Monstre

Temps de lecture : 10 minutes

Vénérable Maître et Vous, mes Frères (et mes Soeurs) en vos grades et qualités, vous le savez (ou, si vous ne le savez pas encore, vous allez le savoir), je commence toujours mes planches par une bonne nouvelle. Ce midi, elle tiendra en peu de mots : je suis un monstre et… vous aussi.

Maintenant, après cette belle déclaration d’amour maçonnique, je vous dois une explication ou, à défaut, une promenade dans la Galerie des Monstres de cette Loge qui, vous le savez, est avant tout notre Galerie des Glaces, notre Couloir des Miroirs…

Ce midi, je vous propose d’explorer ensemble deux aspects de la monstruosité : sa nature et sa séduction. Partant, je ne vais pas vous faire l’injure de préciser en conclusion maçonnique, dans quelques quarante-cinq minutes chrono, que tout cela est une question de rapport à l’autre, ce qui serait trop simpliste, ou de rapport à l’altérité, ce qui serait trop complexe. Dans tous les cas d’espèce, pour Frankenstein, pour Mr Hyde, pour Dracula, pour l’Homme-Eléphant, pour Polyphème, le Golem, la Sphynx, le Loup-Garou, c’est comme pour la Méduse ou pour nous : la question du miroir est centrale. Cela veut-il dire que ces monstres sont tous des Maçons sans tablier ? On y viendra…

Monstres : la compil…

C’est Laurent LEMIRE, journaliste au Nouvel Observateur et multirécidiviste dans le domaine des essais populaires, qui a publié en 2017 Monstres et monstruosités. J’ai lu le texte avec impatience et curiosité. Avec un bon bouquin, la question du monstre aurait pu être résolue, à tout le moins éclairée. Il n’en est rien.

Tout d’abord : l’ouvrage est modieux et consiste en une longue énumération des monstres de l’histoire (et des histoires), énumération entrelardée de quelques citations bien senties (il faut quand même saluer la bibliographie en fin de volume). Bref, une enquête journalistique, intéressante pour les faits compilés et catégorisés par l’auteur, mais pas la monographie espérée à la lecture du thème affiché et à la vue de la très soignée couverture.

LEMIRE Laurent, Monstres et monstruosités (Paris, Perrin, 2017)

Pourtant, la table des matières était relativement séduisante. En introduction, l’auteur apporte que « Le monstre, c’est l’anormal de la nature, le monstrueux l’anormalité de l’homme ». Belle attaque qui, ponctuée d’une citation de Georges Bataille, laissait présager du meilleur. Mieux encore, Lemire ratisse large et cite un des personnages du Freaks de Tod Browning (film de 1932) : « Quand je veux voir des monstres, je regarde par la fenêtre« . Un peu impatient de lire la suite, le lecteur doit hélas déchanter dès la phrase suivante : « Aujourd’hui, il suffit de naviguer sur le web« . D’où mention : « peut mieux faire » !

S’ensuivent 17 chapitres bien structurés et une conclusion (à vrai dire, sans grande conclusion). Passons-les en revue :

      1. dans le premier chapitre, intitulé Du mot aux maux, Lemire raconte que « Aristote interprétait la monstruosité comme un excès de matière sur la forme, une faute de la nature, un trop-plein » ;
      2. le deuxième chapitre est consacré à L’origine du monstre et Lemire y cite Gilbert LASCAULT dans Le monstre dans l’art occidental : « Le savoir que nous pouvons posséder concernant le monstre dans l’art se révèle lui-même monstrueux, au sens courant que peut prendre ce terme. Il s’agit d’un savoir informe et gigantesque, fait de pièces et de morceaux, mêlant le rationnel et le délirant : bric-à-brac idéologique concernant un objet mal déterminé ; construction disparate qui mélange les apports d’une réflexion sur l’imitation, d’une conception de l’art comme jeu combinatoire, de plusieurs systèmes symboliques. » ;
      3. L’échelle des monstres (« Or, pour Jean-Luc Godard, ‘les vrais films de monstres sont ceux qui ne font pas peur mais qui, après, nous rendent monstrueux’. Et il citait comme exemple Grease« ) ;
      4. La fabrique des monstres (« Mais en voulant rendre l’homme parfait, sans imperfections, sans impuretés, les généticiens du futur risquent de produire des monstres.« ) ;
      5. Les monstres artistiques (à propos de l’oeuvre de GOYA, El sueño de la razon produce monstruos, traduit par Le sommeil de la raison engendre des monstres : «  La raison dort, mais elle peut rêver aussi. En tout cas, dans sa somnolence, elle ne voit pas les cauchemars qui surviennent. Les a-t-elle inventés ou est-ce ce défaut de vigilance qui les a produits ?« ) ;
      6. Les monstres littéraires (« Toute oeuvre littéraire importante est censée sortir du cadre des conventions. Il y a celles qui le font exploser. On parle alors de livre majeur […] Enfin, il y a celles qui se laissent déborder par elles-mêmes, n’ont quelquefois ni queue ni tête et avancent à l’aveugle dans le brouillard de l’inspiration. L’anormalité en littérature est une tentation. Elle n’en constitue pas la règle.« ) ;
      7. Les monstres de foire (« L’ouvrage [CAMPARDON Emile, Les spectacles de foire, XIXe] rapporte aussi le cas d’un homme sans bras que l’on voyait à la foire Saint-Germain et sur le boulevard du Temple en 1779. ‘Cet homme, nommé Nicolas-Joseph Fahaie, était né près de Spa et avait été, dit-on, malgré son infirmité, maître d’école dans son pays.’ Né sans bras, il se servait de ses pieds en guise de mains. ‘Il buvait, mangeait, prenait du tabac, débouchait une bouteille, se versait à boire et se servait d’un cure-dent après le repas.' ») ;
      8. Les monstres scientifiques (Paul VALERY: « Le complément d’un monstre, c’est un cerveau d’enfant.« ) ;
      9. Les monstres criminels (« On pense à Gilles de Rais qui a tant fasciné Georges Bataille. Le maréchal de France qui fut le compagnon d’armes de Jeanne d’Arc aurait torturé et assassiné plus de deux cents enfants dans son château de Machecoul, près de Nantes.« ) ;
      10. Les monstres terroristes (Philippe MURAY : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts.« ) ;
      11. Les monstres politiques (SAINT-JUST : « Tous les arts ont produit des merveilles ; l’art de gouverner n’a produit que des monstres.« ) ;
      12. Les monstres gentils (« Le catalogue Marvel fournit quantité de ces créatures hideuses, mais résolues à protéger le monde : l’homme pierre, le géant vert dénommé Hulk. Ce dernier cas est très intéressant car il renverse la morale habituelle. Le personnage, le docteur Banner, devient un monstre verdâtre lorsqu’il se met en colère, donc en cédant à ce que l’on considère comme une mauvaise habitude. Or, c’est de cette colère que naît sa force, qui lui permet de combattre le mal. L’histoire de Jekyll et Hyde est ainsi présentée dans une version plus politiquement correcte.« ) ;
      13. Les monstres économiques (CHAMFORT : « Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.« ) ;
      14. Les foules monstres (« Les personnalités monstrueuses sont rares, les foules le deviennent couramment. Troupes assassines ou détachements génocidaires, l’Histoire avec sa grande hache, comme disait Perec, nous en a fourni de multiples exemples. ‘Je sais calculer le mouvement des corps pesants, mais pas la folie des foules’, indiquait Newton.« ) ;
      15. Les monstres sacrés (Jean COCTEAU : « C’est une chance de ne pas ressembler à ce que le monde nous croit.« ) ;
      16. Les monstres à la mode (Antonio GRAMSCI : « L’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres.« ) ;
      17. Nos propres monstres (VERLAINE : « Souvent l’incompressible enfance ainsi se joue, / Fût-ce dans ce rapport infinitésimal, / Du monstre intérieur qui nous crispe la joue / Au froid ricanement de la haine et du mal, / Où gonfle notre lèvre amère en lourde moue.« ).

Et de conclure en frôlant la question de fond, avec Jean GIRAUDOUX dans Juliette au pays des hommes (1924) : « Juliette aperçut soudain au fond d’elle-même, immobiles, tous ces monstres que déchaîne la confession, tous les contraires à tout ce qu’elle croyait savoir… Elle sentit tout ce qu’un être garde et défend en se taisant vis-à-vis de soi-même, et que tout humain qui n’est pas doublé à l’intérieur par un sourd-muet est la trappe par laquelle le mal inonde le monde. » ; puis, en l’esquivant, avec Georges CANGUILHEM  (« La vie est pauvre en monstres.« ). On est sauvés ?


Littré donne l’étymologie suivante pour le terme ‘monstre’ : « Provenç. mostre ; espagn. monstruo ; portug. monstro ; ital. mostro ; du lat. monstrum, qui vient directement de monere, avertir, par suite d’une idée superstitieuse des anciens : quod moneat, dit Festus, voluntatem deorum.
Monstrum est pour monestrum ; monstrare (voy. MONTRER) est le dénominatif de monstrum. »

© CREAHM (Liège, BE)

Monstre, mon ami ?

Quand on lutte contre des monstres,
il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même.
Si tu regardes longtemps dans l’abîme,
l’abîme regarde aussi en toi.

NIETZSCHE F. W., Par-delà le bien et le mal (1886)

Pourquoi ai-je la conviction que mon frère humain de toujours, Friedrich-Wilhelm NIETZSCHE, à nouveau, donne la juste mesure du vertige de celui qui regarde dans les yeux d’Euryale, une des Gorgones ? Pourquoi l’énumération de Lemire me laisse-t-elle peu apaisé ? Pourquoi toujours ressentir cette fascination pour les monstres, pourtant terrifiants, dont le caractère hors-la-loi montrerait la volonté des dieux, pour qui l’horreur ressentie face à l’anormalité m’inviterait à marcher dans les clous ?

Pourquoi aussi, cette Sympathy for the Devil, cette connivence avec Kong, le trop-puissant au cœur simple, cette sympathie pour la créature de Frankenstein et sa délicatesse aux gros doigts, cette tolérance envers Hyde, ce miroir tendu aux Victoriens, sans parler de cette passivité devant la morsure de Dracula, dans laquelle coule le sang de siècles d’amour ?

Et aussi : pourquoi Nietzsche, malgré l’avertissement ci-dessus, nous invite-t-il à libérer le monstre en nous, ce surhomme qui est puissant et juste d’une justice enracinée par-delà le bien et le mal, au-delà des règles et des dogmes qui régissent la vie de nos frères herbivores ?

Fascination et répulsion : la confrontation avec le monstre est ambivalente, elle pose bel et bien problème. Le monstre nu attend au détour du chemin et surgit en nous tendant miroir, il pose son énigme et nous laisse devant le choix ultime : l’apprivoiser ou se laisser dévorer

A la rencontre du monstre : la carte et le territoire

The Witch : What’s yourrr name ?
The King : I am Arthur, king of the Britons !
The Witch : What’s yourrr quest ?
The King : To find the Holy Grail !
The Witch : What’s yourrr favourrrite colourrr… ?

ARTHUR King, Mémoirrres de mon petit python (1975)

On laissera à Lemire les monstres objectifs et leur énumération, pour revenir secouer les mythes de nos contes : comme dans un rêve, le héros de mon histoire, c’est moi et le monstre que je croise, c’est moi aussi. Oui, ça en fait du monde pour peupler la narration de mon voyage, ma quête d’un Graal que, comme son nom ne l’indique pas, je ne dois pas trouver ! « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front« , dit le nuage ; « le parfait voyageur ne sait où il va« , ajoute le vieil homme sur le bœuf. Et Nicolas BOUVIER de conclure : « Le voyage c’est comme un naufrage, ceux dont le bateau n’a jamais fait naufrage ne connaîtront jamais la mer. »

Pour affronter le monstre, il y aura donc voyage et… risque de naufrage. Peut-être un modèle peut-il nous aider à marcher, sans trop risquer de perdre le nord ?

Qu’on se le dise : modéliser n’est pas dicter et l’objectif de la modélisation reste de dénoter un aspect de la réalité par un artéfact (le modèle) afin de faciliter le jugement à son propos. Le modèle ci-dessus permettra-il de rendre justice au monstre, comme le bouclier-miroir de Zeus qui a permis à Persée de mirer le regard de Méduse sans en être pétrifié ?

L’intersection de deux cercles de diamètre identique, dont le centre de chacun fait partie de la circonférence de l’autre est dénommée traditionnellement vesica piscis (Lat. vessie de poisson) ou mandorle (amande en Italien). C’est une figure que les Pythagoriciens tenaient pour sacrée.

Ici, le cercle de gauche représente « moi » alors que celui de droite représente « ce qui n’est pas moi » (le monde, les autres, mes chaussettes sales…). L’intersection, la mandorle, la vesica piscis, illustre ce que Montaigne tenait pour ‘notre bel et grand chef-d’oeuvre‘ : vivre à propos. C’est une zone de ‘grande santé‘ (Nietzsche) où nous connaissons la satisfaction (le sens de la vie selon Diel), c’est-à-dire l’équilibre entre nos désirs et les contraintes du monde extérieur.

Loin d’être figés, nous y voletons comme une mouche dans un abat-jour : vers la gauche quand nous écoutons plus notre ego, vers la droite quand le monde nous tient, vers le haut quand nous suivons des idées plus que des sensations, vers le bas quand notre expérience prime sur les théories (Lacan : « La réalité, c’est quand on se cogne« ).

Au-delà des deux cercles, le mystère. Pour ceux qui, comme moi, ne peuvent concevoir la transcendance, il y a là une frontière au-delà de laquelle la connaissance doit jeter le gant : admettons l’existence du mystère, du bord du monde, de l’impénétrable et arrêtons là toute investigation.

Dans l’espace infini, personne ne vous entend crier…

Si Ridley SCOTT a, lui aussi, exploré la confrontation avec le monstre dans son génial  Alien, le huitième passager (1979), il n’a conservé que l’option où le héros se fait dévorer. Or, entre mandorle et mystère, il y a quatre zones vers lesquelles la connaissance peut s’élargir. Certes, avec risque car, à sortir de notre zone de satisfaction, nous pratiquons l’aliénation, le devenir-autre, mais c’est un état qui n’est pas toujours fatal :

      1. absence : ne pas vouloir s’endormir avant d’avoir écouté, à plein volume, la totalité des opéras de Mozart dans leurs différentes versions est une aliénation dangereuse qui provoque une plus grande absence à nous-même et à notre monde (si ce n’est une gloriole fort vaine, que gagner à être exténué, abandonné par son partenaire et honni par ses voisins ?) ;
      2. présence : être transporté par une aria du même Wolfgang est une aliénation enrichissante en ceci qu’elle augmente notre présence à nous-même (si nous nous fondons temporairement dans des rythmes et des variations de hauteur sonore qui ne sont pas les nôtres, nous y gagnons en retour un pressentiment d’harmonie et de beauté satisfaisant).

