20231020 – Planche musicale n°27

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Passage sous le bandeau

 

Entrée de la COD BARTOK, Bela (1881-1945) : III. Poco vivo (from 3 Hungarian Folksongs from Csík, Sz. 35a/3) (Grand Piano)
Reconnaissance des Frères REICH, Steve (né en 1936) : Drumming: Part IV – Snippet
Ouverture des travaux RACHMANINOFF, Sergei (1873-1943) : Trio élégiaque No. 1 in G Minor, Op. posth.
Profane 01 RACHMANINOFF, Sergei (1873-1943) : Suite No. 1 for 2 Pianos, Op. 5: 1. Barcarolle
Profane 02 TCHAIKOVSKY, Piotr Ilyich (1840-1893) : Piano Trio in A Minor, Op. 50: I. Pezzo elegiaco. Moderato assai – Allegro giusto
Sac aux propositions et Tronc de solidarité KOSMA, Joseph (1905-1948) : Les Feuilles Mortes – Instrumental
Clôture des travaux SHOSTAKOVICH, Dmitri (1906-1975) : Piano Concerto No. 2 in F Major, Op. 102: II. Andante
Sortie du Temple SULLIVAN, AMSTERDAM & BARON : Rum And Coca-Cola – 1944 Single Version

 

Comment appelle-t-on l’association du Soleil et de la Lune ?

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Les deux luminaires. L’association entre le Soleil et la Lune est immémoriale, liée à l’alternance mécanique de ces deux astres dans la vie naturelle et reprise par le symbolisme universel. Par tradition, le Soleil est actif et placé à droite en regardant l’Orient de façon à éclairer la colonne du midi ; il représente le feu. La Lune est l’élément passif, placée à gauche, devant la colonne des Apprentis et représente l’eau.

Ce couple symbolique indissociable donne lieu à des interprétations infinies
fondées sur le naturalisme le plus simple : jour et nuit, blanc et noir, Bien et Mal, etc.

Les premiers textes de la maçonnerie moderne évoquent également une triade avec le Maître de la Loge : le Soleil gouverne le jour, la Lune la nuit et le Maître la Loge.

Yasmine Bonhomme, François Cavaignac & Valéria Cassisa (2018)

Que symbolisent les grenades au sommet des colonnes du temple : l’amitié ? la connaissance ? la fécondité ? la fraternité ?

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La fécondité. Chacune des deux colonnes du Temple est surmontée par trois grenades entrouvertes. Ce fruit d’origine orientale, qui est comestible alors que les racines de l’arbre sont toxiques, dont les grains sont savoureux alors qu’ils sont difficiles à séparer, dont la couleur est rouge alors que les graines baignent dans une pulpe transparente, donne lieu à de nombreuses interprétations.

Si certains auteurs maçons y voient le symbole de amitié, donnant alors la priorité à la liaison entre les grains, la plupart lui confèrent toutefois la représentation de la fécondité dans une conception plus intuitive et traditionnelle, rappelant ainsi la mission que la Bible attribue aux hommes de croître et de se multiplier.

Quant aux thèmes de la connaissance et de la fraternité, parfois rencontrés, ils découlent de raisonnements ésotériques plutôt complexes.

Yasmine Bonhomme, François Cavaignac & Valéria Cassisa (2018)

20231114 : Rappel URGENT Inscription Agapes INIT

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MMTTCCFF,
Si ce n’est déjà fait.
Pourriez vous signaler votre présence dès réception de ce mail auprès de notre F:. M:. des Banquets si vous souhaitez participer aux agapes de ce samedi ? Nous devons confirmer au traiteur le nombre de repas et souhaitons éviter d’inutiles complications organisationnelles.
Déjà merci !
Pour la COD,
Amitiés Fraternelles,

Rituel de base au Grade d’Apprenti (Rameau d’or, 2022) [en construction]

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Rituel d’ouverture

Lorsque tous les Frères ont pris place sur les Colonnes, le Frère Maître des Cérémonies frappe trois coups de sa canne et dit :

Frère Maître des Cérémonies

Mes Frères, debout et non à l’ordre…

Le Frère Maître des Cérémonies précède les membres de la  COD et les conduit à leurs stalles respectives

VÉNÉRABLE MAÎTRE

FRÈRE PREMIER SURVEILLANT

FRÈRE SECOND SURVEILLANT

VÉNÉRABLE MAÎTRE

Les Colonnes sur leur base.
Frère Premier Surveillant, es-tu Franc Maçon ?

FRÈRE PREMIER SURVEILLANT

Mes Frères me reconnaissent comme tel Vénérable Maître.

