Ma Maçonnerie, c’est comme le kloug : il y a une deuxième couche à l’intérieur (2025)

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Ouverture

Vénérable Maître, et vous mes Frères (et mes Soeurs) en vos grades et qualités, au-delà de la joie de plancher parmi vous ce midi, je tiens à d’abord à partager avec vous un sentiment assez grisant qui m’anime également : je suis sincèrement intrigué par l’expérience bizarre, presque alchimique, qui se déroule en ce moment-même, sous nos yeux et dans nos consciences de Maçons. Pour y faire justice, je commencerai donc par une intro très émouvante… sur le Père Noël et nos hormones, puis je m’étendrai sur trois aspects de nos travaux – le Rituel, les Symboles et les Valeurs – et je m’appuyerai chaque fois sur la seule substance réellement alchimique que je connaisse, à savoir le kloug, dont seuls les Maîtres (!) savent qu’il y a une deuxième couche à l’intérieur…

Quand je parle du kloug,
je parle d’un plat tentant
que les moins de vingt ans
ne pourraient pas connaître !

Souvenez-vous, les Anciens, et découvrez, les Nouveaux : il s’est d’abord agi d’une pièce de théâtre donnée par la troupe du Splendid en 1979. Elle s’appelait Le père Noël est une ordure. Succès phénoménal qui a débouché sur le tournage d’un film en 1982, avec la même équipe d’acteurs (Balasko, Lhermitte, Jugnot, Clavier, Blanc, Chazel et autres Anémone). Le ton de la farce était ‘hénaurme’ et ne serait clairement plus toléré par la bienpensance actuelle. Elle racontait les déboires de l’équipe de SOS Détresse Amitié pendant la nuit de Noël.

En fait de farce, un des personnages était affublé de sourcils démesurés : il s’appelait Monsieur Preskovic. Et Preskovic était le type même du voisin encombrant et récidiviste : il passait son temps à débarquer sur scène et à proposer des plats farcis, à l’apparence plus que douteuse (et aux saveurs plus proches de l’huile moteur que de la dinde farcie aux marrons). Un de ces plats (qui finira d’ailleurs sur le capot d’une voiture, en contrebas de la fenêtre de SOS Détresse Amitié) est ce fameux kloug. Et le kloug, ça existe puisque je l’ai vu sur internet ! C’est un gâteau traditionnel farci, originaire de l’Europe de l’Est, préparé notamment en Roumanie où il est nommé ‘cozonac’ ou ‘cozunac’. Il faut ajouter que, comparé au terrible kloug, même le Haggis écossais fait figure de sorbet pour jeunes filles.

Dans le film en question, une réplique est devenue ‘culte’ (‘culte’ : c’est ce qu’on dit désormais quand on veut élever n’importe quelle réplique indigente au rang de « Etre ou ne pas être, là est la question« ). A une des apparitions de monsieur Preskovic apportant un gâteau quasi post-nucléaire, Josette (dite Zézette) s’écrie « Oh, du dessert ! C’est une bûche ? » Et Preskovic de répondre : « Non, c’est kloug ! » Et c’est ce kloug va être au centre de ma planche.

Plus loin, dans la même scène du film d’ailleurs, un des malheureux protagonistes qui s’est obligé à goûter la chose, tient à peu près ce langage : « Je ne sais pas si vous avez remarqué, Thérèse, mais il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ! » Je vous cite ceci parce que c’est exactement mon propos de ce midi : en Maçonnerie, il y a une espèce de deuxième couche à l’intérieur ! Et nous allons l’explorer dans trois domaines : le Rituel qui régule nos hormones, les Symboles qui décorent nos salles d’entraînement et nos Valeurs, qui n’existent pas…

Mais avant tout, je dois tenir ma promesse : parlons de l’alchimie de cet instant que nous partageons ce midi, en trois temps.

Temps 01 : nos hormones avant la Tenue

A des fins purement scientifiques, j’ai interrogé 666 miroirs de salle de bains, en me concentrant sur la population des miroirs de nos Frères et Soeurs belges de langue française, avec un échantillonnage équitablement réparti dans les tranches d’âge. Je vous restitue ici quelques exemples de phrases enregistrées devant ces 666 miroirs, plus ou moins 60 minutes avant le début d’une Tenue :

      1. « Jean-Marcel va encore m’emmerder avec ses boutons de manchettes achetés à la Commanderie ; ce soir, je décide de mettre mon pin’s Triangle Rouge » ;
      2. « Je me demande si Jacques va intervenir après la planche et encore confondre logique et raison ; je décide de le laisser faire ce soir, on ne va quand même pas se disputer à chaque Tenue » ;
      3. « Je suis vraiment dans une Loge de machos, misère ; je décide de mettre un peu de rimmel bleu, on va voir comment ils vont réagir » ;
      4. « Je sais que la Véné couche avec mon mari, j’ai vu ses sms ; je décide de faire comme si de rien n’était, on verra bien » ;
      5. « Le gros Charles va encore se garer sur deux places avec son SUV Merco de grand cadre supérieur ; je décide de quand même glisser pendant les agapes que c’est Mercedes qui avait construit la voiture d’Hitler » ;
      6. « Je ne le sens pas vraiment aujourd’hui, j’ai pas l’esprit à fraterniser ; je décide de m’excuser par téléphone en disant que j’ai crevé un pneu sur le trajet de la Loge » ;
      7. « Deux mois d’été sans Tenue, c’était trop long : ça me manque trop ; je ne décide de rien du tout mais je sens que je vais rouler des pelles à tout le monde, ce soir…« 

Voici. Ce ne sont que quelques exemples des décisions, anodines pourtant, que chacun (et chacune) peut prendre devant son miroir avant de rejoindre sa Loge. Reste que toute décision, si légère soit-elle, entraîne sa charge d’hormones et que cette charge (affective, nerveuse ou gastrique), nous l’apportons devant les portes du Temple.

