ai commencé grand… en taille, très tôt. Le seul fait de ma stature physique provoquait systématiquement une volonté de mise en concurrence chez les participants les plus arrogants de virilité. Il me revenait alors d’établir ma position d’animateur sans qu’elle ne vienne contrarier le statut des mâles alpha présents, ou de m’affirmer moi-même en mâle alpha, si les mâles en question étaient beaucoup moins baraqués que moi…

Ici, pas de grands idéaux pédagogiques, pas de réflexes physiologiques mais simplement un positionnement affectif, un moment où chacun se vit comme un héros mythique et sublime, dans une confrontation qui devient authentiquement héroïque.

Vous me le confirmerez en salle humide mais j’ai le sentiment que la délibération intérieure, à ce moment-là, utilise le même langage que les rêves où, également, chacun se vit comme un personnage mythologique, hors de tout détail accidentel ou quotidien. Regardez, par exemple, la colère d’un informaticien quand un ordinateur ne fait pas ce qu’il veut : elle est homérique et n’est possible que si, l’espace d’un instant, l’informaticien en question a eu l’illusion d’être un dieu tout-puissant, créateur de ce dispositif binaire qui a l’arrogance satanique de lui résister. Encore un coup de la psyché vexée !

Et combien de fois -il faut le reconnaître- n’avons-nous pas discuté, disputé, débattu ou polémiqué sur des sujets qui ne s’en voyaient pas mieux éclairés, car force nous était d’abord d’avoir raison -devant témoins- de la résistance de l’autre, simplement parce qu’il ressemblait trop à l’amant de notre partenaire, à un méchant de cinéma ou à un contrôleur des impôts ! C’est un exemple. Passion, quand tu nous tiens… nous, nous ne savons pas nous tenir.

On pourra énumérer longuement ces situations où la psyché tient les rênes de nos motivations, alors que nous prétendons agir en vertu de principes sublimes ou d’idées supérieures. Dans ces cas regrettables, les sensations captées par notre cerveau n’ont même pas encore fait leur chemin jusqu’à notre raison que déjà nous réagissons… affectivement.

Il ne s’agit pas ici, par contre, d’en profiter pour condamner notre psyché, qui se débat en toute bonne foi dans un seul objectif : obtenir et maintenir la satisfaction que nous pouvons ressentir lorsque nos désirs sont réalisables et notre réalité désirable. Bref, quand l’image que nous avons de nous-même correspond à notre activité réelle. C’est une joie profonde qui en résulte. Doit-on évoquer ici la joie de la beauté ?

3.     Juste à côté, mais en version brouillée : les idées…

A ce stade, résumons-nous : un cerveau hyperconnecté qui nous permet de percevoir et d’agir sur le monde, une psyché mythologisante qui nous positionne affectivement face à ses phénomènes, il nous manque encore le troisième étage du modèle, les idées, les discours, autrement dit les formes symboliques.

C’est le philosophe allemand Ernst Cassirer qui a concentré ses recherches sur notre formidable faculté de créer des formes symboliques : le Bien, le Mal, Dieu, le Beau, le Vrai, le Juste, le Grand Architecte, le Carré de l’hypoténuse, Du-beau-du-bon-Dubonnet, la Théorie des cordes, « Demain, j’enlève le bas », « Le Chinois est petit et fourbe », « This parrot is dead », la Force tranquille, Superman, le Grand remplacement, « Je ne sais pas chanter », « Mais c’est la Tradition qui veut que », « On a toujours fait comme ça », les Luxembourgeois sont riches… Autant de formes symboliques, de discours, qui ne relèvent ni de notre physiologie, ni de notre psychologie ; autant de convictions, de systèmes de pensée, de vérités qui prêtent au débat, car elles ne peuvent individuellement constituer une explication exclusive et finale du monde qui nous entoure (s’il y en avait une, ça se saurait !)…