VÉNÉRABLE MAÎTRE

Frère 2nd Surveillant, quel est le premier devoir des Surveillants dans le Temple ?

FRÈRE SECOND SURVEILLANT

C’est de s’assurer que le Temple est couvert extérieurement VÉNÉRABLE MAÎTRE.

VÉNÉRABLE MAÎTRE

Veux-tu t’en assurer, Frère 2nd Surveillant ?

FRÈRE SECOND SURVEILLANT

Frère Couvreur, vois si le Temple est couvert extérieurement.

Le Frère Couvreur s’assure que le Temple est couvert extérieurement puis dit :

FRÈRE Couvreur

Frère 2nd Surveillant, le Temple est couvert extérieurement.

Il regagne ensuite sa place.

FRÈRE SECOND SURVEILLANT

Le Temple est couvert extérieurement, VÉNÉRABLE MAÎTRE.

VÉNÉRABLE MAÎTRE

Frère 1er Surveillant, quel est le second devoir des Surveillant dans le Temple ?

FRÈRE PREMIER SURVEILLANT

C’est de s’assurer que tous ceux qui se trouvent dans le Temple sont Maçons, VÉNÉRABLE MAÎTRE.

VÉNÉRABLE MAÎTRE

Frères 1er Surveillant et 2nd Surveillant, veuillez vous assurer que tous ceux qui se  trouvent sur les Colonnes sont Maçons et m’en donner confirmation.

Frères  des Colonnes debout face à l’Orient.

Comment s’appelle le travail présenté en Loge par un franc-maçon ?

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Une planche. La réflexion spéculative ayant remplacé le travail manuel des maçons opératifs dans la maçonnerie moderne, les maçons sont amenés a s’exprimer par écrit, malgré  l’attachement de certains à une forme de tradition orale.

Le terme de planche s’est généralisé pour désigner tout écrit maçonnique, qu’il provienne a titre individuel d’un maçon, d’une Loge ou d‘une obédience. Ainsi toute présentation en Loge d’un travail est-il une planche. Antérieurement, les formules pièce d’architecture, planche à tracer ou planche tracée étaient utilisées, mais la simplicité et ta commodité de la forme planche se sont imposées. La locution morceau d’architecture, considérée comme plus proche du métier d’origine, connaît un regain d’emploi dans plusieurs courants traditionalistes.

Yasmine Bonhomme, François Cavaignac & Valéria Cassisa (2018)

20231108 : INSCRIPTIONS : Ten:. Sol:. d’Init:. au Gr:. d’App:.

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Mes TTCCFF,
Je vous rappelle que nous nous retrouverons le samedi 18 novembre pour le passage sous le bandeau du profane P.H. ainsi que pour notre Ten:. Sol:. d’Init:. au Gr:. d’App:.
Pour la bonne organisation des agapes, pourriez vous prendre contact avec notre F:. M:. des banquets afin de signaler votre présence à l’adresse *** et ce avant le mardi 13 novembre ?
A toute fin utile, voici un rappel des horaires de la journée :

      • 16h30 : arrivée du profane P.H.(cabinet réflexion)
      • 17h30 : Ten:. « Passage sous le bandeau » dans le Petit Temple
      • 18h : accueil des FF:. & SS:. visiteurs
      • 19h : début de la Cérémonie dans le Grand Temple

Finalement, j’ai le plaisir de vous annoncer la sortie de la revue Logos n° 124 en version digitale sur l’intranet Virtus Fidelitas et je vous informe que l’agenda des Loges pour le mois de novembre 2023 est disponible dans la section ‘Documents’ de l’intranet Virtus-Fidelitas où il peut être consulté (éventuellement via le mot-clé agenda).
Vivement vous revoir les frangins !
Pour la COD,
Amitiés Fraternelles,

20231108 – Discours d’Emmanuel Macron au Grand Orient de France

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https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/11/08/devant-les-francs-macons-emmanuel-macron-fait-l-eloge-de-la-raison-face-aux-porteurs-de-haine_6199047_823448.html

[LEMONDE.FR, 8 novembre 2023] Devant les vitrines du musée du Grand Orient de France, rue Cadet, dans le 9e arrondissement de Paris, mercredi 8 novembre, Emmanuel Macron écoute attentivement son guide, concentré. Le commissaire de l’exposition évoque ce moment, à la fin du XVIIIe siècle, de fortes rivalités entre les bourgeoisies catholique et juive, où l’institution maçonnique imposa à ses loges d’accueillir les juifs qui souhaitaient être initiés. Une ouverture qui n’allait pas de soi dans certaines régions – l’Assemblée constituante de 1791 n’avait pas encore accordé aux juifs la citoyenneté française.