Temps 02 : nos hormones à l’entrée du Temple

Selon les habitudes de la Loge, soit chacun-z-et-chacune rentre s’installer sans s’essuyer les pieds et l’entrée solennelle est réservée à la COD (c’est le cas au Rameau d’Or). C’est l’option numéro 1. Soit, au contraire, l’entrée solennelle concerne la Loge en entier et c’est dans un Temple bien sacralisé que chacun prend place en silence… ou presque. C’est l’option numéro 2. Je vous laisse juger de quelle option oeuvre le plus efficacement à ce que le Frangin ou la Frangine lambda laisse non seulement ses métaux à l’entrée du Temple mais également une grosse partie de sa charge hormonale…

Ceci dit, il n’y a pas vraiment de bonne formule : pour preuve, j’ai assisté à une Tenue de Frangines où l’entrée en Loge était collective et très solennelle mais où les sacs à main (et les gsm) se rangeaient en dessous des chaises du Temple. Alors, bon… choisis ton camp, camarade !

Temps 03 : nos hormones à l’ouverture des Travaux

Si d’aventure, l’un ou l’autre avait alors encore des palpitations nerveuses une fois assis, qu’il ne s’en inquiète pas : la vie est bien faite et nos habitudes formelles font qu’il doit déjà se relever. Entre nous, je défie quiconque de bien vivre une Tenue avec un tour de reins : c’est d’ailleurs ici que le Tai Chi pourrait nous apprendre à bien poser les pieds et bien basculer le bassin pour que toute notre colonne soit alignée et nos poumons bien déployés ; autant de détails physiologiques qui facilitent la relaxation et, partant, la diminution de la charge hormonale que nous trimbalons avec nous jusque là.

Mais, qu’à cela ne tienne, tout est prévu : le DJ de service lance un accompagnement musical qui suggère le sacré et l’harmonie, dans des tonalités élégiaques (normalement). Ce moment constitue une lourde responsabilité pour la Colonne d’Harmonie : les dernières hormones d’agitation profane qui collent encore à nos tenues de pingouins doivent tomber au sol et s’abîmer au Nadir, voire même dans les abîmes de la Moria…

Plus encore, l’opérateur du Rituel, le Maître des Cérémonies, fait des arabesques et, avec de savants entrechats autour d’un tapis saturé de symboles dessinés, il allume trois feux qui sont nommés en leur qualité de valeurs sublimes. Côté efficacité, c’est normalement le Kärscher anti-hormones profanes même si, côté discours maçonnique, on parlera plutôt de la sacralité du Rituel, des Symboles z-et des Valeurs qui font de nous de robustes Frangins, mûrs pour l’égrégore.

Pas de kloug, alors ?

« Mais, s’étonne un Frangin sur les Colonnes, pas de kloug alors ? » Si, justement, c’est sur ce sujet que je voudrais partager avec vous la planche de ce midi, avec une interrogation précise : « quel est le rapport entre la décoration de Noël, à l’extérieur dudit kloug (les petits sapins en plastique, les feux de Bengale prêts à l’allumage et le Père Noël en sucre fondu) et sa mystérieuse deuxième couche, à l’intérieur, où se trouve le morceau pour tous le plus solide à digérer ?« 

La même interrogation, ramenée à nos préoccupations de ce midi donnerait : « quel est le rapport entre le décorum de nos Travaux et, en deuxième couche, le dispositif didactique qui garantit leur efficacité ? » Moins précisément, la question pourrait être « où est la Vérité entre notre midi et notre minuit : dans l’Etoile qui flamboie ? Dans la Géométrie qui limitoie ? Ou dans l’Expérience du travail de la pierre brute qui transmutoie ? » Tant de questions, alors que le scénario de nos Tenues est explicite : il n’y a que ton travail, petit Frère ! Il n’y a que ta Pierre, petite Soeur !

Mais nous, tous autant que nous sommes,
l’entendons-nous toujours aussi clairement ?