En vérité, je vous le dis : si la sagesse de l’homme debout est de s’améliorer toujours, en élargissant sa connaissance et si marcher est le seul destin qui nous échoit, quitter les sentiers battus (l’aliénation) sera notre courage. Nous trouverons la force de renoncer aux Graals (les mystères), après avoir sympathisé avec les monstres rencontrés en chemin, sans nous faire dévorer par eux. Revenir dans la mandorle sera alors source de jubilation, d’intensité et de beauté :

Qui connaît les autres est avisé
Qui se connaît lui-même est éclairé
Qui triomphe des autres est robuste
Qui triomphe de soi est puissant
Qui s’estime content est riche
Qui marche d’un pas ferme est maître du vouloir
Qui ne perd pas son lieu se maintiendra
Qui franchit la mort sans périr connaîtra la longévité

Lao-tzeu, La voie et sa vertu (trad. Houang & Leyris, 1979)

En route pour de nouvelles aventures…

DEMONS. Par une incursion vers le nord-ouest, nous pouvons viser nos démons : ils nous attirent dans des imageries privées tellement séduisantes ou repoussantes, que l’image que nous avons de nous-même viendrait à différer de notre activité réelle. L’angoisse est au rendez-vous lorsque ces démons intimes altèrent ainsi notre représentation du monde.

Le cap est au nord parce que l’idée prime sur l’expérience. Le cap est à l’ouest parce qu’à suivre nos démons nous nous éloignons de notre zone de satisfaction, à la perdre de vue (psychose).

Magnifique mythe de Persée évoqué plus haut, où le héros reçoit de Zeus (la logistique est assurée par Athéna) un bouclier miroir qui lui permettra de supporter le regard démoniaque d’une des Gorgones sans en être pétrifié d’horreur. Du cou tranché de Méduse s’envolera Pégase, blanc et ailé (Paul Diel y lit un symbole de sublimation de la tension vaniteuse vers les désirs terrestres).

SOCIETE. Virons Debord, cap sur le nord-est, mais gardons-nous bien de céder aux chimères de masse de la Société du Spectacle : adopter les principes proposés par le mainstream, courir après la reconnaissance sociale ou être champion de la rectitude peut nous excentrer jusqu’à la souffrance. Bonjour le burn-out.

MONDE. Mettre la boussole au sud-est n’est pas moins risqué, s’offrir sans raison garder au monde nu, aux instincts grégaires que les éthologues nous révèlent, aux délices violents de la foule ou, même, à la contemplation de Mère Nature au péril de notre identité, c’est un aller-simple pour une autre aliénation : la dissolution dans la matière.

MONSTRE. Et ce monstre du sud-ouest que Nietzsche nous recommande ? Là aussi, se battre avec le dragon est un (rite de) passage obligé pour reprendre la marche de la vie, fort des cicatrices gagnées contre l’Immonde. Mais, non content de tuer la Bête, il faut également lui manger le cœur pour acquérir sa Force.

C’est ainsi que le surhomme naît de son exploration des quatre point non-cardinaux. Comment lire l’avertissement de Nietzsche, alors ? Peut-être faut-il simplement inviter le monstre à sa table pour, ensemble, manger le monde

Patrick Thonart

20251107– Planche musicale n°43

Temps de lecture : < 1 minute

Passage sous le bandeau

 

Entrée de la COD SCHUBERT Franz arr.  Guinard (1797-1828) : Marche militaire, Op. 51, D. 733
Reconnaissance des Frères BRITELL Nicholas (né en 1980) : Rondo in F Minor for Piano and Orchestra – « Kendall’s Journey »
Ouverture des travaux RAMEAU Jean-Philippe (1683-1764) : Les Boréades – Entrée de Polymnie
Attente
Profane 01
OLDFIELD Mike (né en 1953) : Tubular Bells, part I
Attente
Profane 02
MOZART Wolfgang Amadeus (1756-1791) : Piano Trio No. 3 in B-Flat Major, Op. 15 No. 1, K. 502: II. Larghetto
Attente
Profane 03
BACH Johann Sebastian (1685-1750) arr. Charles du Plessis : Invention No. 4 in D Minor, BWV 775
Ambulatoire GUEM (Abdelmadjid Guemguem, 1947-2021) : Le serpent
Sac aux propositions… SUZUKI Hiroyuki (né en 1989) : Vespertine
Clôture des travaux SHOSTAKOVICH Dmitri (1906-1975) : Piano Concerto No. 2 in F Major, Op. 102: II. Andante
Sortie du Temple KOSMA Joseph (1905-1969) : Les feuilles mortes

Ma Maçonnerie, c’est comme le kloug : il y a une deuxième couche à l’intérieur (2025)

Temps de lecture : 22 minutes

(maximum 6750 mots = 45 minutes)

Ouverture

Vénérable Maître, et vous mes Frères (et mes Soeurs) en vos grades et qualités, au-delà de la joie de plancher parmi vous ce midi, je tiens à d’abord à partager avec vous un sentiment assez grisant qui m’anime également : je suis sincèrement intrigué par l’expérience bizarre, presque alchimique, qui se déroule en ce moment-même, sous nos yeux et dans nos consciences de Maçons. Pour y faire justice, je commencerai donc par une intro très émouvante… sur le Père Noël et nos hormones, puis je m’étendrai sur trois aspects de nos travaux – le Rituel, les Symboles et les Valeurs – et je m’appuyerai chaque fois sur la seule substance réellement alchimique que je connaisse, à savoir le kloug, dont seuls les Maîtres (!) savent qu’il y a une deuxième couche à l’intérieur…

Quand je parle du kloug,
je parle d’un plat tentant
que les moins de vingt ans
ne pourraient pas connaître !

Souvenez-vous, les Anciens, et découvrez, les Nouveaux : il s’est d’abord agi d’une pièce de théâtre donnée par la troupe du Splendid en 1979. Elle s’appelait Le père Noël est une ordure. Succès phénoménal qui a débouché sur le tournage d’un film en 1982, avec la même équipe d’acteurs (Balasko, Lhermitte, Jugnot, Clavier, Blanc, Chazel et autres Anémone). Le ton de la farce était ‘hénaurme’ et ne serait clairement plus toléré par la bienpensance actuelle. Elle racontait les déboires de l’équipe de SOS Détresse Amitié pendant la nuit de Noël.

En fait de farce, un des personnages était affublé de sourcils démesurés : il s’appelait Monsieur Preskovic. Et Preskovic était le type même du voisin encombrant et récidiviste : il passait son temps à débarquer sur scène et à proposer des plats farcis, à l’apparence plus que douteuse (et aux saveurs plus proches de l’huile moteur que de la dinde farcie aux marrons). Un de ces plats (qui finira d’ailleurs sur le capot d’une voiture, en contrebas de la fenêtre de SOS Détresse Amitié) est ce fameux kloug. Et le kloug, ça existe puisque je l’ai vu sur internet ! C’est un gâteau traditionnel farci, originaire de l’Europe de l’Est, préparé notamment en Roumanie où il est nommé ‘cozonac’ ou ‘cozunac’. Il faut ajouter que, comparé au terrible kloug, même le Haggis écossais fait figure de sorbet pour jeunes filles.

Dans le film en question, une réplique est devenue ‘culte’ (‘culte’ : c’est ce qu’on dit désormais quand on veut élever n’importe quelle réplique indigente au rang de « Etre ou ne pas être, là est la question« ). A une des apparitions de monsieur Preskovic apportant un gâteau quasi post-nucléaire, Josette (dite Zézette) s’écrie « Oh, du dessert ! C’est une bûche ? » Et Preskovic de répondre : « Non, c’est kloug ! » Et c’est ce kloug va être au centre de ma planche.

Plus loin, dans la même scène du film d’ailleurs, un des malheureux protagonistes qui s’est obligé à goûter la chose, tient à peu près ce langage : « Je ne sais pas si vous avez remarqué, Thérèse, mais il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ! » Je vous cite ceci parce que c’est exactement mon propos de ce midi : en Maçonnerie, il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ! Et nous allons l’explorer dans trois domaines : le Rituel qui régule nos hormones, les Symboles qui décorent nos salles d’entraînement et nos Valeurs, qui n’existent pas…

Mais avant tout, je dois tenir ma promesse : parlons de l’alchimie de cet instant que nous partageons ce midi, en trois temps.

Temps 01 : nos hormones avant la Tenue

A des fins purement scientifiques, j’ai interrogé 666 miroirs de salle de bains, en me concentrant sur la population des miroirs de nos Frères et Soeurs belges de langue française, avec un échantillonnage équitablement réparti dans les tranches d’âge. Je vous restitue ici quelques exemples de phrases enregistrées devant ces 666 miroirs, plus ou moins 60 minutes avant le début d’une Tenue :

      1. « Jean-Marcel va encore m’emmerder avec ses boutons de manchettes achetés à la Commanderie ; ce soir, je décide de mettre mon pin’s Triangle Rouge » ;
      2. « Je me demande si Jacques va intervenir après la planche et encore confondre logique et raison ; je décide de le laisser faire ce soir, on ne va quand même pas se disputer à chaque Tenue » ;
      3. « Je suis vraiment dans une Loge de machos, misère ; je décide de mettre un peu de rimmel bleu, on va voir comment ils vont réagir » ;
      4. « Je sais que la Véné couche avec mon mari, j’ai vu ses sms ; je décide de faire comme si de rien n’était, on verra bien » ;
      5. « Le gros Charles va encore se garer sur deux places avec son SUV Merco de grand cadre supérieur ; je décide de quand même glisser pendant les agapes que c’est Mercedes qui avait construit la voiture d’Hitler » ;
      6. « Je ne le sens pas vraiment aujourd’hui, j’ai pas l’esprit à fraterniser ; je décide de m’excuser par téléphone en disant que j’ai crevé un pneu sur le trajet de la Loge » ;
      7. « Deux mois d’été sans Tenue, c’était trop long : ça me manque trop ; je ne décide de rien du tout mais je sens que je vais rouler des pelles à tout le monde, ce soir…« 

Voici. Ce ne sont que quelques exemples des décisions, anodines pourtant, que chacun (et chacune) peut prendre devant son miroir avant de rejoindre sa Loge. Reste que toute décision, si légère soit-elle, entraîne sa charge d’hormones et que cette charge (affective, nerveuse ou gastrique), nous l’apportons devant les portes du Temple.

Temps 02 : nos hormones à l’entrée du Temple

Selon les habitudes de la Loge, soit chacun-z-et-chacune rentre s’installer sans s’essuyer les pieds et l’entrée solennelle est réservée à la COD (c’est le cas au Rameau d’Or). C’est l’option numéro 1. Soit, au contraire, l’entrée solennelle concerne la Loge en entier et c’est dans un Temple bien sacralisé que chacun prend place en silence… ou presque. C’est l’option numéro 2. Je vous laisse juger de quelle option oeuvre le plus efficacement à ce que le Frangin ou la Frangine lambda laisse non seulement ses métaux à l’entrée du Temple mais également une grosse partie de sa charge hormonale…

Ceci dit, il n’y a pas vraiment de bonne formule : pour preuve, j’ai assisté à une Tenue de Frangines où l’entrée en Loge était collective et très solennelle mais où les sacs à main (et les gsm) se rangeaient en dessous des chaises du Temple. Alors, bon… choisis ton camp, camarade !

Temps 03 : nos hormones à l’ouverture des Travaux

Si d’aventure, l’un ou l’autre avait alors encore des palpitations nerveuses une fois assis, qu’il ne s’en inquiète pas : la vie est bien faite et nos habitudes formelles font qu’il doit déjà se relever. Entre nous, je défie quiconque de bien vivre une Tenue avec un tour de reins : c’est d’ailleurs ici que le Tai Chi pourrait nous apprendre à bien poser les pieds et bien basculer le bassin pour que toute notre colonne soit alignée et nos poumons bien déployés ; autant de détails physiologiques qui facilitent la relaxation et, partant, la diminution de la charge hormonale que nous trimbalons avec nous jusque là.

Mais, qu’à cela ne tienne, tout est prévu : le DJ de service lance un accompagnement musical qui suggère le sacré et l’harmonie, dans des tonalités élégiaques (normalement). Ce moment constitue une lourde responsabilité pour la Colonne d’Harmonie : les dernières hormones d’agitation profane qui collent encore à nos tenues de pingouins doivent tomber au sol et s’abîmer au Nadir, voire même dans les abîmes de la Moria…

Plus encore, l’opérateur du Rituel, le Maître des Cérémonies, fait des arabesques et, avec de savants entrechats autour d’un tapis saturé de symboles dessinés, il allume trois feux qui sont nommés en leur qualité de valeurs sublimes. Côté efficacité, c’est normalement le Kärscher anti-hormones profanes même si, côté discours maçonnique, on parlera plutôt de la sacralité du Rituel, des Symboles z-et des Valeurs qui font de nous de robustes Frangins, mûrs pour l’égrégore.

Pas de kloug, alors ?

« Mais, s’étonne un Frangin sur les Colonnes, pas de kloug alors ? » Si, justement, c’est sur ce sujet que je voudrais partager avec vous la planche de ce midi, avec une interrogation précise : « quel est le rapport entre la décoration de Noël, à l’extérieur dudit kloug (les petits sapins en plastique, les feux de Bengale prêts à l’allumage et le Père Noël en sucre fondu) et sa mystérieuse deuxième couche, à l’intérieur, où se trouve le morceau pour tous le plus solide à digérer ?« 

La même interrogation, ramenée à nos préoccupations de ce midi donnerait : « quel est le rapport entre le décorum de nos Travaux et, en deuxième couche, le dispositif didactique qui garantit leur efficacité ? » Moins précisément, la question pourrait être « où est la Vérité entre notre midi et notre minuit : dans l’Etoile qui flamboie ? Dans la Géométrie qui limitoie ? Ou dans l’Expérience du travail de la pierre brute qui transmutoie ? » Tant de questions, alors que le scénario de nos Tenues est explicite : il n’y a que ton travail, petit Frère ! Il n’y a que ta Pierre, petite Soeur !