Décidée durant l’été, cette visite inédite du président de la République au siège du Grand Orient, à l’occasion de son 250e anniversaire, intervient dans un moment où « l’antisémitisme refait surface, dans les mots, sur les murs », souligne Emmanuel Macron, et « s’affiche sans crainte et sans honte ». « S’en prendre à un juif, c’est toujours chercher à atteindre le projet politique qui le reconnaît libre et égal, c’est toujours chercher à atteindre la République », dit-il encore. Face aux « porteurs de haine », « la République ne transige pas et ne transigera pas », « nous serons impitoyables », promet le chef de l’Etat devant quelque 300 francs-maçons des principales obédiences (Grand Orient, Grande Loge, Droit humain, Grande Loge féminine)…

Suis-je une fake news ?

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Vénérable Maître et Vous, Mes Sœurs et Mes Frères, en vos grades et qualités, en réponse à votre invitation fraternelle, je commencerai par une bonne nouvelle : « A tout seigneur, tout honneur : non, Vénérable Maître, tu n’es pas une fake news (ou, désormais, en bon français : tu n’es pas une infox) ! »

Sur ce, comment puis-je l’affirmer ? Comment puis-je être certain que cette information sur un phénomène du monde extérieur est bel et bien réelle ? Comment valider la perception du phénomène « Vénérable » auquel mes sens sont confrontés ce midi ? Comment puis-je m’avancer avec conviction sur ce sujet, sans craindre de voir un de mes Frères ou une de mes Sœurs se lever juste avant minuit plein, et te demander, Vénérable Maître, de me demander d’où le Frère Conférencier tient cette certitude, que nous avons devant nous un Vénérable en bonne et due forme, un Vénérable « en soi » (an sich, diraient les philosophes allemands) ?

Eh bien, ce n’est pas très compliqué. Tout d’abord : je t’ai palpé, j’ai effectué et ressenti nos signes et attouchements, j’ai physiquement identifié ta présence ET, dans la mesure où je n’ai vécu, dans les secondes qui suivirent, aucune tempête hormonale me signalant un danger immédiat, mon corps a libéré les phéromones de la Fraternité, dont je ne doute pas que tes organes sensoriels aient à leur tour détecté la présence. Ton cerveau a pu régler immédiatement le taux d’adrénaline dans ton sang. Nous avons alors pu nous asseoir autour de la même table, en salle humide, et déguster un verre de vin car… simplement, nous avions soif. Tu es un phénomène réel pour moi, Vénérable Maître, car mon cerveau te reconnaît comme tel.

Ensuite : Tu n’es pas une infox non plus et j’en ai eu la preuve quand, à cause de l’invitation à plancher ici ce midi, j’ai dû tailler ma pierre intime, interroger mes monstres intérieurs, mes instances de délibération psychologique, mon Olympe personnel (là où je me vis comme un personnage mythique – comme dans mes rêves, en fait). Face à ta demande, ma psyché a dû aligner (a) ma répugnance naturelle à m’engager dans un groupe, (b) la satisfaction de pouvoir partager mon travail avec vous et (c) ma sentimentalité inquiète face à la réception de cette planche (« est-ce qu’ils vont aimer ça ? »). Et là, ce sont nos deux personnalités qui ont interagi : preuve est faite de ton existence, parce que c’est toi, parce que c’est moi. Tu es un être humain réel pour moi, Vénérable Maître, car ma psyché te reconnaît comme tel.

Enfin : tu es là, face à moi, à l’Orient, comme le veut ce magnifique tutoriel qu’est notre Rituel maçonnique. Nous jouons ensemble un jeu de rôle didactique qui nous réunit régulièrement et dans lequel ton rôle est clairement défini. Dans la galerie des Lumières sans lesquelles nous ne pouvons travailler, ta stalle doit être occupée, par toi ou par ton suppléant. C’est notre contrat rituel et je vis avec la certitude objective que, à chaque tenue, un Frère ou une Sœur tiendra le maillet à cet emplacement. Cette certitude est fondée sur nos principes, sur notre discours maçonnique, qui prévoit des rôles rituels et des scénarios dramaturgiques, qui raconte des légendes dorées sur nos origines, qui met en avant une batterie de symboles qui deviennent, tenue après tenue, nos outils de réflexion intérieure, qui véhicule des idées que nous prenons pour des valeurs et qui prône un code maçonnique auquel nous nous conformons. Tu es donc là parce qu’il est prévu -par principe- que tu y sois. Tu es une idée réelle pour moi, Vénérable Maître, car ma raison te reconnaît comme tel.