Parlons du Rituel d’abord…

Si on regarde dans le Dictionnaire philosophique d’André Comte-Sponville, que lit-on à propos du mot « rituel » : « ensemble de rites, propre à telle ou telle religion ou institution. Se dit aussi, en psychopathologie, d’un trouble obsessionnel caractérisé par la répétition compulsive de certains gestes ou comportements […] Un rituel, s’il est pathologique, serait plutôt comme une religion privée et ratée. C’est se protéger de l’angoisse – ou du moins essayer – par la répétition.« 

Nous voilà donc obligés de nous reporter plus haut sur la page du même dictionnaire et de lire, à propos du mot « rite », qu’il s’agit « d’une action réglée et répétitive, à fonction religieuse ou prétendument surnaturelle » (fin de citation)

A propos du rituel, cinq termes ressortent ici des entrées du dictionnaire de Comte-Sponville : propre à une religion ; compulsif ; se protéger de l’angoisse ; répétition ; prétendûment surnaturel. Compte comme tu veux, TC Frère (ou TC Soeur), avec tout ça, on a du taf !

Allons-y ! Nous pouvons aisément traduire « propre à une religion » en « propre à notre spiritualité. » Plus encore : « Propre à notre chemin maçonnique collectif » me semblerait plus pertinent car moins ampoulé et moins propre à des discussions interminables sur ce qui est spirituel et ce qui ne l’est pas. En effet : notre Rituel est collectif et cette qualité de « collectif » nous permet de ne pas prêter le flanc aux commentaires freudiens qui nous accuseraient d’être individuellement des maniaques névrotiques.

« Compulsif » pourrait traduire l’enthousiasme qui me porte tous les quinze jours à prendre une douche après le boulot et ce, pour enfiler ensuite une tenue sombre et vérifier que tous mes décors sont dans ma petite malette. N’en déplaise à Papa Sigmund, je ne vis pas cette appétence vers notre égrégore comme quelque chose de compulsif, même si je dois bien avouer que, pour mes hormones, oui, je sens l’appel de la Forêt, plus précisément, l’appel du groupe, l’appel de la tribu et… le besoin d’apaisement devant le pareil.

Mais, d’autre part, il faut raison garder, l’adhésion au Rituel procède plus de la convention que de la compulsion : par notre serment et plus encore par notre engagement – quelquefois hilare – face aux péripéties de chaque Tenue, nous convenons entre Frères (et Soeurs) que la mascarade que nous jouons ensemble tous les x temps, est notre danse collective et que nous adhérons à une bien réelle « suspension volontaire de l’incrédulité » (en anglais « willing suspension of disbelief« ). C’est une expression que le poête anglais Coleridge évoquait en 1817 pour expliquer que, lorsque nous allons au théâtre, nous mettons notre incrédulité sur ‘pause’ afin de pouvoir vivre les grands sentiments qui s’étalent sur la scène. Notre catharsis maçonnique est à ce prix.

Maintenant, que la répétition des mêmes moments, vécus ensemble, ait une vertu apaisante sur nos âmes troublées par le siècle, je n’en disconviens pas, loin de là. Et que, partant, mes angoisses profanes soient édulcorées par ces gestes presque hypnotiques, toujours identiques, ces paroles immuablement répétées, ces moments perpétuellement organisés dans la même séquence, je ne peux que l’admettre devant la Loge.

Autre chose serait de prêter un caractère surnaturel à notre Rituel : aucun Frangin, aucune Soeur, n’est un jour descendu.e de la Montagne avec les Tables de la Loge. Aucun barbu, tonitruant au-dessus des nuages, n’a dicté l’espèce de Silly Walk calquée sur les Monty Pythons que les Maîtres sont supposés retenir voire pratiquer en Chambre du Milieu. Personne d’autre que plusieurs de nos Frères n’a couché sur le papier le dispositif didactique qui nous permet de nous améliorer de Tenue en Tenue, sans d’ailleurs que nous ne soyons vraiment capables d’expliquer à un profane à quel moment du déroulé de ladite Tenue nous avons appris quelque chose…

Car voilà bien la deuxième couche de notre Rituel. Derrière « les ors qui continuent de briller, on ne sait trop comment puisqu’il fait nuit » (c’est Pierre Loti qui parlait ainsi), derrière ces ors, à l’écoute des trompettes de la Colonne d’Harmonie et devant d’éventuels baroques anges nus, dont les érections ne troublent pas les lacs d’amour qui nous unissent, derrière ces fastes convenus, derrière ces paroles répétées inlassablement, il y a un dispositif didactique, une séquence d’actions réglées, dont l’efficacité est redoutable. En plus de quarante ans de formation, de conduites de réunions et d’animation de groupe, je n’ai jamais vu ça : après un long échauffement, vient une mise en scène à la Trocadéro qui fait mûrir une troupe de pingouins volontaires, avec une efficacité pédagogique à rendre jalouse une mère kangourou !

Ici, la caricature zoologique masque l’émotion, vous me pardonnerez… Depuis le moment où j’ai vu la Lumière parmi vous, je reste fasciné par l’efficacité de ce programme de formation à deux couches. J’en suis le bénéficiaire ébloui depuis des années maintenant. Depuis le début, pour moi, le Rituel maçonnique… c’est kloug ! Dans les faits : je vois que nous acceptons tous une mise en scène sacralisée, qui nous raconte en héros de nos valeurs, pour bénéficier très concrètement d’un magnifique dispositif didactique que des Frères (ou des Soeurs) plus âgés nous ont mitonné. Respect !