Mais nous, tous autant que nous sommes,
l’entendons-nous toujours aussi clairement ?

Parlons du Rituel d’abord…

Si on regarde dans le Dictionnaire philosophique d’André Comte-Sponville, que lit-on à propos du mot « rituel » : « ensemble de rites, propre à telle ou telle religion ou institution. Se dit aussi, en psychopathologie, d’un trouble obsessionnel caractérisé par la répétition compulsive de certains gestes ou comportements […] Un rituel, s’il est pathologique, serait plutôt comme une religion privée et ratée. C’est se protéger de l’angoisse – ou du moins essayer – par la répétition.« 

Nous voilà donc obligés de nous reporter plus haut sur la page du même dictionnaire et de lire, à propos du mot « rite », qu’il s’agit « d’une action réglée et répétitive, à fonction religieuse ou prétendument surnaturelle » (fin de citation)

A propos du rituel, cinq termes ressortent ici des entrées du dictionnaire de Comte-Sponville : propre à une religion ; compulsif ; se protéger de l’angoisse ; répétition ; prétendûment surnaturel. Compte comme tu veux, TC Frère (ou TC Soeur), avec tout ça, on a du taf !

Allons-y ! Nous pouvons aisément traduire « propre à une religion » en « propre à notre spiritualité. » Plus encore : « Propre à notre chemin maçonnique collectif » me semblerait plus pertinent car moins ampoulé et moins propre à des discussions interminables sur ce qui est spirituel et ce qui ne l’est pas. En effet : notre Rituel est collectif et cette qualité de « collectif » nous permet de ne pas prêter le flanc aux commentaires freudiens qui nous accuseraient d’être individuellement des maniaques névrotiques.

« Compulsif » pourrait traduire l’enthousiasme qui me porte tous les quinze jours à prendre une douche après le boulot et ce, pour enfiler ensuite une tenue sombre et vérifier que tous mes décors sont dans ma petite malette. N’en déplaise à Papa Sigmund, je ne vis pas cette appétence vers notre égrégore comme quelque chose de compulsif, même si je dois bien avouer que, pour mes hormones, oui, je sens l’appel de la Forêt, plus précisément, l’appel du groupe, l’appel de la tribu et… le besoin d’apaisement devant le pareil.

Mais, d’autre part, il faut raison garder, l’adhésion au Rituel procède plus de la convention que de la compulsion : par notre serment et plus encore par notre engagement – quelquefois hilare – face aux péripéties de chaque Tenue, nous convenons entre Frères (et Soeurs) que la mascarade que nous jouons ensemble tous les x temps, est notre danse collective et que nous adhérons à une bien réelle « suspension volontaire de l’incrédulité » (en anglais « willing suspension of disbelief« ). C’est une expression que le poête anglais Coleridge évoquait en 1817 pour expliquer que, lorsque nous allons au théâtre, nous mettons notre incrédulité sur ‘pause’ afin de pouvoir vivre les grands sentiments qui s’étalent sur la scène. Notre catharsis maçonnique est à ce prix.

Maintenant, que la répétition des mêmes moments, vécus ensemble, ait une vertu apaisante sur nos âmes troublées par le siècle, je n’en disconviens pas, loin de là. Et que, partant, mes angoisses profanes soient édulcorées par ces gestes presque hypnotiques, toujours identiques, ces paroles immuablement répétées, ces moments perpétuellement organisés dans la même séquence, je ne peux que l’admettre devant la Loge.

Autre chose serait de prêter un caractère surnaturel à notre Rituel : aucun Frangin, aucune Soeur, n’est un jour descendu.e de la Montagne avec les Tables de la Loge. Aucun barbu, tonitruant au-dessus des nuages, n’a dicté l’espèce de Silly Walk calquée sur les Monty Pythons que les Maîtres sont supposés retenir voire pratiquer en Chambre du Milieu. Personne d’autre que plusieurs de nos Frères n’a couché sur le papier le dispositif didactique qui nous permet de nous améliorer de Tenue en Tenue, sans d’ailleurs que nous ne soyons vraiment capables d’expliquer à un profane à quel moment du déroulé de ladite Tenue nous avons appris quelque chose…

Car voilà bien la deuxième couche de notre Rituel. Derrière « les ors qui continuent de briller, on ne sait trop comment puisqu’il fait nuit » (c’est Pierre Loti qui parlait ainsi), derrière ces ors, à l’écoute des trompettes de la Colonne d’Harmonie et devant d’éventuels baroques anges nus, dont les érections ne troublent pas les lacs d’amour qui nous unissent, derrière ces fastes convenus, derrière ces paroles répétées inlassablement, il y a un dispositif didactique, une séquence d’actions réglées, dont l’efficacité est redoutable. En plus de quarante ans de formation, de conduites de réunions et d’animation de groupe, je n’ai jamais vu ça : après un long échauffement, vient une mise en scène à la Trocadéro qui fait mûrir une troupe de pingouins volontaires, avec une efficacité pédagogique à rendre jalouse une mère kangourou !

Ici, la caricature zoologique masque l’émotion, vous me pardonnerez… Depuis le moment où j’ai vu la Lumière parmi vous, je reste fasciné par l’efficacité de ce programme de formation à deux couches. J’en suis le bénéficiaire ébloui depuis des années maintenant. Depuis le début, pour moi, le Rituel maçonnique… c’est kloug ! Dans les faits : je vois que nous acceptons tous une mise en scène sacralisée, qui nous raconte en héros de nos valeurs, pour bénéficier très concrètement d’un magnifique dispositif didactique que des Frères (ou des Soeurs) plus âgés nous ont mitonné. Respect !

Maintenant, les symboles et la déco…

Nous voilà donc régulièrement dans notre Temple d’entraînement, pratiquant notre Rituel, c’est-à-dire un formidable programme abdo-fessiers : « on se lève, on s’assied, on se lève, on s’assied, on se relève, on se rassied… » Et pour augmenter l’effet hypnotique de nos génuflexions, notre imaginaire se voit sollicité par de multiples représentations, répétées dans les textes récités ou reproduites sur nos murs, nos plafonds, nos sols ou nos décors. Il ne s’agit pas de photos de sportifs inspirants z-et transpirants, surpris en pleine action, ni de logos de compagnies d’assurance… il s’agit des symboles les plus pertinents pour notre travail.

Louis Jouvet aurait dit : « Pertinent, j’ai dit pertinent : comme c’est pertinent. » Oui, pertinent, parce que ces symboles ne sont pas tous les symboles ni n’importe quels symboles. Ils sont le fruit d’une tradition qui les a décantés et qui a gardé ceux qui suggéraient du sens, ceux qui prêtaient au travail de méditation. Ici encore, la Tradition n’est pas descendue de la Montagne, en évitant de piétiner les cendres d’un Buisson ardent quelconque : les symboles qui nous entourent ont fait l’objet de décisions pédagogiques, prises au fil des années, par nos Frères et nos Soeurs les plus anciens.

Mais alors, pourquoi la Pierre, le Ciseau et le Maillet ? Pourquoi pas l’enclume, le plat de spaghetti ou le patin à roulette ? Pourquoi pas le nombre 666 ou le Pentagramme inversé ?

Ici encore, consultons André Comte-Sponville ; je le cite : « Qu’est-ce qu’un symbole ? C’est un signe non arbitraire et non exclusivement conventionnel, dans  lequel le signifiant (par exemple l’image d’une colombe, ou l’image d’une balance) et le signifié (par exemple l’idée de paix ou de justice) sont unis par un rapport de ressemblance ou d’analogie. Un faucon ne ferait pas aussi bien l’affaire, ou symboliserait autre chose. C’est qu’il y a en effet quelque chose de paisible, ou que nous jugeons tel, dans l’aspect ou le comportement des colombes. Et que la balance doit être juste, c’est-à-dire respecter une forme d’égalité ou de proportion entre ses deux plateaux. C’est pourquoi les symboles sont souvent suggestifs : parce qu’ils unissent le sensible et l’intelligible, l’imaginaire et la pensée. Aussi convient-il, en philosophie, de s’en méfier. Le meilleur symbole ne remplacera jamais un argument. » (fin de citation)

Faisons notre petit marché dans cette définition. Pour mon propos, je retiens ici deux extraits seulement : non exclusivement conventionnel, d’une part, et le meilleur symbole ne remplacera jamais un argument, de l’autre.

Notre promenade de ce midi passe donc par l’orée du mystère : le symbole ne serait pas « exclusivement conventionnel« , avance prudemment Comte-Sponville. Suggère-t-il là une quelconque origine transcendante ? « Conventionnel, » c’est quand on en a décidé. Par exemple, nous sommes convenus qu’une lettre composée d’une barre verticale plus longue que la barre horizontale qui part de sa base vers la droite s’appellerait ‘ell’ et se prononcerait [èl], qu’il s’agirait de la 12ème lettre de l’alphabet, qu’elle se dirait ‘lima’ dans l’alphabet radio et qu’en morse, on la coderait point-barre-point-point. C’est une convention, une décision, pas un symbole.

Mais si on se penche, par exemple, sur le Serpent qui est un symbole largement représenté dans les contes et dans les mythes, de Kaa à Leviathan, de l’Ouroboros au serpent biblique, de l’hydre de Lerne au serpent-bélier de Cernunnos : a-t-on un jour décidé qu’il signifierait ‘l’éternel retour‘ ? Qu’il signifierait cela et pas autre chose ? Nos ancêtres ont-ils un jour décidé que la similitude visuelle entre, d’une part, un serpent qui se mange la queue (le sot !) et, d’autre part, l’idée que les conséquences de nos décisions nous poursuivraient dans toutes nos vies ultérieures, que cette similitude faisait du serpent le symbole exclusif de cette espèce de karma.

A mon sens, la réponse est clairement « non » ! Pourquoi ?

Parce que, d’abord, nous ne sommes pas dans un dictionnaire des rêves à deux balles. Il n’y a pas de rapport de un-à-un dans le symbolisme du serpent, genre « si vous rêvez d’un serpent, c’est une évocation de votre père abusif.« 

Bien au contraire, le symbole du serpent est riche et ambivalent à souhait, selon la civilisation qui l’utilise (nous pourrions dire « selon le discours qui l’utilise« ) mais aussi, selon ses attributs : pour interpréter le zéro visuel que pourrait représenter le serpent qui se mange la queue, on ne peut se limiter au cercle qu’il peut former ; ce choix ne tiendrait pas compte du serpent couché et enroulé en 8, du serpent redressé et menaçant, du serpent sans pattes rampant dans l’herbe, du serpent monstrueux de la fin des temps, du serpent d’airain au bout de la perche de Moïse, des deux serpents ondulants sur le caducée, du ‘serpent à têtes multiples’ qui affronte Hercule, de la ‘tête aux serpents multiples’ de Méduse, voire du serpent enroulé au Nadir, à la base de tous les mondes…

Quand on travaille sur le symbolisme, les attributs d’un personnage symbolique participent de la manière de le représenter ; sa posture, par exemple, ou les objets ou les compagnons, symboliques également, qu’on lui accole. C’est ainsi qu’en Grèce ancienne, la déesse Athéna pouvait être casquée et en armure, ou non, flanquée d’un sage hibou sur l’épaule, ou non, etc., etc. Elle portait d’ailleurs un qualificatif différent dans chacune de ses représentations. Par exemple : victorieuse, on l’appelait Athena Niké, comme les chaussures de sport.

De la même manière, notre équerre et notre compas ne sont rien dans l’absolu, alors qu’ils sont bien réels sur mon établi, chez moi. Il nous revient de les positionner dans un contexte, dans un discours qui permet de réfléchir à une signification symbolique… qui ne sera peut-être pas la même pour chacun d’entre nous car, si nous pratiquons un rituel, nous n’avons pas de catéchisme ! Il nous revient en fait de ramener leur position et leurs attributs aux besoins de notre travail… symbolique : le compas est-il plus ou moins ouvert ? Mais quelle mesure reporte-t-il ailleurs ? A quels angles notre équerre va-t-elle se frotter ? Comment, réunis, croisent-ils leurs embranchements ?

Si on revient au symbole serpent c’est la même chose : il est lourdement énigmatique et très mystérieux ; il est capable de changer de peau et d’apparence ; il peut sauver ou tromper… Prenons quelques exemples dans les représentations de ce reptile symbolique.

Comme on est jamais mieux servi que par soi-même (ou par ses Frères et Soeurs), prenons d’abord l’histoire du Serpent vert de notre Frère Johann Wolfgang von Goethe. Ce conte date de 1795 et, parmi les multiples personnages symboliques dont le conte, il faut bien le dire, est assez surchargé, intervient un serpent vert, sous différentes formes (entendez : avec différents attributs) : si, pour les besoins de l’histoire, il s’étend et forme un pont lumineux entre les deux rives d’un cours d’eau, à d’autres moments, sa nature chtonienne (càd. liée à la terre, aux profondeurs) fait aussi de lui le seul qui sait que le Temple à venir est enfoui, loin dans le sol. Voilà qui donne déjà matière à penser…

Associé au zéro, il y a aussi l’Ouroboros, le Roi Serpent qui se mord la queue, formant un cercle infini, sans cesse renouvelé. On peut difficilement ne pas penser au cycle de la vie et de la mort, voire à l’immortalité ou à la totalité de l’univers (c’est l’oeuf du monde ou, en alchimie, le Un-le-Tout). Et, à quoi servirait l’éternité si elle n’apportait pas la sagesse et la réconciliation des dualités dans l’unité que ce serpent peut également évoquer. Voilà encore matière à méditation…

Chez les hindouistes, il a aussi Ananta, le serpent cosmique qui ne trône pas au ciel (vers le haut) mais au Nadir, à l’opposé du zénith, d’où il supporte le monde et le régénère sans cesse. Sera-t-il représenté en cercle ou en huit couché comme le symbole de l’infini en mathématiques ? Voilà un autre questionnement porté par ce symbole…

Si on ajoute Quetzacoatl, le serpent à plumes mexicain qui entoure le monde, il serait facile de conclure que le serpent est un symbole cosmique et que, quand il y a serpent, il y a évocation de l’unité qui fonde le monde et de sa régénérescence permanente, en d’autres termes, la Vie.