Donc, qu’il s’agisse de mon corps, de ma psyché ou de mes idées, à chaque niveau de mon fonctionnement, de ma délibération, j’acquiers la conviction que tu es là, réel.le face à moi.

Première parenthèse (qui est une question oratoire) : que n’appliquons-nous les mêmes filtres lorsque nous traitons la masse des actualités et des informations quotidiennes dans laquelle nous nageons ? Le sociologue Gérald Bronner affirme que, au cours des deux dernières années, nous en avons créé autant que pendant la totalité de l’histoire de l’humanité jusque-là !

Deuxième parenthèse (qui est un complément d’information) : pour conclure ce point, je rappellerai que, techniquement, on exige d’une information cinq qualités essentielles : la fiabilité, la pertinence, l’actualité, l’originalité et l’accessibilité… C’est la première de ces cinq qualités que nous validons lorsque nous nous posons la question : info ou infox ?

Mais où allons-nous ce midi ? Dans cette veine (pour en arriver au nœud de ma planche…) : cette même question – info ou infox ? – je peux la poser à propos de… moi-même. Qui me dit que je ne suis pas une infox, pour les autres ou… pour moi-même ? Comment vérifier, avec tout le sens critique que j’aurais exercé pour décoder une info complotiste sur FaceBook ou Twitter, comment vérifier que je suis un phénomène fiable pour moi et pour les autres ? Plus précisément, comment vérifier que l’image que j’ai de moi correspond à mon activité réelle, à ce que je fais réellement dans le monde où je vis avec vous, mes Sœurs et mes Frères ?

Pour mémoire (et pour nous donner des repères), selon Montaigne, voilà bien les termes dans lesquels nous devons tailler notre pierre car, je le cite : « Notre bel et grand chef-d’œuvre, c’est vivre à propos. » C’est-à-dire sans décalage entre nous et le monde.

Il s’agit donc, ce midi, de vous proposer brièvement un chemin de lecture de nous-mêmes, une promenade critique que chaque Frère ou Sœur pourrait effectuer afin d’éclaircir un élément clef de son fonctionnement quotidien : soi-même. Tant qu’à prendre des selfies, autant qu’ils soient fiables et tant qu’à exercer notre sens critique, pourquoi pas commencer par nous-mêmes ?

Car, vu que nous ne sommes pas nos pensées, nous pouvons faire de chacune… un objet de pensée !

Mais, commençons par le commencement… Copernic, Galilée et Newton n’ont pas été les derniers penseurs à transformer fondamentalement notre vision du monde extérieur. A son époque, pendant le siècle des Lumières, Kant a remis une question philosophique sur le tapis qui n’est pas anodine ce midi, à savoir : « que puis-je connaître ? » (rappelez-vous : nous travaillons sur comment se connaître soi-même).

Kant est un imbuvable, un pas-rigolo et un illisible (il l’a dit lui-même et s’en est excusé à la fin de sa vie, d’ailleurs) mais nous, Maçons, nous ne pouvons rester insensibles à sa définition des Lumières, je cite :

La philosophie des Lumières représente la sortie de l’être humain de son état […] de mineur aux facultés limitées. Cette minorité réside dans son incapacité à utiliser son entendement de façon libre et indépendante, sans prendre l’avis de qui que ce soit. Il est seul responsable de cette minorité dès lors que la cause de celle-ci ne réside pas dans un entendement déficient, mais dans un manque d’esprit de décision et du courage de se servir de cet entendement sans s’en référer à autrui. Sapere aude ! doit être la devise de la philosophie des Lumières.

On peut traduire Sapere Aude par : « aie le courage de faire usage de ton propre entendement ! » Le message est donc clair : si tu veux grandir, pense librement et par toi-même.

C’est sympa ! Mais comment faire, quels sont mes outils et comment les maîtriser quand je les tourne vers moi-même ?

1.     Premiers outils : nos cerveaux…

Pourquoi parler du cerveau d’abord ? En fait, pour interagir avec le monde, nos outils de base sont multiples (ce n’est pas un Maçon qui va s’en étonner) mais les neurologues sont aujourd’hui en train de bousculer pas mal de nos certitudes à propos de cet outil majeur qu’est notre cerveau. Le cerveau (et toute la vie de notre corps qu’il organise) est d’ailleurs longtemps resté notre soldat inconnu : seul aux premières lignes, il agit pour notre compte sans que nous nous en rendions compte. Je m’explique…

Les mécréants que nous sommes, pour être cohérents, estiment souvent que nous ne pouvons concevoir de la réalité que des phénomènes, c’est-à-dire les informations que nous ramènent nos sens (des goûts, des images, des textures, des odeurs, des sons…) et ce, seulement à propos de faits que nous avons pu percevoir. A ces phénomènes perçus, se limite la totalité du périmètre que nous devons explorer avec notre raison, explique Kant à son époque. Il précise qu’il faut, je cite : «Régler les objets sur la connaissance et non point la connaissance sur les objets.» Il explique que tout le reste est littérature, métaphysique ou… croyance.