Maintenant, les symboles et la déco…

Nous voilà donc régulièrement dans notre Temple d’entraînement, pratiquant notre Rituel, c’est-à-dire un formidable programme abdo-fessiers : « on se lève, on s’assied, on se lève, on s’assied, on se relève, on se rassied… » Et pour augmenter l’effet hypnotique de nos génuflexions, notre imaginaire se voit sollicité par de multiples représentations, répétées dans les textes récités ou reproduites sur nos murs, nos plafonds, nos sols ou nos décors. Il ne s’agit pas de photos de sportifs inspirants z-et transpirants, surpris en pleine action, ni de logos de compagnies d’assurance… il s’agit des symboles les plus pertinents pour notre travail.

Louis Jouvet aurait dit : « Pertinent, j’ai dit pertinent : comme c’est pertinent. » Oui, pertinent, parce que ces symboles ne sont pas tous les symboles ni n’importe quels symboles. Ils sont le fruit d’une tradition qui les a décantés et qui a gardé ceux qui suggéraient du sens, ceux qui prêtaient au travail de méditation. Ici encore, la Tradition n’est pas descendue de la Montagne, en évitant de piétiner les cendres d’un Buisson ardent quelconque : les symboles qui nous entourent ont fait l’objet de décisions pédagogiques, prises au fil des années, par nos Frères et nos Soeurs les plus anciens.

Mais alors, pourquoi la Pierre, le Ciseau et le Maillet ? Pourquoi pas l’enclume, le plat de spaghetti ou le patin à roulette ? Pourquoi pas le nombre 666 ou le Pentagramme inversé ?

Ici encore, consultons André Comte-Sponville ; je le cite : « Qu’est-ce qu’un symbole ? C’est un signe non arbitraire et non exclusivement conventionnel, dans  lequel le signifiant (par exemple l’image d’une colombe, ou l’image d’une balance) et le signifié (par exemple l’idée de paix ou de justice) sont unis par un rapport de ressemblance ou d’analogie. Un faucon ne ferait pas aussi bien l’affaire, ou symboliserait autre chose. C’est qu’il y a en effet quelque chose de paisible, ou que nous jugeons tel, dans l’aspect ou le comportement des colombes. Et que la balance doit être juste, c’est-à-dire respecter une forme d’égalité ou de proportion entre ses deux plateaux. C’est pourquoi les symboles sont souvent suggestifs : parce qu’ils unissent le sensible et l’intelligible, l’imaginaire et la pensée. Aussi convient-il, en philosophie, de s’en méfier. Le meilleur symbole ne remplacera jamais un argument. » (fin de citation)

Faisons notre petit marché dans cette définition. Pour mon propos, je retiens ici deux extraits seulement : non exclusivement conventionnel, d’une part, et le meilleur symbole ne remplacera jamais un argument, de l’autre.

Notre promenade de ce midi passe donc par l’orée du mystère : le symbole ne serait pas « exclusivement conventionnel« , avance prudemment Comte-Sponville. Suggère-t-il là une quelconque origine transcendante ? « Conventionnel, » c’est quand on en a décidé. Par exemple, nous sommes convenus qu’une lettre composée d’une barre verticale plus longue que la barre horizontale qui part de sa base vers la droite s’appellerait ‘ell’ et se prononcerait [èl], qu’il s’agirait de la 12ème lettre de l’alphabet, qu’elle se dirait ‘lima’ dans l’alphabet radio et qu’en morse, on la coderait point-barre-point-point. C’est une convention, une décision, pas un symbole.

Mais si on se penche, par exemple, sur le Serpent qui est un symbole largement représenté dans les contes et dans les mythes, de Kaa à Leviathan, de l’Ouroboros au serpent biblique, de l’hydre de Lerne au serpent-bélier de Cernunnos : a-t-on un jour décidé qu’il signifierait ‘l’éternel retour‘ ? Qu’il signifierait cela et pas autre chose ? Nos ancêtres ont-ils un jour décidé que la similitude visuelle entre, d’une part, un serpent qui se mange la queue (le sot !) et, d’autre part, l’idée que les conséquences de nos décisions nous poursuivraient dans toutes nos vies ultérieures, que cette similitude faisait du serpent le symbole exclusif de cette espèce de karma.

A mon sens, la réponse est clairement « non » ! Pourquoi ?

Parce que, d’abord, nous ne sommes pas dans un dictionnaire des rêves à deux balles. Il n’y a pas de rapport de un-à-un dans le symbolisme du serpent, genre « si vous rêvez d’un serpent, c’est une évocation de votre père abusif.« 

Bien au contraire, le symbole du serpent est riche et ambivalent à souhait, selon la civilisation qui l’utilise (nous pourrions dire « selon le discours qui l’utilise« ) mais aussi, selon ses attributs : pour interpréter le zéro visuel que pourrait représenter le serpent qui se mange la queue, on ne peut se limiter au cercle qu’il peut former ; ce choix ne tiendrait pas compte du serpent couché et enroulé en 8, du serpent redressé et menaçant, du serpent sans pattes rampant dans l’herbe, du serpent monstrueux de la fin des temps, du serpent d’airain au bout de la perche de Moïse, des deux serpents ondulants sur le caducée, du ‘serpent à têtes multiples’ qui affronte Hercule, de la ‘tête aux serpents multiples’ de Méduse, voire du serpent enroulé au Nadir, à la base de tous les mondes…

Quand on travaille sur le symbolisme, les attributs d’un personnage symbolique participent de la manière de le représenter ; sa posture, par exemple, ou les objets ou les compagnons, symboliques également, qu’on lui accole. C’est ainsi qu’en Grèce ancienne, la déesse Athéna pouvait être casquée et en armure, ou non, flanquée d’un sage hibou sur l’épaule, ou non, etc., etc. Elle portait d’ailleurs un qualificatif différent dans chacune de ses représentations. Par exemple : victorieuse, on l’appelait Athena Niké, comme les chaussures de sport.