Erreur ! Ce serait alors, entre autres, négliger l’Apophis égyptien, ce dieu-serpent associé au chaos, qui règne sur le monde souterrain et qui, toutes les nuits se bat contre Rê (on connaît l’issue du duel : chaque matin, le soleil, Rê, se lève et témoigne de sa victoire contre les ténèbres) ; c’est oublier le ‘serpent de feu’ du yoga, baptisé Kundalini et bien concrètement logé à la base de notre colonne vertébrale ; et enfin c’est également gommer le serpent vaniteux et tentateur de la Genèse biblique, qui fait croire à Adam et Eve qu’il suffit de croquer une pomme pour obtenir la connaissance du Bien et du Mal et ce, sans travail !

Parlons-en du travail. Nous venons de visiter l’enclos des reptiles symboliques et nous avons vu que, derrière chaque symbole, il y a une deuxième couche de sens qui mérite notre travail, la sueur de notre front. Ca, pour moi, c’est déjà kloug !

L’exercice herpétologique, l’étude de ces reptiles, visait-il à nous rendre plus savants ? Non, ce n’était pas du tout mon but : je voulais simplement nous faire travailler à propos de quelques symboles, disponibles que nous sommes ce midi, hypnotisés par notre rituel. Partant, j’en ai profité pour vous suggérer qu’entre le symbole (le serpent, la colombe ou le compas) et sa signification – son signifié – il n’y avait pas nécessairement un rapport de un-à-un mais plutôt un rapport de un-à-chacun !

Mais quelle valeur ont nos valeurs ?

Le même exercice peut d’ailleurs être entrepris avec nos valeurs. Posons-nous la question : les valeurs maçonniques, est-ce que c’est kloug ?

Côté strass et paillettes, nous avons des Préceptes maçonniques, réunis dans notre Code maçonnique et datés de 1879 (pas 1789, ce n’est pas une faute de frappe). Vous savez bien : « Ne flatte point ton frère, c’est une trahison ; si ton frère te flatte, crains qu’il ne te corrompe » et toutes ces sortes de choses. Chaque précepte commence par un impératif (« Ecoute« , « Soulage« , « Respecte« …) qui recommande fortement un comportement spécifique, ce que l’on doit faire. En soi, il ne s’agit donc pas de valeurs, à proprement parler, mais le texte lui-même, regorge de références à des valeurs (positives ou négatives) que nous n’avons cesse de mettre, justement, en valeur : la justice, l’honneur, la vérité, le bien et la droiture…

Pour moi qui ne suit pas croyant, j’ai toujours éprouvé beaucoup de difficultés à considérer que ces valeurs existaient en vrai. De l’autre côté de la Force, les croyants ont beau jeu de considérer que les valeurs procèdent d’une révélation : les valeurs sont en Dieu ou dans son enseignement. Et les tenants de la tradition platonicienne se la jouent cool également : pour Platon, il existe quelque part un monde des idées et notre monde concret n’en est qu’une pâle déclinaison.

C’est ce quelque part qui me fait mal à la Raison… J’imagine mal, en bon immanentiste, une piscine sur l’Olympe, avec les valeurs allongées dans des transats, cocktails à la main ; Miss Tolérance discute le bout de gras avec Madame Liberté, sous le regard bienveillant de Sagesse qui sirote sa tisane en souriant. Plus platement, faute de pouvoir concevoir l’existence concrète des valeurs, j’ai toujours considéré qu’elles n’existaient pas. Point-barre.

Oui, mais, on fait comment alors pour se bien comporter ?

Ici, c’est encore un Frère qui m’a sorti de ce cul-de-sac. Notre Frère Michel est l’ancien directeur du Centre Culturel Laïc Juif (CCLJ). Je dis bien : laïc & juif. Je ne vous dit pas combien, de son propre aveu, Michel a dû militer pour imposer cette paire surprenante, considérée a priori comme un oxymore, une contradiction dans les termes.

Au cours d’un copieux repas consacré à la planche de son épouse et soeur sur la symbolique de la Pessa’h, il m’a expliqué une chose qui m’a bouleversé : dans la tradition juive dont il a hérité, Dieu n’existe que si l’on en parle !

Merci, mon Frère Michel, voilà la pièce qui me manquait : les valeurs n’existent que si l’on en parle ! Traduit en termes maçonniques : c’est notre travail à propos des valeurs qui permet que ces valeurs existent. Et comme en Maçonnerie, il n’y a pas de catéchisme que nous devrions apprendre par coeur, voilà qui donne un sens lumineux à notre initiation : « Frère (voilà que je parle comme mon ado), saisis-toi des valeurs qui sont claironnées autour de toi, débats-en avec tes Frères et tes Soeurs et triture leur matière avec ta Raison, c’est ainsi que tu pourras te les approprier, en faire la chair de ta pensée. » « Mange le monde…« , disait Nietzsche ! « …et tu découvriras la deuxième couche à l’intérieur du kloug« , ajoutait Preskovic…

Je n’irai pas par quatre chemins mais par trois…

Fort de ceci, je voudrais examiner avec vous (brièvement, je vous rassure), un aspect partagé par ces trois dispositifs : le Rituel, les symboles et les valeurs. Aussi choquant que cela puisse paraître, techniquement, le Rituel qui nous met en condition, les symboles sur lesquels nous travaillons et les valeurs que nous brandissons sont, platement, des lieux communs… ceci étant, je veux dire des ‘lieux communs‘ au sens que leur donne la rhétorique !

En rhétorique, on décrit que les lieux communs, ou topoi en grec, sont un fond commun d’idées, à la disposition de tous, et dont la valeur en tant qu’argument est couramment admise par l’auditoire et peut ainsi renforcer son adhésion. Cela va du « Le rire est le propre de l’homme » à « Les Africains sont des paresseux« , en passant par « Les Maçons sont des comploteurs.« 

Si je commence une discussion par « Justement, l’autre jour, ma belle-mère me tapait encore sur les nerfs et je lui ai dit…« , je suis certain d’éveiller chez mes auditeurs toute une série de représentations très peu originales, dont je pourrais me servir par la suite pour les convaincre que c’est moi qui avait raison sur un sujet donné. Partager avec mes interlocuteurs l’image-bateau de la belle-mère emmerdante m’offre une série de préjugés partagés avec eux, sur lesquels je peux m’appuyer par la suite (m’appuyer sur les préjugés, je veux dire) et ceci, afin de pouvoir les convaincre plus facilement. Oswald Ducrot explique dans son Dictionnaire des sciences du langage que c’est de cette manière que le lieu commun fonctionne comme un magasin d’arguments.

Nous l’avons d’ailleurs vécu dans notre Loge avec une longue planche que j’ai trouvée, personnellement, détestable. Le Frère conférencier de ce midi-là avait d’abord joué la carte du consensuel en rabotant un lieu commun : « nous les Maçons, l’extrême-droite ne nous aime pas. » Ce lieu commun qu’il voulait fédérateur venait à l’époque où la déclaration gouvernementale en Italie disait explicitement qu’il n’y aurait pas de Maçons dans le gouvernement à venir. Il avait ensuite raboté sa planche pour conclure qu’il fallait… limiter la liberté de la presse ! Le lieu commun démagogique du début de sa planche a fait long feu et, heureusement, la vigueur de notre Loge a empêché tout consensus sur ce point…

Sur quel comportement de notre mental avait-il compté, ce Frère politicien (qui, à l’époque avait pour excuse une authentique détresse humaine, je pense) ? Probablement, sur nos habitudes libidinales (attention, je n’ai pas dit libidineuses : quand je dis ‘libidinal’, je parle de notre tendance à aller vers le plaisir le plus immédiat, sans réfléchir !).

Quand un phénomène vient nous titiller et exige de nous une réaction (ex. il commence à pleuvoir ; mon patron m’agresse ; mon enfant pleure ; un Frangin fait une intervention intéressante, le Vénérable dit ‘Debout et à l’ordre !’…), c’est alors que nous sommes amenés à délibérer dans notre petite tête, à propos de l’action à mener en réponse à ce stimulus.

Je ne suis pas exactement le seul à proposer que nous pouvons alors emprunter trois voies pour réagir mentalement à un stimulus qui bouscule notre sécurité et nous pousse à agir. Je m’explique, avec l’aide Michel Delpech qui chantait (je triche un peu) :

Par dessus l’étang
Soudain j’ai vu
Passer les Voies sauvages

Tout d’abord, la voie la plus directe, la voie sauvage. C’est celle de mon chat dont je suppose qu’il ne délibère pas vraiment beaucoup (et je ne veux pas me mettre mal avec les amis des animaux !) : il dort, il entend une souris, il a faim, il se lève en s’étirant, il attrape la souris, il la bouffe, il redort. Je conçois qu’il n’y a pas eu de réflexion profonde entre le stimulus « tiens, un cri de souris » et « bon, les gars, quand faut y aller, faut y aller, je me lève et je la croque. » On est ici au stade du réflexe, de l’hormonal, sans vraiment passer par la visite mentale d’une galerie de représentations fort élaborée.

Il y a ensuite la voie que j’appellerai la voie libidinale. C’est celle qu’explore le philosophe louvaniste Mark Hunyadi quand il analyse l’emprise du numérique sur nos réflexions. Il explique que, par facilité (d’autres disent ‘pour obtenir notre dose de dopamine’, l’hormone de la récompense), par paresse, donc, nous nous conformons à la première option venue qui nous offre un sentiment de sécurité, qui permet notre confiance.

C’est en fait une description de l’approche dogmatique : pour ne pas me compliquer la vie, j’adopte le dogme le plus rassurant et j’arrête de raisonner. C’est comme ça qu’on vote pour Donald Trump, la vieille dame aux cheveux oranges, ou qu’on colonise l’Afrique pour apporter la bonne parole. C’est comme ça qu’en entreprise, on considérera que vous proposer un nouveau défi, un ‘challenge’ qu’y disaient, impliquera votre total engagement dans un projet. Je vous le dis tout de suite : avec moi, ça marche pas. Je suppose que cela doit être dû à mon grand âge. Donc, la voie libidinale est la voie de la conformité aux premiers préjugés venus avec le risque de nager dans les aveuglements.

J’appellerai la troisième voie, la nôtre, la voie critique. Avant de décider de l’action à mener, notre Raison fait le tour de nos représentations, à savoir : (a) dans les circonstances en jeu, comment mes représentations du monde m’aident-elles à décider de la bonne action à mener, (b) dans le cas présent, comment mes représentations de moi-même m’aident-elles à agir efficacement et (c) qu’est-ce-que mes intuitions, mon corps et mes traumas me suggèrent-ils comme réaction ?

Avec ces trois dossiers en main, la Raison valorise alors les différents arguments et décide d’une action… réfléchie, raisonnée, libérée d’un maximum d’aveuglements et, souvent, la plus satisfaisante. On est loin de la Raison castratrice que rejettent les livres de développement personnel. Comme Paul Diel l’explique dans son Psychologie de la Motivation (1947) : il s’agit d’une instance qui s’efforce de donner sa juste valeur à nos différentes motivations. On comprend maintenant mieux Comte-Sponville qui disait combien un symbole, une image qui s’impose au premier abord,  ne remplace jamais un bon argument.

Voilà pourquoi en Loge, tout m’est kloug ! Toute cette séquence psalmodiée du Rituel, tous ces symboles enivrants, toutes ces valeurs qui me rentrent par les narines comme un encens léger, tous ces dispositifs qui organisent notre initiation permanente, ce sont autant d’invitations à ne pas m’arrêter à l’apparence extérieure de nos Tenues. Il nous faut chercher à goûter la deuxième couche à l’intérieur. De là à dire qu’on y trouverait un peu plus de Lumière, il n’y a évidemment qu’un pas…

Bon, il est temps de conclure…

Il est bientôt minuit, nos estomacs, tout profanes qu’ils sont, manifestent leur impatience. « Je vous ai compris. » Mais donnez-moi encore quelques minutes pour citer Simone Weil. Elle disait : « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière.« 

Voilà peut-être la clef du kloug (c’est une allitération) : dans notre Maçonnerie, un Rituel théâtral joue la carte de l’hypnose collective, il capture notre attention avec strass et paillettes et il permet ainsi à chacun d’entre nous de se défaire concrètement de ses scories profanes et d’aborder notre initiation permanente en pleine nudité d’âme.

Dans notre Rituel, une batterie de Symboles oriente notre attention vers des représentations qui nous baratinent et suggèrent qu’il y a un sens derrière nos existences. Je veux dire que, si on me baigne dans une série de symboles qui se tiennent (grâce à la sélection faite par nos ancêtres pédagogues) et qu’on me raconte un mythe cohérent qui fonde mon travail maçonnique, je vais imaginer une sorte de légalité rassurante, un périmètre où je me sentirai en sécurité et qui permettra au Sisyphe en moi de faire une pause réelle face à l’absurde, une pause sérieuse, de bien assurer ma pierre et d’entreprendre concrètement de la tailler, sachant que je reste à flanc de colline.

Une telle mise en scène du sens de la vie, permet de sortir de l’ombre des Valeurs, brandies urbi et orbi mais nulle part concrètes. Malgré les propos tenus dans notre Rituel, malgré les feux que nous brûlons à leurs pieds absents, il n’est pas de Temple où Sagesse, Force et Beauté trôneraient en majesté, si ce n’est ce midi, dans notre happening partagé. Et c’est une bonne nouvelle car, ainsi, ces Valeurs diaphanes naissent de nos mots : c’est parce que nous en débattons entre nous que ces ectoplasmes se font réalité. Tout comme le dieu, nos Valeurs n’existent que si l’on en parle car, si on en parle selon les modalités de notre Rituel, elles sont au centre de notre attention.

Adhérer à ces énoncés n’est pas chose anodine. Deux écoles s’opposent ici et, en bon Maçons, nous prendrons un tiers chemin. A ma gauche, les ésotéristes de la Transcendance, pur poil de sanglier, qui maintiennent mordicus que l’encens, les pentacles et les nombres magiques sont des clefs d’accès à des vérités supérieures, effectivement rangées dans un au-delà où elles nous attendent pour nous baigner de Lumière. Bof. A ma droite, les militants de l’Immanence – dont je suis spontanément – pour qui tout est déjà là, devant nous, qu’il n’est qu’à disssoudre nos aveuglements et être profondément attentifs pour faire l’expérience directe de l’ordre des choses et pouvoir ensuite s’endormir sereinement ce soir, en laissant Mère Nature aller son train.