Le langage utilisé par notre cerveau (ou nos cerveaux si l’on tient compte des autres parties du corps qui sont quelquefois plus riches en neurones), ce langage biologique est trop technique pour notre entendement : impulsions électriques, signaux hormonaux, transformations protéiques et j’en passe. De là peut-être, cette difficulté que nous avons à être bien conscients de l’action de notre cerveau, des modifications en nous qui relèvent seulement de son autorité ou de son activité…

Un exemple ? Qui ne s’est jamais injustement mis en colère après un coup de frein trop brutal ? Était-ce le code de la route qui justifiait cette colère ? Non. La personne qui l’a subie méritait-elle les noms d’oiseaux qui ont été proférés ? Non. Simplement, un excellent réflexe physiologique s’est traduit dans un coup de frein qui a été déclenché par la peur d’une collision, provoquée par la vue d’un piéton dans la trajectoire du véhicule et l’adrénaline libérée devait trouver un exutoire dans un cri de colère proportionné, faute de quoi elle serait restée dans le sang et aurait généré du stress… et du cholestérol.

Un autre exemple ? Lequel d’entre nous n’a jamais grondé, giflé ou fessé son enfant juste après lui avoir sauvé la vie, en lui évitant d’être écrasé. On le rattrape par le bras, on le tire sur le trottoir, la voiture passe en trombe et on engueule le petit avec rage pour lui signifier combien on l’aime. On préfère dire que c’est un réflexe, non ?

Nombreuses sont donc les situations concrètes où nous fonctionnons ainsi, sur la seule base du physiologique, et c’est tant mieux, car nos cerveaux n’ont qu’un objectif : veiller à notre adaptation permanente au milieu dans lequel nous vivons, ceci afin de maintenir la vie dans cet organisme magnifique qui est notre corps.

Du coup – comme dirait mon ado – il est recommandé d’identifier au mieux la contribution de nos cerveaux et de notre corps, avant de se perdre dans la justification morale ou intellectuelle de certains de nos actes. Doit-on évoquer ici la maîtrise de notre force ?

2.     Couche n°2 : la conscience…

Ici, tout se corse. Pendant des millénaires, notre conscience, notre âme, notre soi, notre ego, ont été les stars de la pensée, qu’elle soit religieuse, scientifique ou philosophique. De Jehova à Freud, le succès a été intégral et permanent au fil des siècles. A l’Homme (ou à la Femme, plus récemment), on assimilait la conscience qu’il ou elle avait de son expérience. La question du choix entre le Bien et le Mal y était débattue et l’ego était ce grand parlement intérieur, en tension entre, en bas, la matière répugnante de notre corps et, en haut, la pureté des idées nées de notre imagination ou générées par notre intellect. De là à assimiler notre pierre individuelle à cette même conscience, il n’y a qu’un pas, que l’on fait facilement en Loge.

Or, v’là-t-y pas que nos amis neurologues shootent dans la fourmilière et nous font une proposition vertigineuse, aujourd’hui documentée et commentée dans les revues scientifiques les plus sérieuses : la conscience ne serait qu’un artefact du cerveau, une sorte d’hologramme généré par nos neurones, rien que pour nous-mêmes ! Plus précisément : trois régions du cerveau ont été identifiées, dont la mission commune est de nous donner l’illusion de notre libre-arbitre, l’illusion d’être une personne donnée qui vit des expériences données dans le temps, dans l’histoire de notre quotidien. Ici, plus question d’une belle conscience autonome, flottant dans les airs ou ancrée dans notre cœur ! Et c’est évidemment encore un coup du cerveau, qui fait bien son boulot : si je suis convaincu que j’existe individuellement, je vais tout faire pour garantir ma propre survie.