Mais Cassirer ne s’est pas arrêté à son émerveillement bien naturel, face à une faculté aussi généreusement distribuée : celle de créer des formes symboliques. Il a également averti ses lecteurs d’un danger inhérent à cette faculté : la forme symbolique, l’idée, le discours, a la fâcheuse tendance à devenir totalitaire en nous. En d’autres termes, chacun d’entre nous, lorsqu’il/elle découvre une vérité qui lui convient (ce que l’on appelle une vérité, donc), il/elle s’efforce spontanément de l’étendre à la totalité de sa compréhension du monde, voire à l’imposer à son entourage. Que celle/celui qui n’a jamais observé ce phénomène chez un adolescent vienne me trouver en salle humide, j’ai des choses à lui raconter…

Qui plus est, les fictions et les dogmes qui nous servent d’œillères – ou « d’écailles sur les yeux », comme disait Marcel Proust – ne sont pas toujours le fait de la société ou de notre entourage : nous sommes assez grands pour générer nous-mêmes des auto-fictions, des discours qui justifient nos imperfections, qui expliquent -sans les justifier- nos comportements ou qui perpétuent des scénarios de défense (souvent d’origine psychologique), au-delà du nécessaire.

Il reste donc également important d’identifier les dogmes et les discours qui entravent notre liberté de penser, afin de rendre à chacune de nos idées sa juste place : rien d’autre qu’une opportunité de pensée, sans plus. A défaut, nous risquons de la travestir en vérité absolue, à laquelle il faudrait se conformer !

P.S. Nancy Huston a plus récemment (Cassirer écrit pendant l’entre-deux-guerres) commis un tout petit essai sur le sujet : L’espèce fabulatrice (chez Actes Sud). Je vous le recommande en apéritif car Cassirer est assez massivement illisible.

Mais, reprenons notre fil conducteur : quel langage utilise-t-on pour échanger sur ces formes symboliques, qu’il s’agisse de réfléchir seul ou de débattre avec des tiers, qu’il s’agisse de fictions personnelles ou de discours littéraires, poétiques, scientifiques, mathématiques, religieux ou maçonniques ? Il semblerait bien qu’il s’agisse là de la langue commune, telle qu’elle est régie par la grammaire et l’orthographe, codifiée par nos académies. On ne s’étendra pas ici sur les différents procédés de langage, sur la différence entre signifiant et signifié, sur l’usage poétique des mots, sur la différence entre vocabulaire et terminologie. Ce qui m’importe, ce midi, c’est simplement d’insister sur deux choses, à propos des formes symboliques :

  • d’abord, le discoursvoulu raisonnable- que l’on tient à propos du monde ou d’un quelconque de ses phénomènes, n’est pas le phénomène lui-même. C’est Lao-Tseu qui disait : « Le Tao que l’on peut dire, n’est pas le Tao pour toujours.» Pour faire bref : c’est impunément que l’on peut discourir sur n’importe quel aspect de notre réalité car notre discours n’est pas la chose elle-même (sinon, il serait impossible de parler d’un éléphant lorsqu’on est assis dans une 2CV, par simple manque de place).
  • Ensuite : impunément peut-être pas, car notre formidable faculté de créer des formes symboliques pour représenter le monde (qu’il soit intérieur ou extérieur) sert un objectif particulier bien honorable : celui de nous permettre de construire une image du monde harmonieuse, à défaut de laquelle il sera difficile de se lever demain matin.

Doit-on évoquer ici l’apaisement de la sagesse ?

4.     Mystère et boules de gomme

Nous voici donc avec un modèle de lecture de nous-mêmes à trois étages : le physiologique, le psychologique et les formes symboliques ou les discours. Jusque-là, nous avons travaillé à les décrire, à reconnaître leur langage et à identifier leur objectif, c’est-à-dire, leur raison d’être :

  1. l’Adaptation à l’environnement, pour le cerveau ;
  2. la Satisfaction née de l’équilibre entre désirs intérieurs et possibilités extérieures, pour la psyché, et
  3. l’Harmonie dans la vision du monde pour les discours, pour la raison.

Tout cela est bel et bon, mais où est le problème, me direz-vous ? Mystère ! Ou plutôt, justement, le mystère et la tradition qu’il véhicule.