La pensée tierce, la troisième voie maçonnique qui nous permettra de continuer à vivre ensemble face à cette dialectique, est simplement la voie critique que j’évoquais tout à l’heure. Ce n’est pas d’instinct que nous verrons plus clair. Ce n’est pas en nous conformant aux dogmes et aux lieux communs que nous serons plus dignes de notre statut d’être humain. C’est par contre en investigant continuellement – et avec tendresse – nos motivations intimes et en leur attribuant leur juste valeur que nous pourrons Raison Garder et, comme le réclamait Montaigne, que nous pourrons « vivre à propos. » Il ne restera alors que la Beauté, cet apaisement de l’âme devant chaque respiration de l’Harmonie.

On en parle peu mais l’arrogance profane veut que l’on aiguise le monde avec sa pierre, c’est-à-dire qu’on lise la réalité au départ de ses propres aveuglements. Créons ce midi le terme de renversement maçonnique pour dénoter combien par notre travail en Loge, on en vient, au contraire, à affuter sa pierre avec le monde… Et comme ce ‘monde aiguiseur’ est trop complexe pour notre entendement (entendez trop mystérieux ou trop absurde), nous nous entraînons avec son résumé, sa représentation symbolique dans notre Rituel.

Partant, je le répète, cette planche est le fruit d’un émerveillement sincère, le mien (et j’espère le vôtre), devant notre Rituel, devant un dispositif pédagogique à deux couches, qui sent son millénaire, soit, mais qui fonctionne fort efficacement à chaque Tenue, avec une fraîcheur qui fait du bien et qui rend possible une initiation permanente. Une initiation, non pas à des secrets transcendants, à une parole qui descendrait de l’Olympe, mais bien une initiation à l’unique objet de notre travail : le travail de notre propre Pierre.

Dans ma Maçonnerie, il n’est qu’une initiation. Je suis ici avec vous pour m’initier à la lecture critique du plus grand de mes propres mystères : c’est à dire moi-même. Et, pour ce faire, il n’est à mon sens de meilleur chemin que de vivre activement l’expérience directe de nos Tenues si formalisées, dans la séquence didactique de notre Rituel, au milieu des représentations de nos symboles et au son des invocations de nos valeurs.

Mes Frères (, mes Soeurs), tout cela pour vous confirmer cette seule et simple chose : à mon coeur, la Maçonnerie, c’est kloug !
Que vous dire d’autres ce midi ? Ben… rien.
J’ai dit, Vénérable Maître…

Intelligence artificielle et artifices de l’intelligence (20241211)

Temps de lecture : 24 minutes

Mises-en-bouche

Vénérable Maître et Vous, [mes Sœurs et] mes Frères en vos grades et qualités, je sais qu’une question lancinante vous taraude, au point d’avoir pris plus d’un apéritif en salle humide, afin de noyer votre malaise existentiel avant l’ouverture de nos travaux. Plus précisément, deux interrogations vous minent le moral. La première concerne la longueur de ma planche de ce midi (« Va-t-il dépasser les 45 minutes prescrites ?« ) et la seconde, nous l’avons tous [et toutes] en tête, tient en une question simple : « Allons-nous un jour initier un robot doté d’un moteur d’Intelligence Artificielle afin de permettre à nos travaux de nous rapprocher plus rapidement de la Vérité ? »

Aux deux questions, la réponse est « non », selon moi. Selon moi et selon l’algorithme simple grâce auquel je surveille le décompte des mots de ma planche. Il me confirme qu’elle reste sous les 6.750 mots, soit moins de 45 minutes de temps de parole. Pour réponse à la question 1, donc : non, nous ne serons donc pas en retard pour les Agapes. Ensuite, pour répondre à la question 2 : il y a peu de chances qu’un robot (fut-il assez brillant pour passer le filtre de nos Triangles) puisse un jour siéger parmi nous et y exercer son intelligence… artificielle.

Sans vouloir manquer de respect envers nos Apprentis, je ne doute pas qu’un robot puisse assurer le service en Salle humide, même en cas de fêtes conjuguées de plusieurs Ateliers ; d’autant que, le cas échéant, on aura probablement équipé ledit robot avec des bras supplémentaires pour lui rendre la tâche plus aisée. Mais je doute par contre que nous puissions partager avec lui cet humour si raffiné, si bienveillant et si didactique avec lequel nous traitons nos petits nouveaux, heureux que nous sommes d’avoir adoubé de nouveaux maillons, probes et libres.

Car libres, les algorithmes ne le sont pas (ils sont en fait dépendants de leurs cartes-mémoires) et, probes, ils le sont d’autant moins puisque, lorsqu’on leur demande de dire la Vérité, ils en fabriquent une qui est… statistiquement la plus probable !

Pour filer le parallèle, en initiant nos Apprentis, nous misons premièrement sur leur liberté de pensée et le travail de libération des dogmes et des assuétudes auquel ils pourront s’entraîner avec nous ; nous parions ensuite sur leur probité en ceci qu’ils représentent l’ordre tout entier dans le monde profane, OK, mais surtout parce que nous attendons, en retour de notre légendaire bienveillance, qu’ils partagent en toute sincérité leur expérience du cheminement maçonnique ; enfin, puisque nous savons que de vérité il n’y a pas plus que de secret maçonnique, nous espérons que toute vérité individuelle qu’ils soumettront au débat sera la plus pertinente… et pas, statistiquement, celle qui nous séduirait le plus.

La liberté, la probité et la pertinence : ce midi, nous allons donc ensemble nous appuyer sur ces points de comparaison entre intelligence artificielle et intelligence humaine pour déduire le travail à entreprendre afin de ne pas vivre une singularité de l’histoire de l’humanité, un moment néfaste où les seuls prénoms encore disponibles pour nos enfants seraient Siri, Alexa ou WatsonX…

Pour mémoire, le mot singularité – ici, singularité technologique – désigne ce point de rupture où le développement d’une technique devient trop rapide pour que les anciens schémas permettent de prévoir la suite des événements.

La même notion est employée pour décrire ce qui se passe, par exemple, à proximité d’un trou noir : les grandeurs qui d’habitude décrivent l’espace-temps y deviennent infinies et ne permettent plus de description au départ des paramètres connus. D’où notre choix plus que raisonnable de ne pas prendre le trou noir comme symbole en Loge et de lui préférer une étoile flamboyante…

Mais, revenons à l’Intelligence Artificielle car tout débat a besoin d’un contexte. En effet, à moins de croire en un dieu quelconque, aucun objet de pensée ne peut décemment être discuté dans l’absolu et, cet absolu, nous n’y avons pas accès.

Alors versons à ce dossier ‘très tendance’ quelques pièces, en vrac, à titre de mises en bouche…

  1. Pièce n°1 de 7 : Brièvement d’abord. C’est l’histoire d’un panneau affiché dans une bibliothèque anglophone qui évoque la menace d’un grand remplacement avec beaucoup d’humour (merci FaceBook), je cite : « Merci de ne pas manger dans la bibliothèque : les fourmis vont pénétrer dans la bibliothèque, apprendre à lire et devenir trop intelligentes. La connaissance c’est le pouvoir, et le pouvoir corrompt, donc elles vont devenir malfaisantes et prendre le contrôle du monde. Sauvez-nous de l’apocalypse des fourmis malfaisantes. »
    Au temps pour les complotistes de tout poil : l’intelligence artificielle est un merveilleux support de panique, puisqu’on ne la comprend pas. Qui plus est, l’AI ou IA est un sujet porteur pour les médias : je ne doute pas que les sociétés informatiques qui en vendent se frottent les mains face au succès de ce nouveau « marronnier », qui trouve sa place dans les gros titres, pendant les périodes sans scoop, parmi les « Adaptez notre régime minceur avant l’été« , « Elvis Presley n’est pas mort : les archives de la CIA le prouvent » et, si vraiment on n’a plus rien à dire, un dossier « Secrets de la Franc-Maçonnerie : la septième photo va vous étonner. » Plus on en parle, plus on en vend, ne l’oublions pas.
  2. Pièce n°2 de 7 : Moins rigolo mais toujours dans des domaines prisés par les alarmistes, la confidentialité serait mise à mal par l’utilisation des IA. Là, on revient à une réalité, celle des entreprises : pour répondre à des cahiers spéciaux des charges de plus en plus exigeants et dévoreurs de temps, beaucoup de responsables commerciaux s’adjoignent l’assistance de ChatGPT (licence payante) pour rédiger leur documents de soumission et, ce faisant, partagent des données confidentielles de leur entreprise avec le GPT (GPT signifie en anglais Generative Pre-trained Transformer, soit transformeur génératif pré-entraîné que j’aurais plutôt traduit par « transformateur » en français). Si c’est confortable, économise beaucoup de temps et donne des résultats surprenants de pertinence en termes techniques, le partage de données confidentielles sur des serveurs externes reste une faute professionnelle grave !
    Autre chose est l’utilisation individuelle du même outil (même licence payante) par des consultants indépendants qui doivent également « pisser à la copie », comme on dit, et qui demandent à ChatGPT une première version du texte qu’ils doivent rédiger, un brouillon, un draft, sur lequel ils reviennent ensuite pour lui donner « forme humaine ».
  3. Pièce n°3 de 7 : J’ai moi-même fait l’expérience lorsqu’il m’a fallu rédiger un article nécrologique sur André Stas dans wallonica.org, ma petite encyclopédie en ligne.
    André Stas était un artiste pataphysicien liégeois né en 1949, qui vient de passer l’arme à gauche en 2023. Par curiosité, j’ai demandé à ChatGPT qui était André Stas.
    Réponse du robot : « André Stas était un chimiste belge du XIXe siècle, né le 30 décembre 1813 à Leuven en Belgique et décédé le 13 décembre 1864 à Schaerbeek. Il est surtout connu pour sa découverte de la loi de Stas, qui a permis d’établir avec précision les masses atomiques des éléments chimiques. […] Cette méthode a jeté les bases de la chimie moderne. […] Sa contribution à la science lui a valu de nombreux honneurs, notamment l’élection à l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique en 1850. » Français 10/10. Réponse impressionnante de précision… mais pas vraiment de pertinence !
    La réponse du robot est d’ailleurs identique si la question devient : “Qui était le liégeois André Stas ?” et lorsque ChatGPT est à nouveau sollicité avec la question “Qui était l’artiste liégeois André Stas ?“, la réponse ne se fait pas attendre : « Je suis désolé, mais il n’y a pas d’artiste liégeois connu sous le nom d’André Stas. Le nom André Stas est généralement associé à un chimiste belge du XXe siècle, comme je l’ai expliqué dans ma réponse précédente. »
    Le chimiste belge évoqué s’appelait en fait Jean-Servais Stas ; la datation donnée (1813-1864) aurait dû être (1813-1891) et, personnellement, j’avais l’habitude de situer ces dates au XIXe siècle, et non au XXe ; par ailleurs, notre André Stas n’était pas un inconnu : la messe est dite !
  4. Pièce n°4 de 7 : Une expérience similaire a été faite par un sémanticien français, Michelange Baudoux, qui a donné à ChatGPT le devoir suivant : « Quelles sont les trois caractéristiques les plus importantes de l’humour chez Rabelais ? Illustre chaque caractéristique avec un exemple suivi d’une citation avec référence à la page exacte dans une édition de ton choix. » Du niveau BAC, du lourd…
    Avec l’apparence d’une confiance en soi totale, le robot a répondu par un texte complet et circonstancié, qui commençait par le nécessaire « Voici trois caractéristiques de l’humour chez Rabelais, illustrées avec des exemples et des citations… » Vérification faite, les trois caractéristiques étaient crédibles mais… les citations étaient inventées de toutes pièces et elles étaient extraites d’un livre… qui n’a jamais existé. Dans son article Baudoux explique en outre pourquoi, selon lui, « intelligence artificielle » est un oxymore (un terme contradictoire). Détail intriguant : il tutoie spontanément le robot qu’il interroge et on peut se demander d’où lui vient cette familiarité ?
  5. Pièce n°5 de 7 : Le grand remplacement n’est pas qu’un terme raciste, il existe aussi dans le monde de la sociologie du travail.
    « Les machines vont-elles nous remplacer professionnellement » était le thème d’un colloque de l’ULiège auquel j’ai assisté et au cours duquel un chercheur gantois a remis les pendules à l’heure sur le sujet. Il a corrigé deux points cruciaux qui, jusque là, justifiaient les cris d’orfraie de l’Office de l’Emploi belge et des syndicats.
    Le premier concernait l’étude anglaise qui aurait affirmé que 50 % des métiers seraient exercés par des robots en 2050. Le texte original disait « pourrait techniquement être exercés« , ce qui est tout autre chose et avait échappé aux journalistes qui avaient sauté sur le scoop. D’autant plus que, deuxième correction : si la puissance de calcul des Intelligences Artificielles connaît une croissance exponentielle (pour les littéraires, dont je suis : ça veut dire « beaucoup et chaque fois beaucoup plus« ), les progrès de la robotique qui permet l’automatisation des tâches sont d’une lenteur à rendre jaloux un singe paresseux sous Xanax. Bonne nouvelle, donc, pour nos Apprentis qui garderont encore longtemps leur job derrière le bar.
  6. Pièce n°6 de 7 : Dans le même registre (celui du grand remplacement professionnel, pas de la manière de servir 3 bières à la fois), les juristes anglo-saxons sont moins frileux que les nôtres et, même : ils sont assez excités par l’idée d’un fouineur digital qui puisse effectuer des recherches rapides dans la jurisprudence, c’est à dire pour eux, dans le corpus gigantesque de toutes les décisions prises dans l’histoire de la Common Law, le système de droit appliqué par les pays anglo-saxons. Il est alors plutôt question que l’Intelligence Artificielle dépouille des millions de références, pour isoler celles qui sont pertinentes dans l’affaire concernée plutôt que de vraiment déléguer la rédaction des conclusions à soumettre au Juge. Je demanderai discrètement à nos juristes maison s’ils font ou non appel à ChatGPT pour leurs conclusions…
  7. Pièce n°7 de 7 : Dernière expérience, celle de la crise de foie. Moi qui vous parle ce midi, j’en ai connu des vraies et ça se soigne avec de la Liqueur du Suédois (je vous la recommande pendant les périodes de fêtes qui arrivent). Mais il y a aussi les problèmes de foie symboliques : là où cet organe nous sert à s’approprier les aliments que nous devons digérer et à en éliminer les substances toxiques, il représente aussi symboliquement la révolte et la colère… peut-être contre une réalité trop dure à digérer.
    C’est ainsi que le Titan Prométhée (étymologiquement : le Prévoyant), représentera la révolte contre les dieux, lui qui a dérobé le feu de l’Olympe pour offrir aux hommes les moyens de développer leur première technologie, leurs premiers outils. Zeus n’a pas apprécié et l’a condamné à être enchaîné sur un rocher (la matière, toujours la matière) et à voir son foie dévoré chaque jour par un aigle, ledit foie repoussant chaque nuit. Il sera ensuite libéré par Hercule au cours de la septième saison sur Netflix.