De la même manière, notre équerre et notre compas ne sont rien dans l’absolu, alors qu’ils sont bien réels sur mon établi, chez moi. Il nous revient de les positionner dans un contexte, dans un discours qui permet de réfléchir à une signification symbolique… qui ne sera peut-être pas la même pour chacun d’entre nous car, si nous pratiquons un rituel, nous n’avons pas de catéchisme ! Il nous revient en fait de ramener leur position et leurs attributs aux besoins de notre travail… symbolique : le compas est-il plus ou moins ouvert ? Mais quelle mesure reporte-t-il ailleurs ? A quels angles notre équerre va-t-elle se frotter ? Comment, réunis, croisent-ils leurs embranchements ?

Si on revient au symbole serpent c’est la même chose : il est lourdement énigmatique et très mystérieux ; il est capable de changer de peau et d’apparence ; il peut sauver ou tromper… Prenons quelques exemples dans les représentations de ce reptile symbolique.

Comme on est jamais mieux servi que par soi-même (ou par ses Frères et Soeurs), prenons d’abord l’histoire du Serpent vert de notre Frère Johann Wolfgang von Goethe. Ce conte date de 1795 et, parmi les multiples personnages symboliques dont le conte, il faut bien le dire, est assez surchargé, intervient un serpent vert, sous différentes formes (entendez : avec différents attributs) : si, pour les besoins de l’histoire, il s’étend et forme un pont lumineux entre les deux rives d’un cours d’eau, à d’autres moments, sa nature chtonienne (càd. liée à la terre, aux profondeurs) fait aussi de lui le seul qui sait que le Temple à venir est enfoui, loin dans le sol. Voilà qui donne déjà matière à penser…

Associé au zéro, il y a aussi l’Ouroboros, le Roi Serpent qui se mord la queue, formant un cercle infini, sans cesse renouvelé. On peut difficilement ne pas penser au cycle de la vie et de la mort, voire à l’immortalité ou à la totalité de l’univers (c’est l’oeuf du monde ou, en alchimie, le Un-le-Tout). Et, à quoi servirait l’éternité si elle n’apportait pas la sagesse et la réconciliation des dualités dans l’unité que ce serpent peut également évoquer. Voilà encore matière à méditation…

Chez les hindouistes, il a aussi Ananta, le serpent cosmique qui ne trône pas au ciel (vers le haut) mais au Nadir, à l’opposé du zénith, d’où il supporte le monde et le régénère sans cesse. Sera-t-il représenté en cercle ou en huit couché comme le symbole de l’infini en mathématiques ? Voilà un autre questionnement porté par ce symbole…

Si on ajoute Quetzacoatl, le serpent à plumes mexicain qui entoure le monde, il serait facile de conclure que le serpent est un symbole cosmique et que, quand il y a serpent, il y a évocation de l’unité qui fonde le monde et de sa régénérescence permanente, en d’autres termes, la Vie.

Erreur ! Ce serait alors, entre autres, négliger l’Apophis égyptien, ce dieu-serpent associé au chaos, qui règne sur le monde souterrain et qui, toutes les nuits se bat contre Rê (on connaît l’issue du duel : chaque matin, le soleil, Rê, se lève et témoigne de sa victoire contre les ténèbres) ; c’est oublier le ‘serpent de feu’ du yoga, baptisé Kundalini et bien concrètement logé à la base de notre colonne vertébrale ; et enfin c’est également gommer le serpent vaniteux et tentateur de la Genèse biblique, qui fait croire à Adam et Eve qu’il suffit de croquer une pomme pour obtenir la connaissance du Bien et du Mal et ce, sans travail !

Parlons-en du travail. Nous venons de visiter l’enclos des reptiles symboliques et nous avons vu que, derrière chaque symbole, il y a une deuxième couche de sens qui mérite notre travail, la sueur de notre front. Ca, pour moi, c’est déjà kloug !

L’exercice herpétologique, l’étude de ces reptiles, visait-il à nous rendre plus savants ? Non, ce n’était pas du tout mon but : je voulais simplement nous faire travailler à propos de quelques symboles, disponibles que nous sommes ce midi, hypnotisés par notre rituel. Partant, j’en ai profité pour vous suggérer qu’entre le symbole (le serpent, la colombe ou le compas) et sa signification – son signifié – il n’y avait pas nécessairement un rapport de un-à-un mais plutôt un rapport de un-à-chacun !

Mais quelle valeur ont nos valeurs ?

Le même exercice peut d’ailleurs être entrepris avec nos valeurs. Posons-nous la question : les valeurs maçonniques, est-ce que c’est kloug ?