Pour illustrer ceci simplement, prenons l’exemple d’un pianiste qui lit une note sur une partition, enfonce une touche du piano et entend la corde vibrer. Il a l’impression de faire une expérience musicale unique (historique dans le sens qu’elle est un phénomène qui trouve sa place dans le temps) alors que ce sont précisément les trois zones du cerveau dont je parlais qui ont œuvré à créer cette impression. Elles ont rassemblé en un seul événement conscient, le stimulus visuel de la note lue, l’action du doigt sur l’ivoire et la perception de la note jouée. Pour notre conscience, l’illusion est parfaite alors que ce sont des sens distincts du cerveau qui ont été activés, à des moments différents et sans corrélation entre eux a priori.

C’est vertigineux, je vous le disais : ma conscience, n’est en fait pas consciente. Je pense qu’on n’a pas encore conscience non plus, des implications d’une telle découverte et je serais curieux de pouvoir en parler un jour avec notre très cher Steven Laureys.

Reste que, factice ou pas, la conscience que j’ai de moi-même accueille la deuxième couche du modèle que je vous propose : la psyché. Qu’ils soient illusoires ou non, ma psyché, ma personnalité psychologique, ma mémoire traumatique, ma vanité, mes complexes, mon besoin de reconnaissance, mes accusations envers le monde, mes habitudes de positionnement dans les groupes, ma volonté d’être sublime, bref, mes passions, mes affects conditionnent mon interaction avec le monde.

J’en veux pour preuve toutes les fois où je suis rentré dans un local où je devais animer une réunion, donner une conférence ou dispenser une formation : à l’instant-même où je rentrais dans la pièce, il était évident que j’aurais une confrontation avec celui-là, celui-là et celui-là. Je n’ai pas toujours eu du bide mais j’ai commencé grand… en taille, très tôt. Le seul fait de ma stature physique provoquait systématiquement une volonté de mise en concurrence chez les participants les plus arrogants de virilité. Il me revenait alors d’établir ma position d’animateur sans qu’elle ne vienne contrarier le statut des mâles alpha présents, ou de m’affirmer moi-même en mâle alpha, si les mâles en question étaient beaucoup moins baraqués que moi…

Ici, pas de grands idéaux pédagogiques, pas de réflexes physiologiques mais simplement un positionnement affectif, un moment où chacun se vit comme un héros mythique et sublime, dans une confrontation qui devient authentiquement héroïque.

Vous me le confirmerez en salle humide mais j’ai le sentiment que la délibération intérieure, à ce moment-là, utilise le même langage que les rêves où, également, chacun se vit comme un personnage mythologique, hors de tout détail accidentel ou quotidien. Regardez, par exemple, la colère d’un informaticien quand un ordinateur ne fait pas ce qu’il veut : elle est homérique et n’est possible que si, l’espace d’un instant, l’informaticien en question a eu l’illusion d’être un dieu tout-puissant, créateur de ce dispositif binaire qui a l’arrogance satanique de lui résister. Encore un coup de la psyché vexée !

Et combien de fois -il faut le reconnaître- n’avons-nous pas discuté, disputé, débattu ou polémiqué sur des sujets qui ne s’en voyaient pas mieux éclairés, car force nous était d’abord d’avoir raison -devant témoins- de la résistance de l’autre, simplement parce qu’il ressemblait trop à l’amant de notre partenaire, à un méchant de cinéma ou à un contrôleur des impôts ! C’est un exemple. Passion, quand tu nous tiens… nous, nous ne savons pas nous tenir.

On pourra énumérer longuement ces situations où la psyché tient les rênes de nos motivations, alors que nous prétendons agir en vertu de principes sublimes ou d’idées supérieures. Dans ces cas regrettables, les sensations captées par notre cerveau n’ont même pas encore fait leur chemin jusqu’à notre raison que déjà nous réagissons… affectivement.

Il ne s’agit pas ici, par contre, d’en profiter pour condamner notre psyché, qui se débat en toute bonne foi dans un seul objectif : obtenir et maintenir la satisfaction que nous pouvons ressentir lorsque nos désirs sont réalisables et notre réalité désirable. Bref, quand l’image que nous avons de nous-même correspond à notre activité réelle. C’est une joie profonde qui en résulte. Doit-on évoquer ici la joie de la beauté ?

3.     Juste à côté, mais en version brouillée : les idées…

A ce stade, résumons-nous : un cerveau hyperconnecté qui nous permet de percevoir et d’agir sur le monde, une psyché mythologisante qui nous positionne affectivement face à ses phénomènes, il nous manque encore le troisième étage du modèle, les idées, les discours, autrement dit les formes symboliques.