IA : un marteau sans maître ?

Le mythe de Prométhée est souvent brandi comme un avertissement contre la confiance excessive de l’homme envers ses technologies. De fait, l’angoisse des frustrés du futur, des apocalyptophiles, comme des amateurs de science-fiction alarmistes, porte principalement sur la révolte des machines, ce moment affreux où les dispositifs prendraient le pouvoir.

© Côté

Les robots, développés par des hommes trop confiants en leurs capacités intellectuelles, nous domineraient, en des beaux matins qui ne chanteraient plus et qui sentiraient plutôt l’huile-moteur. Nous serions alors esclaves des flux de téra-octets circulant entre les différents capteurs de Robocops surdimensionnés, malveillants et ignorants des 3 lois de la robotique formulées par Isaac Asimov en… 1942. Je les cite :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
  2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;
  3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

Une illustration magnifique de cette problématique-là est donnée par Stanley Kubrick dans son film 2001, l’odyssée de l’espace. Souvenez-vous : une expédition est envoyée dans l’espace avec un équipage de 5 humains, dont trois sont en léthargie (il n’y a donc que deux astronautes actifs) ; cet équipage est secondé par un robot, une Intelligence Artificielle programmée pour réaliser la mission et baptisée HAL (H-A-L : si vous décalez d’un cran chaque lettre, cela donne IBM). HAL n’est qu’intelligence, au point qu’il va éliminer les astronautes quand ceux-ci, pauvres humains, menaceront le succès de la mission. Pour lui, il n’y a pas de volonté de détruire : il est simplement logique d’éliminer les obstacles qui surgissent, fussent-ils des êtres humains.

Kubrick fait de HAL un hors-la-loi selon Asimov (il détruit des êtres humains) mais il pousse le raffinement jusqu’à une scène très ambiguë où, alors que Dave, le héros qui a survécu, débranche une à une les barrettes de mémoire du robot, celui-ci affirme : « J’ai peur« , « Mon esprit s’en va, je le sens… » On voit ici le génie du réalisateur qui s’amuse à brouiller les cartes : une Intelligence Artificielle connaît-elle la peur ? Un robot a-t-il un esprit ? Car, si c’est le cas et que HAL n’est pas simplement un monstre de logique électronique qui compare les situations nouvelles aux scénarios prévus dans sa mémoire : l’Intelligence Artificielle de Kubrick, ou de Arthur C. Clarcke, son scénariste, a consciemment commis des assassinats et peut donc être déclarée ‘coupable’…

Et si Kubrick brouille les cartes (mémoire) avec la possibilité d’un robot doté d’une conscience en… 1968, il est beaucoup plus sérieux quand il montre le risque encouru lorsqu’on donne les clefs de la maison à un dispositif dont le fonctionnement est purement logique (je n’ai pas dit ‘raisonnable’). Dans son film, il y a bel et bien mort d’homme… du fait d’un robot !

A la lecture de ces différents éléments, on peut garder dans notre manche quelques mots-miroirs pour plus tard. Je parle de mots-clefs comme ‘menace extérieure’, ‘dispositif’, ‘avenir technologique’, ‘grand remplacement’, ‘confiance dans la machine’, ‘intelligence froide’, ‘rapport logique’ et, pourrait-on ajouter : ‘intellect‘, conscience‘ et ‘menace intérieure‘, nous allons y venir.

Mais, tout d’abord, il faudrait peut-être qu’on y voie un peu plus clair sur comment fonctionne une Intelligence Artificielle (le calculateur, pas la machine mécanique qui, elle, s’appelle plutôt un robot). Pour vous l’expliquer, je vais retourner… au début de mes années nonante !

A l’époque, je donnais des cours de traduction à l’ISTI et j’avais été contacté par Siemens pour des recherches dans le cadre de leur projet de traduction automatique, appelé METAL. C’était déjà une application de l’Intelligence Artificielle et le terme était déjà employé dans leurs documents, depuis le début des travaux… en 1961. METAL était l’acronyme de Mechanical Translation and Analysis of Languages. On sentait déjà les deux tendances dans le seul nom du projet : traduction mécanique pour le clan des pro-robotique et analyse linguistique pour le clan des humanistes. Certaines paires de langues avaient déjà été développées par les initiateurs du projet, l’Université du Texas, notamment le module de traduction du Russe vers l’Anglais (on se demanderait bien pourquoi, en période de guerre froide).

Siemens avait repris le flambeau mais sans connaître le succès escompté, car le modèle de METAL demandait trop… d’intelligence artificielle pour l’époque. Je m’explique brièvement. Le projet était magnifique et totalement idéaliste.

Noam Chomsky – qui n’était pas pas encore le philosophe hélas devenu muet que l’on connaît aujourd’hui – avait développé ce que l’on appelait alors la Grammaire Générative Transformationnelle. En bon structuraliste, il estimait que toute phrase est générée selon des schémas permanents de la langue dans laquelle elle est utilisée.

Les chercheurs de METAL en on fait leurs choux gras et on construit un système extrêmement complexe capable d’analyser (analyser : le mot est important), d’analyser donc les blocs linguistiques de la langue à traduire (la langue-source) et de les regénérer dans la langue-cible en respectant ses règles internes (règles de grammaire, d’orthographe, etc.). Et ceci en tenant compte des expressions idiomatiques. Deux exemples :

      1. FR : « Enchanté ! » > UK : « How do you do ! » > expression idiomatique que l’on peut transposer sans traduire la phrase ;
      2. FR : « Mon Vénérable la joue fair play » > UK : « My Venerable Master is being fair » > phrase où la syntaxe doit être analysée + une expression idiomatique.

Le schéma utilisé par les ingénieurs de METAL supposait donc la connaissance des structures de chaque langue (source et cible) et une formidable capacité d’analyse permettant de générer la traduction. C’est ce que la machine n’a pas pu gérer à l’époque… faute d’intelligence.

Le grand rêve Chomskien de structures linguistiques universelles a alors été balayé du revers de la main, pour des raisons économiques, et on en est revenu au modèle de traduction bon-marché des correspondances de un à un de SYSTRAN, un autre projet plus populaire qui alignait des paires de phrases traduites que les utilisateurs corrigeaient au fil de leur utilisation, améliorant la base de données à chaque modification… quand tout allait bien. C’est le modèle qui tourne aujourd’hui derrière un site comme LINGUEE.FR ou GOOGLE TRANSLATE.

Pour reprendre les mêmes exemples, si vous demandez la traduction de ‘enchanté‘ hors contexte vous pouvez obtenir ‘charmed‘ ou ‘enchanted‘ aussi bien que « How do you do ! » Pour la deuxième phrase de mon exemple, si vous interrogez LINGUEE.FR, et que vous constatez que la traduction anglaise enregistrée dans la mémoire est « My Venerable Monster is being fair » (ce qui équivaudrait à « Mon vieux dragon est blondinet« ), vous signalez l’erreur et votre correction améliore automatiquement la mémoire de référence et ainsi de suite…

De la même manière, nous utilisions déjà des applications de TAO (ce n’est pas de la philosophie, ici : T.A.O. est l’acronyme de Traduction Assistée par Ordinateur). Elles fonctionnaient selon le même modèle. Dans notre traitement de texte, on réglait le degré de similarité avec lequel on voulait travailler : 80% voulait dire qu’on demandait à l’application de fouiller dans la mémoire de traduction fournie par le client, c’est-à-dire, virtuellement, un gigantesque tableau à deux colonnes : une colonne pour l’anglais et une pour leurs traductions existantes en français ; au logiciel de nous fournir ensuite toute traduction déjà faite pour ce client-là, qui ressemblait au minimum à 80% à la phrase à traduire.

Exemple pour un mode d’emploi IKEA : je dois traduire l’équivalent de « Introduire la vis A23 dans le trou préforé » et cette phrase est similaire à plus de 80% à la phrase, déjà traduite dans la mémoire, « Introduire le tenon A12 dans le trou préforé« . Le logiciel me proposera la traduction existant dans sa mémoire comme un brouillon fiable puisqu’elle est exacteà plus de 80%.

Pourquoi ce détail ? Pour faire la différence avec l’Intelligence Artificielle dont nous parlons aujourd’hui, qui répond avec assurance, comme si elle disait la vérité… à 100% !

Reste que, à notre niveau, dire que le moteur informatique d’Intelligence Artificielle est malhonnête serait une insulte pour notre intelligence… humaine : un algorithme n’a pas conscience de valeurs comme la droiture ou, comme nous le disions, comme la probité.

Tout ceci nous renvoie plutôt à nous-mêmes et au statut que nous accordons, en bon prométhéens, à un simple outil, à un dispositif !

Le maître sans marteau ?

La problématique n’est pas nouvelle. Depuis l’histoire de Prométhée et du feu donné aux hommes, beaucoup de penseurs plus autorisés que nous ont déjà exploré la relation de l’Homme avec ses dispositifs. Des malins comme Giorgio Agamben, Jacques Ellul, Michel Foucault ou le bon vieux Jacques Dufresne, ont questionné notre perception du monde, l’appropriation de notre environnement, selon qu’elle passe ou non par des dispositifs intermédiaires, en un mot, par des médias au sens large.

© Gary Larson

C’est ainsi que différence est faite entre, d’une part, la connaissance immédiate que nous pouvons acquérir de notre environnement (un exemple : quand vous vous asseyez sur une punaise et que vous prenez conscience de son existence par la sensation de douleur aux fesses émise dans votre cerveau) et, d’autre part, la connaissance médiate, celle qui passe par un dispositif intermédiaire, un médium (par  exemple : je ne pourrais pas lire ma planche de ce midi, sans l’aide de mes lunettes).

Dans le cas de mes lunettes, il s’agit d’un dispositif passif qui m’aide à prendre connaissance de mon environnement dans des conditions améliorées. Dans ce cas, le dispositif est un intermédiaire – fort utile – dont la probité ne fait aucun doute : je conçois mal que mes lunettes faussent volontairement ma vision du monde physique qui m’entoure. Dans ce cas, les deux types de connaissance – immédiate et médiate – restent alignées, ce qui est parfait dans un contexte technique, où l’outil se contente d’augmenter passivement les capacités de mon corps, là où elles sont déficientes.

Mais qu’en est-il lorsque l’outil, le dispositif est actif, par exemple lorsque la vision des choses qu’il me propose dépend de sa programmation. Que l’on pense à l’algorithme de Google qui renvoie des réponses paramétrées selon mon profil d’utilisation du moteur de recherche. Dans ce cas, le dispositif m’offre activement une vue déformée, filtrée, de mon environnement, un biais défini par ailleurs (pas par moi), et ce, avec neutralité, bienveillance ou malveillance, selon les cas.

Transposé dans le monde des idées, l’exemple type, la quintessence d’un tel dispositif actif qui offre à notre conscience une vue biaisée du monde autour de nous est ce que nous appelons, tout simplement, le… dogme. Le dogme (et au-delà du dogme, la notion même de vérité), le dogme connaît le monde mieux que nous, sait mieux que nous comment aborder notre expérience personnelle et dispose souvent de sa police privée pour faire respecter cette vision. Si nous lui faisons confiance, le dogme se positionne comme un médium déformant, un intermédiaire pas réglo, placé entre le monde qui nous entoure et la connaissance que nous en avons.

Aborder le dogme et, plus précisément, la religion sous l’angle de l’intermédiaire, du dispositif, ce n’est pas nouveau et la connaissance proposée aux adeptes de religions a ceci de particulier que, non seulement il s’agit d’une connaissance médiate, mais que, ici, le medium est une fin en soi, qu’il définit en lui la totalité de la connaissance visée. De cette manière, un intégriste religieux pourrait se retirer du monde et s’appuyer sur les seules Écritures pour conférer sur la morale ou sur la nécessité de payer son parking en période de soldes. En fait, c’est précisément ce que nous appelons l’intégrisme…

Or, notre approche de la Connaissance, à nous Maçons, ne peut se satisfaire d’une image du monde fixe et prédéfinie, qui soit déjà consignée dans des textes codés, stockés dans une mémoire électronique, gardés par Dan Brown avec la complicité du Vénérable : ceci impliquerait que cette vérité ultime existe quelque part (comme dans le monde des Idées de Platon), qu’elle soit éternelle et que seuls certains d’entre nous puissent y avoir accès. Quelle chance n’avons-nous pas que notre Rituel éloigne notre regard de ces fadaises et répète à l’envi : « pratique le doute, baisse la tête et bosse sur ta pierre, p’tit con.« 

Le travail est en effet au centre de toutes nos représentations et nous naviguons à chaque Tenue entre les rayons d’un Brico spirituel qui, de la Truelle à l’Équerre, nous invite à la pratique de notre humanité, à trouver la Joie (on peut aussi dire la Beauté) dans le sage exercice de notre Force. Ceci suppose assurément de ne pas tout déléguer à un dispositif !

« Travaillez, prenez de la peine« , « Taille ta pierre, Robert« , « Rien n’est fait tant qu’il reste à faire… » : le Maçon se définit par son travail et comme il est aujourd’hui un Maçon spéculatif, on précisera « par son travail intellectuel« , par sa délibération intime.

Or, pour retourner au cœur du sujet de ce midi, réfléchir, l’Intelligence Artificielle le fait aussi. Oui : elle le fait, et plus vite, et mieux ! Mais, me direz-vous avec sagesse, le dispositif d’Intelligence Artificielle ne fait que manipuler des savoirs pré-existants, calculer des données mémorisées, il n’a pas accès à la Connaissance active comme nous, faute de disposer d’une Conscience

Quand Carl-Gustav Jung dit : « Ce que tu ne ramènes pas à ta conscience te reviendra sous forme de destin« , il propose lui aussi de travailler, plus précisément de travailler à élargir le champ de notre conscience, à défaut de quoi, nos œillères, nos écailles sur les yeux, nous mettront à la merci de nos pulsions refoulées ou d’une réalité déformée par des biais cognitifs.

Pour lui aussi, manifestement, le couple Connaissance-Conscience serait alors l’attribut qui nous permettrait de faire la différence entre l’Homme et la Machine.