Côté strass et paillettes, nous avons des Préceptes maçonniques, réunis dans notre Code maçonnique et datés de 1879 (pas 1789, ce n’est pas une faute de frappe). Vous savez bien : « Ne flatte point ton frère, c’est une trahison ; si ton frère te flatte, crains qu’il ne te corrompe » et toutes ces sortes de choses. Chaque précepte commence par un impératif (« Ecoute« , « Soulage« , « Respecte« …) qui recommande fortement un comportement spécifique, ce que l’on doit faire. En soi, il ne s’agit donc pas de valeurs, à proprement parler, mais le texte lui-même, regorge de références à des valeurs (positives ou négatives) que nous n’avons cesse de mettre, justement, en valeur : la justice, l’honneur, la vérité, le bien et la droiture…

Pour moi qui ne suit pas croyant, j’ai toujours éprouvé beaucoup de difficultés à considérer que ces valeurs existaient en vrai. De l’autre côté de la Force, les croyants ont beau jeu de considérer que les valeurs procèdent d’une révélation : les valeurs sont en Dieu ou dans son enseignement. Et les tenants de la tradition platonicienne se la jouent cool également : pour Platon, il existe quelque part un monde des idées et notre monde concret n’en est qu’une pâle déclinaison.

C’est ce quelque part qui me fait mal à la Raison… J’imagine mal, en bon immanentiste, une piscine sur l’Olympe, avec les valeurs allongées dans des transats, cocktails à la main ; Miss Tolérance discute le bout de gras avec Madame Liberté, sous le regard bienveillant de Sagesse qui sirote sa tisane en souriant. Plus platement, faute de pouvoir concevoir l’existence concrète des valeurs, j’ai toujours considéré qu’elles n’existaient pas. Point-barre.

Oui, mais, on fait comment alors pour se bien comporter ?

Ici, c’est encore un Frère qui m’a sorti de ce cul-de-sac. Notre Frère Michel est l’ancien directeur du Centre Culturel Laïc Juif (CCLJ). Je dis bien : laïc & juif. Je ne vous dit pas combien, de son propre aveu, Michel a dû militer pour imposer cette paire surprenante, considérée a priori comme un oxymore, une contradiction dans les termes.

Au cours d’un copieux repas consacré à la planche de son épouse et soeur sur la symbolique de la Pessa’h, il m’a expliqué une chose qui m’a bouleversé : dans la tradition juive dont il a hérité, Dieu n’existe que si l’on en parle !

Merci, mon Frère Michel, voilà la pièce qui me manquait : les valeurs n’existent que si l’on en parle ! Traduit en termes maçonniques : c’est notre travail à propos des valeurs qui permet que ces valeurs existent. Et comme en Maçonnerie, il n’y a pas de catéchisme que nous devrions apprendre par coeur, voilà qui donne un sens lumineux à notre initiation : « Frère (voilà que je parle comme mon ado), saisis-toi des valeurs qui sont claironnées autour de toi, débats-en avec tes Frères et tes Soeurs et triture leur matière avec ta Raison, c’est ainsi que tu pourras te les approprier, en faire la chair de ta pensée. » « Mange le monde…« , disait Nietzsche ! « …et tu découvriras la deuxième couche à l’intérieur du kloug« , ajoutait Preskovic…

Je n’irai pas par quatre chemins mais par trois…

Fort de ceci, je voudrais examiner avec vous (brièvement, je vous rassure), un aspect partagé par ces trois dispositifs : le Rituel, les symboles et les valeurs. Aussi choquant que cela puisse paraître, techniquement, le Rituel qui nous met en condition, les symboles sur lesquels nous travaillons et les valeurs que nous brandissons sont, platement, des lieux communs… ceci étant, je veux dire des ‘lieux communs‘ au sens que leur donne la rhétorique !

En rhétorique, on décrit que les lieux communs, ou topoi en grec, sont un fond commun d’idées, à la disposition de tous, et dont la valeur en tant qu’argument est couramment admise par l’auditoire et peut ainsi renforcer son adhésion. Cela va du « Le rire est le propre de l’homme » à « Les Africains sont des paresseux« , en passant par « Les Maçons sont des comploteurs.« 

Si je commence une discussion par « Justement, l’autre jour, ma belle-mère me tapait encore sur les nerfs et je lui ai dit…« , je suis certain d’éveiller chez mes auditeurs toute une série de représentations très peu originales, dont je pourrais me servir par la suite pour les convaincre que c’est moi qui avait raison sur un sujet donné. Partager avec mes interlocuteurs l’image-bateau de la belle-mère emmerdante m’offre une série de préjugés partagés avec eux, sur lesquels je peux m’appuyer par la suite (m’appuyer sur les préjugés, je veux dire) et ceci, afin de pouvoir les convaincre plus facilement. Oswald Ducrot explique dans son Dictionnaire des sciences du langage que c’est de cette manière que le lieu commun fonctionne comme un magasin d’arguments.