C’est le philosophe allemand Ernst Cassirer qui a concentré ses recherches sur notre formidable faculté de créer des formes symboliques : le Bien, le Mal, Dieu, le Beau, le Vrai, le Juste, le Grand Architecte, le Carré de l’hypoténuse, Du-beau-du-bon-Dubonnet, la Théorie des cordes, « Demain, j’enlève le bas », « Le Chinois est petit et fourbe », « This parrot is dead », la Force tranquille, Superman, le Grand remplacement, « Je ne sais pas chanter », « Mais c’est la Tradition qui veut que », « On a toujours fait comme ça », les Luxembourgeois sont riches… Autant de formes symboliques, de discours, qui ne relèvent ni de notre physiologie, ni de notre psychologie ; autant de convictions, de systèmes de pensée, de vérités qui prêtent au débat, car elles ne peuvent individuellement constituer une explication exclusive et finale du monde qui nous entoure (s’il y en avait une, ça se saurait !)…

Mais Cassirer ne s’est pas arrêté à son émerveillement bien naturel, face à une faculté aussi généreusement distribuée : celle de créer des formes symboliques. Il a également averti ses lecteurs d’un danger inhérent à cette faculté : la forme symbolique, l’idée, le discours, a la fâcheuse tendance à devenir totalitaire en nous. En d’autres termes, chacun d’entre nous, lorsqu’il/elle découvre une vérité qui lui convient (ce que l’on appelle une vérité, donc), il/elle s’efforce spontanément de l’étendre à la totalité de sa compréhension du monde, voire à l’imposer à son entourage. Que celle/celui qui n’a jamais observé ce phénomène chez un adolescent vienne me trouver en salle humide, j’ai des choses à lui raconter…

Qui plus est, les fictions et les dogmes qui nous servent d’œillères – ou « d’écailles sur les yeux », comme disait Marcel Proust – ne sont pas toujours le fait de la société ou de notre entourage : nous sommes assez grands pour générer nous-mêmes des auto-fictions, des discours qui justifient nos imperfections, qui expliquent -sans les justifier- nos comportements ou qui perpétuent des scénarios de défense (souvent d’origine psychologique), au-delà du nécessaire.

Il reste donc également important d’identifier les dogmes et les discours qui entravent notre liberté de penser, afin de rendre à chacune de nos idées sa juste place : rien d’autre qu’une opportunité de pensée, sans plus. A défaut, nous risquons de la travestir en vérité absolue, à laquelle il faudrait se conformer !

P.S. Nancy Huston a plus récemment (Cassirer écrit pendant l’entre-deux-guerres) commis un tout petit essai sur le sujet : L’espèce fabulatrice (chez Actes Sud). Je vous le recommande en apéritif car Cassirer est assez massivement illisible.

Mais, reprenons notre fil conducteur : quel langage utilise-t-on pour échanger sur ces formes symboliques, qu’il s’agisse de réfléchir seul ou de débattre avec des tiers, qu’il s’agisse de fictions personnelles ou de discours littéraires, poétiques, scientifiques, mathématiques, religieux ou maçonniques ? Il semblerait bien qu’il s’agisse là de la langue commune, telle qu’elle est régie par la grammaire et l’orthographe, codifiée par nos académies. On ne s’étendra pas ici sur les différents procédés de langage, sur la différence entre signifiant et signifié, sur l’usage poétique des mots, sur la différence entre vocabulaire et terminologie. Ce qui m’importe, ce midi, c’est simplement d’insister sur deux choses, à propos des formes symboliques :

  • d’abord, le discoursvoulu raisonnable- que l’on tient à propos du monde ou d’un quelconque de ses phénomènes, n’est pas le phénomène lui-même. C’est Lao-Tseu qui disait : « Le Tao que l’on peut dire, n’est pas le Tao pour toujours.» Pour faire bref : c’est impunément que l’on peut discourir sur n’importe quel aspect de notre réalité car notre discours n’est pas la chose elle-même (sinon, il serait impossible de parler d’un éléphant lorsqu’on est assis dans une 2CV, par simple manque de place).
  • Ensuite : impunément peut-être pas, car notre formidable faculté de créer des formes symboliques pour représenter le monde (qu’il soit intérieur ou extérieur) sert un objectif particulier bien honorable : celui de nous permettre de construire une image du monde harmonieuse, à défaut de laquelle il sera difficile de se lever demain matin.

Doit-on évoquer ici l’apaisement de la sagesse ?

4.     Mystère et boules de gomme

Nous voici donc avec un modèle de lecture de nous-mêmes à trois étages : le physiologique, le psychologique et les formes symboliques ou les discours. Jusque-là, nous avons travaillé à les décrire, à reconnaître leur langage et à identifier leur objectif, c’est-à-dire, leur raison d’être :

  1. l’Adaptation à l’environnement, pour le cerveau ;
  2. la Satisfaction née de l’équilibre entre désirs intérieurs et possibilités extérieures, pour la psyché, et
  3. l’Harmonie dans la vision du monde pour les discours, pour la raison.