On l’opposerait alors au couple Savoirs-Mémoire évoqué au XVIIe par le matheux le plus intéressant de l’histoire de la religion catholique, l’inventeur torturé de la machine à calculer, j’ai nommé : Blaise Pascal. Je le cite : « La conscience est un livre qui doit être consulté sans arrêt. » La conscience est vue ici comme l’ancêtre de la carte-mémoire des Intelligences Artificielles !

Mais, ici encore, de quoi parlons-nous ?

Nous voici en fait rentrés dans le périmètre d’une science récente, baptisée la noétique (du grec « noûs » pour connaissance, esprit). Il s’agit de l’étude de la connaissance, sous tous ses aspects.

Endel TULVING est un neuroscientifique canadien d’origine estonienne qui vient de mourir, le 11 septembre 2023. Rassurez-vous, l’homme a d’autres qualités : il a dressé une taxonomie de la conscience en trois types : la conscience autonoétique, la conscience noétique et la conscience anoétique. Je donne la parole à l’anthropologue belge Paul JORION pour les explications. Il cite des définitions de 2023, des textes récents donc :

La conscience autonoétique est la conscience réfléchie de soi : la capacité de situer son expérience actuelle dans le cadre d’un récit de sa propre vie qui s’étend au passé et à l’avenir.

Je reprends la main pour vous donner quelques exemples : la conscience autonoétique est en jeu lorsque votre adolescente est vexée que vous ayez toujours préféré sa soeur ; lorsque Jeanine fatalise avec « Il n’y a qu’à moi que des trucs comme ça arrivent » ; lorsque vous vivez un burn-out de dépendant au travail (on dit Workaholic en bon français) parce que vous aviez absolument besoin de la reconnaissance de vos pairs ou, plus techniquement, chaque fois que l’image que vous avez de vous-même ne correspond pas à votre activité réelle. Le psychologue Paul Diel parlait de « vanité » (ce qui est vain) à ce propos (c’était en 1947). Et Jorion emploie le mot « récit » à dessein : la conscience autonoétique, c’est l’autofiction, c’est la représentation de soi exprimée dans le langage de la fiction et des mythes (je me sens Batman ou je me sens Gollum…).

Je rends la parole à Jorion :

La conscience noétique implique une conscience sémantique et conceptuelle sans conscience de soi ; elle implique la capacité d’appliquer des concepts à vos perceptions actuelles et de générer des connaissances à partir de celles-ci.

Pause. La conscience noétique s’exprime donc en mots et se veut logique. Elle génère en nous des explications logiques qui fondent notre représentation du monde. Untel va vivre des angoisses terribles à cause d’une épidémie qui ravage le Sud-Soudan ; une autre va s’interdire de prendre le métro parce que les femmes seules s’y font toujours harceler ; un troisième va brandir des chiffres de la Banque Mondiale pour expliquer l’agression militaire d’un pays envers un autre ; un dernier enfin va faire des choix pro-life par respect de la parole de son Saint-Pontife, qui ne s’est pas emmerdé en la matière, lors de sa dernière visite en Belgique. Partant, c’est sur le terrain de notre conscience noétique et de tous ses dogmes, de toutes ses explications, que chacun va bâtir sa conformité.

Jorion, à nouveau :

La conscience anoétique, peut-être la plus insaisissable de toutes, est une expérience qui n’implique ni conscience de soi ni connaissance sémantique. Elle comprend, par exemple, des sentiments […] de confort ou d’inconfort, de familiarité, de malaise, de présence ou d’absence, de fatigue, de confiance, d’incertitude et de propriété. Il s’agit par exemple du sentiment que l’objet que l’on voit du coin de l’œil est bien un oiseau, du sentiment, en rentrant chez soi, que les choses sont telles qu’on les a laissées (ou pas), du sentiment que l’on est en train de contracter une maladie. Chez l’homme, ces sensations anoétiques se situent en marge de la conscience et ne sont que rarement au centre de l’attention. Chez d’autres animaux, il est possible que l’anoétique soit tout ce qu’il y a.

Fin de citations. L’anoétique serait donc l’animal en nous, mémoire traumatique comprise. J’en veux pour exemple le stress que je ressens chaque fois que mon facteur m’apporte un recommandé… Je vous le disais, rien que de la spontanéité ou des réflexes conditionnés, pas de grands mots, pas d’explications verbeuses. Rilke le dit magnifiquement dans ses Elégies de Duino :

Les bêtes pressentent et savent
Que nous n’habitons pas vraiment chez nous
Dans le monde interprété.

Au temps pour les définitions.

Allons plus loin. Quand le même Paul Jorion demande à ChatGPT (et vous remarquerez ici qu’il vouvoie le robot) : « Où situez-vous le niveau de conscience d’un GPT (comme vous-même) ?« , ledit GPT répond :

Dans la taxonomie tripartite de la conscience d’Endel Tulving, il est important de noter que GPT-3.5, ou tout autre modèle de langage d’IA, ne possède pas de conscience de la même manière que les humains. Les systèmes d’IA sont dépourvus d’expériences subjectives, d’émotions, de conscience de soi et de la compréhension profonde associée à la conscience humaine. Ils fonctionnent sur la base de modèles de données et de relations statistiques apprises au cours de leur formation. Sur la base de la taxonomie fournie, leurs capacités pourraient être partiellement classées dans la catégorie de la conscience « noétique » dans une certaine mesure. Il a la capacité de traiter et de générer des connaissances sémantiques et conceptuelles sans véritable conscience de soi ou conscience réflexive. Il peut appliquer des concepts à un texte d’entrée et générer des réponses qui semblent contextuellement pertinentes et cohérentes, ce qui s’apparente au niveau de conscience « noétique » décrit.

En répondant à d’autres questions de Paul Jorion, le GPT remet une couche et insiste (je résume) :

Il existe des différences importantes entre la façon dont les humains apprennent et la façon dont les modèles de langage de l’IA fonctionnent, ce qui contribue aux différences dans leurs capacités et leur conscience : (1) la profondeur et la portée de l’apprentissage… ; (2) la généralisation… ; (3) l’expérience subjective et la conscience… ; (4) la compréhension du contexte… ; et (5) l’apprentissage adaptatif, à savoir que les humains peuvent adapter leurs stratégies d’apprentissage, intégrer de nouvelles informations et réviser leur compréhension au fil du temps. Les modèles d’IA nécessitent un recyclage manuel pour intégrer de nouvelles données ou s’adapter à des circonstances changeantes.

Le GPT la joue modeste… et il a raison : il ne fait jamais que la synthèse statistiquement la plus logique de ce qu’il a en mémoire !

Plus encore, il aide (sans le savoir vraiment) Paul Jorion à faire le point quand ce dernier lui rappelle que, lorsqu’il lui a parlé un jour de la mort d’un de ses amis, le GPT avait écrit « Mes pensées vont à sa famille… » d’où émotion, donc ! pense Jorion. Et le logiciel de préciser :

La phrase « Mes pensées vont à sa famille… » est une réponse socialement appropriée, basée sur des modèles appris, et non le reflet d’une empathie émotionnelle ou d’un lien personnel. Le GPT n’a pas de sentiments, de conscience ou de compréhension comme les humains ; ses réponses sont le produit d’associations statistiques dans ses données d’apprentissage.

Comment faut-il nous le dire ? Les Transform(at)eurs Génératifs Pré-entraînés (GPT) font montre d’une capacité à anticiper le mot suivant dans la génération d’une phrase qui est bluffante, peut-être, mais qui reste indépendante d’une quelconque conscience. Ils sont très puissants car très rapides. Souvenez-vous de votre cours de physique : la puissance est la force multipliée par la vitesse !

Est-ce que ça veut dire que, faute de conscience auto-noétique et a-noétique, l’IA ne représentera aucun danger pour l’humanité avant longtemps ? Je ne sais pas et je m’en fous : la réponse n’est pas à ma portée, je ne peux donc rien en faire pour déterminer mon action.

Mais, est-ce que ça veut dire que nous pouvons faire quelque chose pour limiter le risque, si risque il y a ? Là, je pense personnellement que oui et je pense que notre sagesse devrait nous rappeler chaque jour qu’un outil ne sert qu’à augmenter notre propre force et que la beauté de nos lendemains viendra d’une sage volonté de subsistance, pas de notre aveugle volonté de croissance infinie avec l’aide de dispositifs efficaces à tout prix.

Résumons-nous : il semble actuellement acquis qu’une Intelligence Artificielle n’est pas dotée d’une conscience autonoétique d’elle-même. Idem, elle paraît dénuée d’une conscience anoétique qui lui donnerait à tout le moins autant d’instinct qu’un animal. Simplement, une Intelligence Artificielle fait, à une vitesse folle, une synthèse statistiquement probable de données présentes dans sa mémoire et génère sa réponse (pour nous) dans un français impeccable mais sans afficher de degré de certitude !

Quant à lui refuser une conscience noétique, en d’autres termes « une conscience sémantique et conceptuelle sans conscience de soi« , le questionnement qui en découle est au cœur de ma planche de ce midi.

Car, voilà. Ce midi, enfin, nous sommes plus malins, plus savants : nous savons tout de l’Intelligence Artificielle. Nous savons tout de l’intelligence, de la conscience, des rapports de cause à effet. Nous sommes des as de la noétique. Nous avons enregistré tous ces savoirs dans notre mémoire. Nous avons confiance en notre capacité logique. Nous sommes à même d’expliquer les choses en bon français et de répondre à toute question de manière acceptable, à tout le moins crédible, comme des vrais GPT !

Voilà, voilà, voilà, mais, en sommes-nous pour autant heureux d’être nous-mêmes ? Limiter notre satisfaction à nos savoirs nous suffit-il ?

Je n’en suis pas convaincu et j’ai l’impression que le trouble que l’on ressent face à la machine, les yeux dans l’objectif de la caméra digitale, cette froideur, ce goût de trop peu, nous pourrions l’attribuer à un doute salutaire qui ne porte pas sur les capacités de ladite machine mais bien sur le fait que le fonctionnement d’une Intelligence Artificielle, basé sur les mots et les concepts sans conscience de soi, pourrait bien servir de métaphore à certains comportements déviants dont nous, humains, nous rendons trop souvent coupables…

Une citation : « Ce qu’il y a de terrible quand on cherche la vérité, c’est qu’on la trouve »

Quelles qu’aient été les intentions de Remy de Gourmont (un des fondateurs du Mercure de France, mort en 1915) lorsqu’il a écrit cette phrase, elle apporte de l’eau à mon moulin. Il est de fait terrible, quand on cherche la Vérité avec un grand T, d’interroger une Intelligence Artificielle et… de toujours recevoir une réponse. Et on frôle l’horreur absolue, humainement parlant, quand on réalise que cette Vérité tant désirée est statistiquement vraie… à 80% (merci Pareto). Bienvenue en Absurdie !

Ces 80% de ‘certitude statistique’ (un autre oxymore !) donneraient un sourire satisfait au GPT, s’il était capable de satisfaction : il lui faudrait pour cela une conscience de lui-même, une conscience auto-noétique de sa propre histoire, une capacité à éprouver des passions et de l’affect. A défaut d’avoir des hormones, des neurones et des traumas, une Intelligence Artificielle ne peut pas non plus se targuer d’accéder à une conscience anoétique, non-verbalisée et reptilienne, on l’a assez dit maintenant.

Reste cette capacité dite noétique, nourrie de structures verbales et de concepts, de rapports principalement logiques et de représentations intellectuelles du monde, non-validées par l’expérience ! bref, d’explications logiques !

C’est avec cette froideur explicative que le robot répond à nos requêtes, fondant son texte sur, postulons, 80% de données pertinentes selon sa programmation, des données exclusivement extraites de sa mémoire interne. Il nous vend la vérité pour le prix du 100% et les 20% qu’il a considérés comme hors de propos sont pour lui du bruit (des données extraites non-pertinentes) ou du silence (une absence de données).

Le GPT, l’Intelligence Artificielle, nous vend la carte pour le territoire !

En prendre conscience est un beau moment maçonnique car, nous-mêmes, n’avons-nous pas aussi, quelquefois, tendance à fonctionner comme des Intelligences Artificielles, à délibérer dans notre for intérieur comme des GPT et à nous nourrir d’explications logiques, générées in silico (c’est-à-dire dans le silicium de notre intellect), générant à volonté des conclusions dites rationnelles alors qu’elles ne sont que logiques, des arguments d’autorité et des rapports de causalité bien éloignés de notre expérience vitale ?

Pire encore, ne considérons-nous pas souvent qu’une explication peut tenir lieu de justification et que ce qui est expliqué est d’office légitime ? En procédant ainsi, ne passons-nous pas à côté des 20% restant, négligés par le robot, obsédé qu’il est par ses savoirs, ces 20% qui, pourtant, constituent, pour nous humains, le pourcentage de connaissance active bien nécessaire à une saine délibération interne.

Qui plus est, ce faisant, nous ne rendons pas justice à notre Raison : nous clamons qu’elle n’est que science, nous la travestissons en machine savante, logique et scientifique, spécialisée qu’elle serait dans les seules explications intellectuelles.

Dans ma Maçonnerie, la Raison est autre chose qu’une simple intelligence binaire, synthétisée par un algorithme, verbalisant et conceptualisant tous les phénomènes du monde face auxquels je dois prendre action.

Non, la Raison que j’aime vit d’autre chose que des artifices de l’intellect, plus encore, elle s’en méfie et trempe sa plume dans les 100% de la Vie qui est la mienne, ceci pour répondre à mes interrogations intimes ; elle tempère la froide indépendance de mes facultés logiques avec les caresses et les odeurs de l’expérience et du doute et des instincts, avec la peur et l’angoisse et avec la poésie et les symboles qui ne parlent pas la même langue que mes raisonnements juchés au sommet de la pyramide de l’intellect.

La Raison que j’aime est dynamique et je la vois comme un curseur entre deux extrêmes.
A une extrémité de la graduation, il y a ce que je baptiserais notre volonté de référence, notre soif inquiète d’explications logiques, de réponses argumentées qui nous permettent, finalement, de ne pas décider nous-mêmes, puisqu’il suffit d’être conforme à ce qui a été établi logiquement, scientifiquement, dogmatiquement.
A l’autre extrémité, il y a la volonté d’expérience et le vertige qui en résulte. De ce côté-là, on travaillera plutôt à avoir les épaules aussi larges que sa carrure et on se tiendra prêt à décider, à émettre un jugement subjectif mais sincère.