Nous l’avons d’ailleurs vécu dans notre Loge avec une longue planche que j’ai trouvée, personnellement, détestable. Le Frère conférencier de ce midi-là avait d’abord joué la carte du consensuel en rabotant un lieu commun : « nous les Maçons, l’extrême-droite ne nous aime pas. » Ce lieu commun qu’il voulait fédérateur venait à l’époque où la déclaration gouvernementale en Italie disait explicitement qu’il n’y aurait pas de Maçons dans le gouvernement à venir. Il avait ensuite raboté sa planche pour conclure qu’il fallait… limiter la liberté de la presse ! Le lieu commun démagogique du début de sa planche a fait long feu et, heureusement, la vigueur de notre Loge a empêché tout consensus sur ce point…

Sur quel comportement de notre mental avait-il compté, ce Frère politicien (qui, à l’époque avait pour excuse une authentique détresse humaine, je pense) ? Probablement, sur nos habitudes libidinales (attention, je n’ai pas dit libidineuses : quand je dis ‘libidinal’, je parle de notre tendance à aller vers le plaisir le plus immédiat, sans réfléchir !).

Quand un phénomène vient nous titiller et exige de nous une réaction (ex. il commence à pleuvoir ; mon patron m’agresse ; mon enfant pleure ; un Frangin fait une intervention intéressante, le Vénérable dit ‘Debout et à l’ordre !’…), c’est alors que nous sommes amenés à délibérer dans notre petite tête, à propos de l’action à mener en réponse à ce stimulus.

Je ne suis pas exactement le seul à proposer que nous pouvons alors emprunter trois voies pour réagir mentalement à un stimulus qui bouscule notre sécurité et nous pousse à agir. Je m’explique, avec l’aide Michel Delpech qui chantait (je triche un peu) :

Par dessus l’étang
Soudain j’ai vu
Passer les Voies sauvages

Tout d’abord, la voie la plus directe, la voie sauvage. C’est celle de mon chat dont je suppose qu’il ne délibère pas vraiment beaucoup (et je ne veux pas me mettre mal avec les amis des animaux !) : il dort, il entend une souris, il a faim, il se lève en s’étirant, il attrape la souris, il la bouffe, il redort. Je conçois qu’il n’y a pas eu de réflexion profonde entre le stimulus « tiens, un cri de souris » et « bon, les gars, quand faut y aller, faut y aller, je me lève et je la croque. » On est ici au stade du réflexe, de l’hormonal, sans vraiment passer par la visite mentale d’une galerie de représentations fort élaborée.

Il y a ensuite la voie que j’appellerai la voie libidinale. C’est celle qu’explore le philosophe louvaniste Mark Hunyadi quand il analyse l’emprise du numérique sur nos réflexions. Il explique que, par facilité (d’autres disent ‘pour obtenir notre dose de dopamine’, l’hormone de la récompense), par paresse, donc, nous nous conformons à la première option venue qui nous offre un sentiment de sécurité, qui permet notre confiance.

C’est en fait une description de l’approche dogmatique : pour ne pas me compliquer la vie, j’adopte le dogme le plus rassurant et j’arrête de raisonner. C’est comme ça qu’on vote pour Donald Trump, la vieille dame aux cheveux oranges, ou qu’on colonise l’Afrique pour apporter la bonne parole. C’est comme ça qu’en entreprise, on considérera que vous proposer un nouveau défi, un ‘challenge’ qu’y disaient, impliquera votre total engagement dans un projet. Je vous le dis tout de suite : avec moi, ça marche pas. Je suppose que cela doit être dû à mon grand âge. Donc, la voie libidinale est la voie de la conformité aux premiers préjugés venus avec le risque de nager dans les aveuglements.

J’appellerai la troisième voie, la nôtre, la voie critique. Avant de décider de l’action à mener, notre Raison fait le tour de nos représentations, à savoir : (a) dans les circonstances en jeu, comment mes représentations du monde m’aident-elles à décider de la bonne action à mener, (b) dans le cas présent, comment mes représentations de moi-même m’aident-elles à agir efficacement et (c) qu’est-ce-que mes intuitions, mon corps et mes traumas me suggèrent-ils comme réaction ?

Avec ces trois dossiers en main, la Raison valorise alors les différents arguments et décide d’une action… réfléchie, raisonnée, libérée d’un maximum d’aveuglements et, souvent, la plus satisfaisante. On est loin de la Raison castratrice que rejettent les livres de développement personnel. Comme Paul Diel l’explique dans son Psychologie de la Motivation (1947) : il s’agit d’une instance qui s’efforce de donner sa juste valeur à nos différentes motivations. On comprend maintenant mieux Comte-Sponville qui disait combien un symbole, une image qui s’impose au premier abord,  ne remplace jamais un bon argument.

Voilà pourquoi en Loge, tout m’est kloug ! Toute cette séquence psalmodiée du Rituel, tous ces symboles enivrants, toutes ces valeurs qui me rentrent par les narines comme un encens léger, tous ces dispositifs qui organisent notre initiation permanente, ce sont autant d’invitations à ne pas m’arrêter à l’apparence extérieure de nos Tenues. Il nous faut chercher à goûter la deuxième couche à l’intérieur. De là à dire qu’on y trouverait un peu plus de Lumière, il n’y a évidemment qu’un pas…

Bon, il est temps de conclure…

Il est bientôt minuit, nos estomacs, tout profanes qu’ils sont, manifestent leur impatience. « Je vous ai compris. » Mais donnez-moi encore quelques minutes pour citer Simone Weil. Elle disait : « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière.« 

Voilà peut-être la clef du kloug (c’est une allitération) : dans notre Maçonnerie, un Rituel théâtral joue la carte de l’hypnose collective, il capture notre attention avec strass et paillettes et il permet ainsi à chacun d’entre nous de se défaire concrètement de ses scories profanes et d’aborder notre initiation permanente en pleine nudité d’âme.