Je vous l’ai proposé : à moins d’être un croyant, un gnostique ou un dangereux gourou, la tradition est à prendre comme un discours, une opportunité de pensée : ce qui n’en fait pas une vérité ! Notre tradition occidentale agence nos trois étages de manière rigoureuse : le corps, notre prison d’organes, est au rez-de-chaussée de la maison ; notre conscience, nécessairement plus élevée que nos seuls boyaux, fait bel étage et les idées, sublimes, dominent un étage plus haut, elles rayonnent au départ d’un magnifique penthouse sur la terre entière ! Raison, splendeur, esprit, idéaux, lumière infinie et vie éternelle en haut ; corps, limitations, affects, sexualité, déchéance et mort, en bas. C’est du Platon, du Jéhovah, du Jean-Sébastien Bach ou du Louis XIV ! Sauf que le Roi-Soleil déféquait derrière les tentures de son palais : manifestement, le sublime avait un bon transit, et c’est déjà ça…

C’est cette même tradition idéaliste qui positionne le mystère dans des zones transcendantes, dans un au-delà que notre raison ne peut cerner et dont nous ne possédons pas le langage, sauf initiation, bref : le mystère est ineffable tant il est supérieur, bien au-delà de notre entendement. Et, si initiation il doit y avoir, elle n’est là que pour lever un coin du voile sur ce fameux mystère.

Face à une telle « mystique du télésiège », qui entrelarde notre culture judéo-chrétienne de besoins d’élévation sublime depuis des lustres, il existe une alternative, qui est la vision immanente du monde (vision que je partage spontanément, d’ailleurs).

L’immanence, c’est la négation de tout au-delà : tout est déjà là, devant nous au rez-de-chaussée, tout est là qui fait sens, qui est magnifiquement organisé et vivant, qui est prêt à recevoir notre expérience mais seulement dans la limite de nos capacités sensorielles et de notre entendement.

Et c’est bel et bien cette limite qui nous fournit la signification que nous pourrions donner au mot mystère : « au-delà de cette limite, nos mots ne sont plus valables. » Souvenez-vous de Lao-Tseu quand il évoque l’ordre universel des choses et le silence qu’il impose.

Contrairement aux définitions des dictionnaires qui nous expliquent, je cite, que le « Mystère est une chose obscure, secrète, réservée à des initiés », le mystère serait cet ordre des choses que nous pouvons appréhender mais pas commenter. Pas de mots pour décrire le mystère : non pas parce qu’il est par essence un territoire supérieur interdit, réservé aux seuls dieux ou aux initiés, pas du tout, mais parce que, tout simplement, notre entendement a ses limites, tout comme le langage rationnel qu’il utilise.

De là à ramener le mystère à notre simple fonctionnement biologique, pour lequel nous n’avons pas de mots mais qui est inexorable comme le destin et impératif comme les dieux, il n’y a qu’un pas, que nous pourrons franchir en salle humide, après minuit…

Nous pouvons donc expérimenter le mystère mais, c’est notre condition d’être humain que d’être incapables de le décrire avec nos mots.

Le magnifique conteur Henri Gougaud a la simplicité d’en dire ceci, je le cite : « L’intellect voudrait que la vie ne soit qu’une énigme, alors qu’elle est un mystère. On peut résoudre une énigme, la vaincre et ne laisser qu’une rassurante lumière, là où étaient des ombres. On ne peut qu’explorer un mystère, sans espérer l’abolir. Explorons donc. »

J’en veux pour exemple la sagesse de la langue quand, face à un trop-plein de beauté (un paysage alpin, la mer qu’on voit danser, la peau délicate d’un cou ou une toile de Rothko), quand nous disons : « cela m’a laissé sans mots », « je ne trouve pas les mots pour le dire », « je suis resté bouche-bée… »

Doit-on évoquer ici le silence devant la colonne Beauté ?

5.     Sapere Aude versus Amor Fati

Au temps pour le mystère : le questionner aura permis de dégager deux grosses tendances dans notre culture : d’une part, l’appel vers l’idéal du genre « mystérieux mystère de la magie de la Sainte Trinité » et, d’autre part, la jouissance pragmatique du « merveilleux mystère de la nature, que c’est tellement beau qu’on ne sait pas comment le dire avec des mots. »

Dans les deux cas, le mystère a du sens, on le pressent, mais, dans les deux cas, le mystère est ineffable, que ce soit par interdit ou par simple incapacité de notre raison.