La pensée libre se mesure au positionnement du bouton de curseur sur cette échelle, une échelle dont je ne connais pas l’étalonnage et dont la graduation nous permettrait de mesurer l’écart entre volonté de référence et volonté d’expérience, plus simplement, entre les moments où je fais primer les explications et les autres où c’est mon adhésion à la situation réelle qui préside à mon jugement.

La Raison que j’aime veille en permanence (lorsqu’elle reste bien réveillée) à me rappeler d’où je délibère face aux phénomènes du monde intérieur comme extérieur. Elle m’alerte lorsque je cherche trop d’explications là où l’intuition me permettrait d’avancer ; elle me freine là où mes appétences spontanées manquent de recul. C’est peut-être en cela que la Raison me (nous) permet d’enfin renoncer à la Vérité (qu’elle soit vraie à 80% ou à 100%) !

Henri Gougaud est un conteur magnifique et j’aimerais conclure avec une brève citation de ce cher disparu, une généreuse invitation à ne pas trop se satisfaire des explications logiques. Je le cite :

L’intellect voudrait que la vie ne soit qu’une énigme, alors qu’elle est un mystère. On peut résoudre une énigme, la vaincre et ne laisser qu’une rassurante lumière, là où étaient des ombres. On ne peut qu’explorer un mystère, sans espérer l’abolir. Explorons donc !

Tout est dit : fruits de nos explorations, les 20% de connaissance active que nous ne partageons décidément pas avec les Intelligences Artificielles ont encore un bel avenir dans nos Loges. Il est vrai qu’en Maçonnerie, nous ne tutoyons que les vivants !

J’ai dit, Vénérable Maître…

20241108– Planche musicale n°42

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Changement de COD

 

Entrée de la COD GOTTSCHALK Louis-Moreau (), Le bananier, Op. 5
Reconnaissance des F:. MANCINI Henri (1924-1994)Pink Panther Theme
Ouverture des travaux RAMEAU Jean-Philippe (1683-1764)Castor et Pollux : Scène funèbre
Attente des délégués COUPERIN François (1668-1733), Les Ombres Errantes (25e ordre)
Entrée des délégués POULAIN Simon (1906-2004), Liberation March
Ambulatoire Me cérémonies SAINT-SAËNS, Camille (1835-1921) : Le Carnaval des Animaux, R. 125: VII. Aquarium
Ambulatoire Orateur etc. VISION STRING QUARTET : Samba
Ambulatoire Surveillants van der ROOST, Jan (né en 1956) : arr. trad. Rikudim
Ambulatoire autres Officiers… DIABATE, Sidiki (né en 1992) : Rachid Ouiguini

 

20241108– Planche musicale n°41

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Passage sous le bandeau

 

Entrée de la COD WILLIAMS John (né en 1932) : Harry Potter – Entry into the Great Hall and the Banquet
Reconnaissance des Frères Abdelmadjid Guemguem dit GUEM (1947-2021) : Le serpent
Ouverture des travaux PÄRT Arvo (né en 1935) : My Heart’s in the Highlands
Profane 01 EINAUDI Ludovico (né en 1955) : Primavera
Profane 02 WAGNER Richard (1813-1883) : Sigfried Idyll
Ambulatoire SCARLATTI Domenico (1685-1757) : Sonata for Keyboard & Mandolin in D Minor, Kk. 90: I. Grave
Sac aux propositions… BERLIN Irving (1888-1989) : Cheek to cheek
Clôture des travaux PÄRT Arvo (né en 1935) : Für Alina
Sortie du Temple VEARNCOMBE Colin (1962-2016) : Wonderful Life

 

Les origines du Mal : mythe(s), symboles et réalité(s)

Temps de lecture : 4 minutes

HYPOTHESE DE TRAVAIL PRELIMINAIRE

    • DIEU EST MUET, en d’autres termes: l’Ordre universel, le Logos, est, sans se préoccuper de l’ô. Le Verbe est ineffable ! Sa compréhension n’est pas donnée, même pas révélée. Les taoïstes ne disaient-ils pas « Le Tao que l’on peut dire n’est pas le Taô pour toujours ». De même, dans le mythe chrétien, le seul interdit posé Par Dieu à Adam est qu’il ne doit pas toucher aux fruits de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal.
      FORMULE : GOD = NO PUSH
    • et L’HOMME EST SOURD, en d’autres termes: si, d’origine, la compréhension de l’Ordre universel (fut-il immanent ou transcendant) n’est pas donnée à l’ô noyé dans sa dimension accidentelle ( contraire d’essentielle) et dans « le petit calcul » ( contraire du « grand calcul », de la dimension essentielle selon Diel), l’ô, par ailleurs, ne se préoccupe pas spontanément/ ne dispose pas, en version standard, des outils pour accéder à une compréhension/intuition de l’Ordre.
      FORMULE: MAN = NO PULL
    • alors DU DOUBLE HANDICAP NAIT LE MYSTERE, en d’autres termes : de la noncommunication spontanée entre les deux parties naît la notion de mystère, à savoir (sachant que la pulsion/dimension spirituelle est une des trois pulsions/dimensions de l ‘ô, avec la sexualité et la matérialité) que l’ ô, se sachant mortel et notant la manifestation de la divinité dans l’organisation même de la vie, de la réalité et de sa légalité (justice immanente et loi d’ambivalence), ne peut se sevrer du besoin de comprendre, de percer le Mystère. Et, face au Mystère, L’O SE RACONTE DES HISTOIRES didactiques, lors naît le mythe explicatif et son vocabulaire, le symbole.

COMMENTAIRES SUR LE TITRE

    1. origines: la temporalité est absente de toute notion essentielle (la blague voltairienne de l’horloger ne renvoie qu’à la bonne organisation « mécanique » du monde). La notion d’origine ne peut donc référer qu’à un rapport de causalité: quelle est la cause du Mal ? Chez l’ ô au jour le jour (petit calcul, dimension accidentelle) et quelle en est la représentation dans le mythe.
    2. Mal: la notion de Mal découle/dépend de l’interprétation du Logos pour laquelle on opte. L’option transcendante n’ayant pas sa place ici, l’option immanente (« il n’est rien que ce qui est, réellement ») ramène la notion de Mal au « mal que l’on se fait à soi-même en ne respectant pas le sens de la vie ». De fait, si le travail de l’honnête ô est de fonder l’éthique de son existence, sa morale est proportionnelle à l’adéquation entre le petit calcul (agissements au jour le jour) et le grand calcul (son rapport au sens de la vie). On évoquera pas ici le mal absolu, notion abstraite renvoyant à la contre-nature, l’antéchrist, dont on ne pourrait (ici encore) que donner des exemples imagés. Qui a dit que la Mal Absolu c’est « quand les roses de votre jardin se mettent à chanter réellement’?
    3. mythe: il aurait dès lors mythe dès qu’il y a création sous forme symbolique d’une narration destinée à expliquer l’ô à l’ô. Exemple: pour expliquer la cruauté/voracité à ma fille, je lui raconte une histoire d’ogre (non pas pour qu’elle croit aux ogres mais pour qu’elle se représente, avec ses moyens d’enfant, une notion abstraite nécessaire à sa morale)
    4. symbole: unité signifiante du mythe, rien de plus. Donner au symbole une valeur autre que signifiante reviendrait à prêcher que Marie s’est bel et bien fait féconder dans l’oreille gauche par l’archange Gabriel, c’est à dire, le pire des littéralisme
    5. réalité: ambivalente, la réalité est cette matière multiple où nous vivons, pénétrée de l’esprit organisateur. La réalité est multiple dans ses manifestations, l’accidentel est un labyrinthe de par sa multiplicité. Le travail moral est d’y distinguer les manifestations de l’esprit, les lignes directrices qui témoignent de l’ordre et de guider son comportement en
      conséquence.

DEVELOPPEMENT (BREF)

    • Tout ceci étant posé, le Mal, ramené à sa dimension humaine est relatif ! Il est proportionnel à l’inadéquation entre l’activité de l’ô et son niveau de conscience de l’Ordre (Nietzsche: « on a la morale qui s’accorde à sa puissance »). L’ô commet donc simplement des fautes lorsqu’il agit à l’encontre de l’ordre. Par ailleurs, il serait impensable qu’un ô soit en parfaite adéquation avec la divinité en ce que son niveau de conscience n’est jamais suffisant, la tolérance est donc de rigueur envers la faute (propre!).
    • Le Wu Wei (non-agir) des taoistes chinois pourrait en fait se résumer à « ne pas agir à l’encontre de l’ordre des choses ».
    • Qu’est-ce qui pousse alors l’ô à ne pas respecter l’ordre des choses ? Quelle est lors l’origine du mal ?
      On a défini le comportement moralement acceptable comme celui où l’individu s’efforce au mieux de ses moyens d’accorder son activité avec le monde ; le comportement immoral pourrait se résumer à l’inverse : ce serait celui où l’activité de l’individu implique que le monde se plie à l’individu. En d’autres termes, la vanité (« une trop bonne opinion de soi-même en désaccord avec l’activité »). Mythiquement, s’identifier à Dieu où lui voler ses attributs (Prométhée, Adam).
    • Que dit le mythe ?
      Pour mémoire, le mythe, comme toute narration symbolique, met en scène un héros (auquel celui qui prend connaissance du mythe doits ‘identifier) qui/ait l’écolage de la vie aux travers d’épreuves ritualisées/symboliques qui lui permettront d’accéder à l’âge mûr. Au-delà du « Vanité, tout est vanité » de l’Ecclésiaste, le mythe chrétien raconte l’apparition du mal dans l’histoire d’Adam (= l’ô). Vivant dans l’homéostase psychologique parfaite, le Paradis Terrestre, l’ô se voit simplement interdire l’arbre de la connaissance du bien et du mal; cédant à une proposition du Serpent ( symbôle représentant traditionnellement la vanité dans le mythe, cfr. Chez les Grecs la chevelure d’Euryale faite de serpents), il vole un fruit de l’arbre bien nommé et se voit punir pour la première faute de l’histoire des fruits et légumes.
      Chez les Grecs, Persée, le héros, doit affronter la Méduse et ne peut vaincre ce symbole de vanité (pétrifiante si on la regarde de face) qu’au travers d’un bouclier miroir offert par Zeus (la divinité, esprit). Il la décapite et du cou sanglant naît Pégase, symbole de sublimation des désirs terrestres.

EN CONCLUSION

Quelle vanité d’avoir pensé, dans le mythe fondateur, qu’il était possible de voler simplement le « Mot de Maître ». Voler, c’est à dire « faire sien sans travail ». Hors, de fautes commises en fautes évitées, l ‘ô se fait plus fort à chaque décision, à chaque effort d’amélioration, plus prêt à accepter sa condition d ~ ô ( de « pécheur ») et à pressentir l’ordre immanent.
Son travail accidentel n’a pas de plus belle dimension que, à chaque coup de ciseau, mieux s’ajuster à ce qu’il a appris à connaître du Verbe.
Il n’a de guide pour cet apprentissage que l’héritage des histoires et des rituels qu’à chaque avancée il va devoir élucider (c’est à dire saisir le sens au travers de la forme).
La vie plus morale implique l’élucidation du mythe et de ses symboles. A ce titre, on peut affirmer que le mythe est biodégrable.

20241025 – Planche musicale n°40

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Rituel de base - Elections COD

 

Entrée de la COD POULAIN Simon (1906-2004), Liberation March
Reconnaissance des Frères MANCINI Henri (1924-1994), Pink Panther Theme
Ouverture des travaux SCHOENBERG Arnold (1874-1951), La Nuit transfigurée
Ambulatoire 01 KOSMA Joseph (1905-1969), Les Feuilles Mortes
Ambulatoire 02 SHOSTAKOVICH Dmitri (1906-1975), Jazz Suite No. 2: VI. Waltz II
Ambulatoire 03 DVORAK Antonin (1841-1904), Piano Trio No. 4 in E Minor, Op. 90, B. 166 « Dumky »: IV. Andante moderato – Allegretto scherzando
Ambulatoire 04 FINZI Gerald (1901-1956), Five Bagatelles, Op. 23 – Arr. Ashmore, Dickson: 4. Forlana
Sac aux propositions… CLAVEAU André (1911-2003), J’ai pleuré sur tes pas
Clôture des travaux SIBELIUS Jean (1865-1957), Le cygne de Tuonela
Sortie du Temple Traditionnel, La Cucaracha arr.

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20241011 – Planche musicale n°39

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Rituel de base

 

Entrée de la COD KLUCEVSEK,  Guy (né en 1947) : Laura (Mrs. Brown)
Reconnaissance des Frères REICH, Steve (né en 1936)  Three Movements for Orchestra: 2. Mvt.2
Ouverture des travaux GLASS, Philip (né en 1937) : The Hours: Escape! (Arr. Michael Riesman)
Ambulatoire 01 GERSHWIN, George (1898–1937) : Promenade: Allegretto moderato
Ambulatoire 02 MOZART, Wolfgang Amadeus 1756-1791) : Serenade No. 10 in B-flat Major, K. 361 « Gran partita »: IV. Menuetto. Allegretto
Sac aux propositions etc. RICHMAN, Jonathan (né en 1951) : Egyptian Reggae
Clôture des travaux ADAMS, John (né en 1947) : Shaker Loops: 3. Loops and Verses
Sortie du Temple GREEN, Al (né en 1946) : Let’s stay together

Ecoute sur SPOTIFY…

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20240913 – Planche musicale n°38

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Rituel de base

 

Entrée de la COD HAENDEL George Frideric (1685-1759), Water Music Suite No. 1 in F Major, HWV 348: VI. Menuet
Reconnaissance des Frères GIACCHINO Michael (né en 1967), Thème de Ratatouille
Ouverture des travaux RACHMANINOFF Sergei (1873-1943), Suite No. 1 for 2 Pianos, Op. 5: 1. Barcarolle
Ambulatoire conférencier SIMON Paul (né en 1941) arr. Tahta Menezes, Sound of Silence
Méditation post-conférence TABOURIS Petros (né en 1964), Parthenion [phorminx, krotala]
Conclusions de l’Orateur VAUGHAN WILLIAMS Ralph (1872-1958), Romance for Strings, Piano and Harmonica
Sac aux propositions etc. GOLD Ethan (n.d.), Sway Lake
Clôture des travaux Mc ALLISTER Scott (né en 1969), Gone
Sortie du Temple KING Carol (née en 1942), You’ve got a friend

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