Dans notre Rituel, une batterie de Symboles oriente notre attention vers des représentations qui nous baratinent et suggèrent qu’il y a un sens derrière nos existences. Je veux dire que, si on me baigne dans une série de symboles qui se tiennent (grâce à la sélection faite par nos ancêtres pédagogues) et qu’on me raconte un mythe cohérent qui fonde mon travail maçonnique, je vais imaginer une sorte de légalité rassurante, un périmètre où je me sentirai en sécurité et qui permettra au Sisyphe en moi de faire une pause réelle face à l’absurde, une pause sérieuse, de bien assurer ma pierre et d’entreprendre concrètement de la tailler, sachant que je reste à flanc de colline.

Une telle mise en scène du sens de la vie, permet de sortir de l’ombre des Valeurs, brandies urbi et orbi mais nulle part concrètes. Malgré les propos tenus dans notre Rituel, malgré les feux que nous brûlons à leurs pieds absents, il n’est pas de Temple où Sagesse, Force et Beauté trôneraient en majesté, si ce n’est ce midi, dans notre happening partagé. Et c’est une bonne nouvelle car, ainsi, ces Valeurs diaphanes naissent de nos mots : c’est parce que nous en débattons entre nous que ces ectoplasmes se font réalité. Tout comme le dieu, nos Valeurs n’existent que si l’on en parle car, si on en parle selon les modalités de notre Rituel, elles sont au centre de notre attention.

Adhérer à ces énoncés n’est pas chose anodine. Deux écoles s’opposent ici et, en bon Maçons, nous prendrons un tiers chemin. A ma gauche, les ésotéristes de la Transcendance, pur poil de sanglier, qui maintiennent mordicus que l’encens, les pentacles et les nombres magiques sont des clefs d’accès à des vérités supérieures, effectivement rangées dans un au-delà où elles nous attendent pour nous baigner de Lumière. Bof. A ma droite, les militants de l’Immanence – dont je suis spontanément – pour qui tout est déjà là, devant nous, qu’il n’est qu’à disssoudre nos aveuglements et être profondément attentifs pour faire l’expérience directe de l’ordre des choses et pouvoir ensuite s’endormir sereinement ce soir, en laissant Mère Nature aller son train.

La pensée tierce, la troisième voie maçonnique qui nous permettra de continuer à vivre ensemble face à cette dialectique, est simplement la voie critique que j’évoquais tout à l’heure. Ce n’est pas d’instinct que nous verrons plus clair. Ce n’est pas en nous conformant aux dogmes et aux lieux communs que nous serons plus dignes de notre statut d’être humain. C’est par contre en investigant continuellement – et avec tendresse – nos motivations intimes et en leur attribuant leur juste valeur que nous pourrons Raison Garder et, comme le réclamait Montaigne, que nous pourrons « vivre à propos. » Il ne restera alors que la Beauté, cet apaisement de l’âme devant chaque respiration de l’Harmonie.

On en parle peu mais l’arrogance profane veut que l’on aiguise le monde avec sa pierre, c’est-à-dire qu’on lise la réalité au départ de ses propres aveuglements. Créons ce midi le terme de renversement maçonnique pour dénoter combien par notre travail en Loge, on en vient, au contraire, à affuter sa pierre avec le monde… Et comme ce ‘monde aiguiseur’ est trop complexe pour notre entendement (entendez trop mystérieux ou trop absurde), nous nous entraînons avec son résumé, sa représentation symbolique dans notre Rituel.

Partant, je le répète, cette planche est le fruit d’un émerveillement sincère, le mien (et j’espère le vôtre), devant notre Rituel, devant un dispositif pédagogique à deux couches, qui sent son millénaire, soit, mais qui fonctionne fort efficacement à chaque Tenue, avec une fraîcheur qui fait du bien et qui rend possible une initiation permanente. Une initiation, non pas à des secrets transcendants, à une parole qui descendrait de l’Olympe, mais bien une initiation à l’unique objet de notre travail : le travail de notre propre Pierre.

Dans ma Maçonnerie, il n’est qu’une initiation. Je suis ici avec vous pour m’initier à la lecture critique du plus grand de mes propres mystères : c’est à dire moi-même. Et, pour ce faire, il n’est à mon sens de meilleur chemin que de vivre activement l’expérience directe de nos Tenues si formalisées, dans la séquence didactique de notre Rituel, au milieu des représentations de nos symboles et au son des invocations de nos valeurs.

Mes Frères (, mes Soeurs), tout cela pour vous confirmer cette seule et simple chose : à mon coeur, la Maçonnerie, c’est kloug !
Que vous dire d’autres ce midi ? Ben… rien.
J’ai dit, Vénérable Maître…