Dans les deux cas, chacun d’entre nous peut regarder sa pierre, déposer un instant ses instruments et se poser la « question du mystère » : quand, seul avec moi-même, je veux accéder à la connaissance, vivre le mystère et goûter au sens de la vie, est-ce que je regarde au-delà des idées ou au cœur de mes sensations ?

Notre maçonnerie est bien faite : les outils ne manquent pas dans notre havresac, qui nous permettent d’aborder la taille de notre pierre, soit en lui appliquant la |G|éométrie de notre raison, soit en attaquant directement la masse minérale, sous la lumière flamboyante de l’Etoile.

Merveille de notre rituel, donc : nous sommes équipés des deux familles d’outils. Merveille de notre qualité d’humains, nous pratiquons les deux mouvements : de l’expérience au monde des idées, du monde des idées à l’expérience ; en d’autres termes, de l’action à la fiction, et de la fiction à l’action.

Mais qu’est-ce qu’il a fumé, se demande une Soeur qui vient de se réveiller sur les Colonnes ? Je vous rassure tout de suite, hors apéro, je suis clean et j’appelle à la barre deux penseurs qui y ont pensé avant moi : Immanuel Kant et Friedrich Nietzsche.

Avec son Sapere Aude (« Ose utiliser ton entendement »), Kant représente le mouvement qui va de l’action à la fiction. Ce n’est pas pour rien qu’il vivait au Siècle des Lumières, siècle qui a substitué aux pouvoirs combinés du Roi et de l’Eglise, l’hégémonie de la Raison (nous en savons quelque chose, nous Maçons). Pour reprendre ma métaphore, dans la maison de Kant, l’ascenseur s’arrête bel et bien à nos trois étages (cerveau, psyché et formes symboliques) mais le liftier invite ceux qui cherchent la connaissance à monter vers la Raison, dont j’affirme qu’elle est également une forme symbolique, un discours, pas une réalité essentielle. Pour Kant, le mouvement va de l’expérience à la Raison.

Dans la maison de Nietzsche par contre, le liftier propose le trajet inverse, fort de la parole de son maître qui invite à l’Amor Fati (« Aime ce qui t’arrive »). Pour le philosophe, il importe de se libérer des discours communs, des idées totalitaires et ankylosantes, ces crédos que ruminent nos frères bovidés, et de devenir ce que nous sommes intimement, dans toute la puissance et la profondeur de ce que nous pouvons être, ceci incluant nos monstres personnels.

Il nous veut un peu comme un.e samouraï qui, par belle ou par laide, s’entraînerait tous les matins pour être prêt à affronter sans peur… quoi qu’il lui arrive pratiquement. Cela implique pour lui le sérieux, l’hygiène de vie et l’attention au monde : trois disciplines qui ne sont pas des valeurs en soi, mais des bonnes pratiques. Le mouvement préconisé va donc des idées, des fictions, vers l’action, vers l’expérience, vers le faire, comme le chante l’éternel Montaigne, grand apôtre de l’expérience juste. Je le cite :

« Quand je danse, je danse ; et quand je dors, je dors. Et quand je me promène seul dans un beau jardin, si mes pensées se sont occupées d’autre chose pendant quelque temps, je les ramène à la promenade, au jardin, à la douceur de cette solitude, et à moi. La Nature nous a prouvé son affection maternelle en s’arrangeant pour que les actions auxquelles nos besoins nous contraignent nous soient aussi une source de plaisir. Et elle nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par le désir. C’est donc une mauvaise chose que d’enfreindre ses règles. »

6.     Un modèle pour Maçons modèles

Le mot est lâché : la règle ! A tout propos maçonnique, une morale maçonnique. Sans vouloir « spoiler » (ou divulgâcher) le commentaire de notre Orateur de ce midi : quelle règle de vie est proposée ici ? Nous visons la connaissance, nous cherchons la Lumière dans le Mystère ; nous avons un cerveau, une psyché, des idées ; nous pouvons aller de l’un à l’autre et de l’autre à l’un. Soit. Mais encore ?

Souvenez-vous : nous nous étions donné comme objectif de bien nous outiller pour vérifier si nous étions une infox à nous-mêmes, ou non. Dans les films, cela s’appelle une introspection si un des deux acteurs est allongé sur un divan et une méditation quand l’acteur principal se balade en robe safran, avec les yeux un peu bridés sous un crâne poli.

Pour Nietzsche (et pour moi, accessoirement), ce n’est pas être moral que de viser systématiquement la conformité avec des dogmes qui présideraient à notre vie, qui précéderaient notre expérience et qui se justifieraient par des valeurs essentielles, stockées quelque part dans le Cloud de nos traditions ou de nos légendes personnelles.

« Être conforme, c’est immoral, peut-être, môssieur le censeur ? », me direz-vous. Je réponds oui, si la norme que l’on suit se veut exclusive, définitive et n’accepte pas de révision (souvenez-vous : les formes symboliques deviennent facilement totalitaires. Méfiance, donc) ; la respecter, cette norme, ce serait trahir ma conviction que la vie est complexe et que la morale ne se dicte pas mais se construit in situ, en action ; oui encore, si la norme suivie me brime intimement, qu’elle fait fi de ma personne et de mes aspirations sincères, qu’elle m’est imposée par la force, la manipulation ou la domination ; la respecter serait ne pas me respecter (souvenez-vous : ma psyché a des aspirations, qui peuvent être légitimes) ; oui enfin, si la norme suivie limite l’expression de ma vitalité, de ma puissance physique (souvenez-vous : mon cerveau travaille au service de ma survie). En un mot comme en cent : la Grande Santé n’est décidément pas conforme et viser la conformité à un idéal est définitivement une négation de sa propre puissance !

Aussi, notre bonne et belle Maçonnerie, si elle ne néglige pas la valeur de l’exemple (« ah, tu verras quand tu seras Maître ! »), elle ne donne pas de tables de la loi auxquelles se conformer : combien de fois, dans notre rituel pédagogique, ne sommes-nous pas invités à retourner à notre pierre, non pas seulement pour la tailler à mesure (un mien Jumeau disait « on ne moule pas des briques ») mais également pour lui faire face, se l’approprier telle quelle et mieux choisir l’espace où elle pourra s’insérer dans le mur du Temple !

Aussi, faute de disposer d’un catéchisme, je vous propose donc une règle du jeu, des bonnes pratiques, plus précisément une clef de détermination qui n’a qu’un seul but : ne pas mélanger les genres. Ne pas attribuer à un mauvais état de santé des opinions trop sombres, que l’on n’a pas sincèrement. Ne pas expliquer à ses enfants que le monde est moche, alors qu’on est simplement dans un mauvais jour. Ne pas expliquer à ses enfants que le monde est super, alors qu’on est simplement dans un bon jour. Ne pas accepter d’être brimé par quelqu’un parce que c’est toujours comme ça. Ne pas demander quelqu’un en mariage avec sept Triple Karmeliet derrière le col. Accepter d’écouter l’autre même s’il fait trop chaud dans la pièce. Eviter une remontrance envers un collègue dont on sait qu’il va à la messe le dimanche. Ne pas tirer de conclusion sur la « nature fondamentale de la femme » après une altercation houleuse avec une contractuelle qui posait un pv sur le pare-brise…

Ces exemples sont accidentels, quotidiens, et n’ont qu’une vertu : chacun peut a priori s’y reconnaître. Reste que la même clef de lecture peut probablement s’avérer utile pour des questions plus fondamentales, qui n’ont pas leur place ici, parce qu’elles nous appartiennent à chacun, individuellement. Chacun sa pierre.

Allons-y donc avec un peu plus de légèreté, même si la clef proposée peut être le point de départ d’un travail plus approfondi. On va faire comme avant de tirer les lames du tarot : chacun doit choisir un problème qui le tracasse. Vous êtes prêts ? On y va ?

  1. Est-ce que la question que je me pose est essentielle et influence effectivement le sens de ma vie ?
    1. Si ce n’est pas le cas, cherchez une solution au problème sans état d’âme ou laissez passer la pensée inconfortable et oubliez-la ! car personne n’a jamais dit qu’il fallait croire tout ce que l’on pense ;
    2. Si c’est le cas, passez à la question 2.
  2. Est-ce que le déplaisir que je ressens peut-être lié à mon corps (digestion difficile, flatulences, chaleur, vêtements mouillés, posture inconfortable maintenue trop longtemps…)
    1. Si oui, prenez d’abord un verre de bicarbonate de soude ou un godet de Liqueur du Suédois, puis revenez à la question 1.
    2. Si non, passez à la question suivante.
  3. Est-ce que la manière dont je vis le problème est influencée par mes légendes personnelles, ma mémoire traumatique ou peut-elle être influencée par un positionnement psychologique que je crois nécessaire face à ses protagonistes ?
    1. Si oui, faites la part des choses et reformulez-vous le problème. Si RE-OUI, parlez-en à votre psy en donnant la situation comme exemple.
    2. Si non, passez à la question suivante.
  4. Est-ce qu’en cherchant une solution à ce problème je fais appel à des évidences, des certitudes, des principes, des arguments d’autorité, des traditions, des routines de pensée ou des autofictions qui déforment mon analyse ?
    1. Oui ? Si vous étiez profane, vous pourriez frapper à la porte du Temple, répondre sincèrement à toutes les questions bizarres de vos futurs Frangins ou Frangines, attendre quelques années et, une fois passé Maître, quand vous saurez absolument tout par vous-même, vous pourrez vous reposer la même question avec l’esprit plus clair.
    2. Non ? Passez à la question suivante.
  5. Est-ce que, si je localise lucidement l’étage auquel se situe le nœud de mon problème, cette analyse me procurera une vision du monde plus apaisée ?
    1. Si oui, recommencez le cycle à la question 2.
    2. Si non, passez à la question suivante.
  6. Est-ce qu’une solution apportée au problème limiterait mes frustrations et me rendrait suffisamment confiance en mes capacités et la bienveillance de mes Frères & Soeurs ?
    1. Si oui, analysez, seul ou avec votre psy, l’exagération qui génère votre frustration et travaillez dessus avant de conclure quoi que ce soit à propos de vous-même ou de vos Frères & Soeurs.
    2. Si non, bonne nouvelle mais pas suffisant pour sauter la question suivante.
  7. Est-ce que mon hygiène physique est suffisante pour que mon état de santé ne colonise pas la clarté de ma pensée ?
    1. Si oui, renoncez aux agapes pour ce soir et rentrez manger une biscotte à la maison avant de prendre toute autre décision.
    2. Si non, je m’en réjouis avec vous : rendez-vous en salle humide !

J’insiste ici : ces questionnements ne sont évidemment valables qu’en cas d’expérience désagréable ou inconfortable, de manies suspectes, de regrets ou de remords, voire plus généralement de situations insatisfaisantes. Si votre situation est satisfaisante et que vous ne ressentez aucune souffrance : eh bien, arrêtez de vous torturer et vivez la Grande Santé !

7.     Peut-on alors entendre raison ? Voire « raison garder » ?

Nous voici arrivés au terme de la promenade.

Je voudrais, avant de conclure, me dédouaner d’une chose : il ne s’agissait pas ce midi de faire le procès de la raison mais bien le procès de l’illusion de raison, voire des prétentions à la raison. Combien de fois n’entend-on pas habiller de raison un simple argument d’autorité, brandir avec véhémence des principes, des appels à la tradition ou les éternels « on a toujours fait comme ça », alors que l’écoute et le débat pouvaient apporter des tierces solutions qui rendraient les lendemains partagés possibles et généreux !

Et que le ton badin de mon questionnaire fictif ne vous trompe pas : je pense sincèrement que nous sommes souvent en défaut d’identifier lucidement les vrais moteurs de nos motivations.

Je pense également qu’identifier les instances qui président à nos prises de décision et bien ressentir leur poids dans ce qui fait pencher la balance : c’est un exercice plus exigeant qu’il n’y paraît. Et plus particulièrement, quand il s’agit de faire la part des choses entre les moments où nous faisons primer les explications et les autres où c’est la situation qui préside à notre jugement.

Je pense enfin que nous vivons dans un monde de représentations toxiquesnous devenons individuellement le dernier bastion de la raison et du sens : raison de plus pour tailler notre pierre avec tous les outils disponibles et assainir (autant que faire se peut) ce que nous savons de nous-mêmes.

J’ai dit, Vénérable Maître.