Tout cela est bel et bon, mais où est le problème, me direz-vous ? Mystère ! Ou plutôt, justement, le mystère et la tradition qu’il véhicule.

Je vous l’ai proposé : à moins d’être un croyant, un gnostique ou un dangereux gourou, la tradition est à prendre comme un discours, une opportunité de pensée : ce qui n’en fait pas une vérité ! Notre tradition occidentale agence nos trois étages de manière rigoureuse : le corps, notre prison d’organes, est au rez-de-chaussée de la maison ; notre conscience, nécessairement plus élevée que nos seuls boyaux, fait bel étage et les idées, sublimes, dominent un étage plus haut, elles rayonnent au départ d’un magnifique penthouse sur la terre entière ! Raison, splendeur, esprit, idéaux, lumière infinie et vie éternelle en haut ; corps, limitations, affects, sexualité, déchéance et mort, en bas. C’est du Platon, du Jéhovah, du Jean-Sébastien Bach ou du Louis XIV ! Sauf que le Roi-Soleil déféquait derrière les tentures de son palais : manifestement, le sublime avait un bon transit, et c’est déjà ça…

C’est cette même tradition idéaliste qui positionne le mystère dans des zones transcendantes, dans un au-delà que notre raison ne peut cerner et dont nous ne possédons pas le langage, sauf initiation, bref : le mystère est ineffable tant il est supérieur, bien au-delà de notre entendement. Et, si initiation il doit y avoir, elle n’est là que pour lever un coin du voile sur ce fameux mystère.

Face à une telle « mystique du télésiège », qui entrelarde notre culture judéo-chrétienne de besoins d’élévation sublime depuis des lustres, il existe une alternative, qui est la vision immanente du monde (vision que je partage spontanément, d’ailleurs).

L’immanence, c’est la négation de tout au-delà : tout est déjà là, devant nous au rez-de-chaussée, tout est là qui fait sens, qui est magnifiquement organisé et vivant, qui est prêt à recevoir notre expérience mais seulement dans la limite de nos capacités sensorielles et de notre entendement.

Et c’est bel et bien cette limite qui nous fournit la signification que nous pourrions donner au mot mystère : « au-delà de cette limite, nos mots ne sont plus valables. » Souvenez-vous de Lao-Tseu quand il évoque l’ordre universel des choses et le silence qu’il impose.

Contrairement aux définitions des dictionnaires qui nous expliquent, je cite, que le « Mystère est une chose obscure, secrète, réservée à des initiés », le mystère serait cet ordre des choses que nous pouvons appréhender mais pas commenter. Pas de mots pour décrire le mystère : non pas parce qu’il est par essence un territoire supérieur interdit, réservé aux seuls dieux ou aux initiés, pas du tout, mais parce que, tout simplement, notre entendement a ses limites, tout comme le langage rationnel qu’il utilise.

De là à ramener le mystère à notre simple fonctionnement biologique, pour lequel nous n’avons pas de mots mais qui est inexorable comme le destin et impératif comme les dieux, il n’y a qu’un pas, que nous pourrons franchir en salle humide, après minuit…

Nous pouvons donc expérimenter le mystère mais, c’est notre condition d’être humain que d’être incapables de le décrire avec nos mots.

Le magnifique conteur Henri Gougaud a la simplicité d’en dire ceci, je le cite : « L’intellect voudrait que la vie ne soit qu’une énigme, alors qu’elle est un mystère. On peut résoudre une énigme, la vaincre et ne laisser qu’une rassurante lumière, là où étaient des ombres. On ne peut qu’explorer un mystère, sans espérer l’abolir. Explorons donc. »

J’en veux pour exemple la sagesse de la langue quand, face à un trop-plein de beauté (un paysage alpin, la mer qu’on voit danser, la peau délicate d’un cou ou une toile de Rothko), quand nous disons : « cela m’a laissé sans mots », « je ne trouve pas les mots pour le dire », « je suis resté bouche-bée… »

Doit-on évoquer ici le silence devant la colonne Beauté ?

5.     Sapere Aude versus Amor Fati

Au temps pour le mystère : le questionner aura permis de dégager deux grosses tendances dans notre culture : d’une part, l’appel vers l’idéal du genre « mystérieux mystère de la magie de la Sainte Trinité » et, d’autre part, la jouissance pragmatique du « merveilleux mystère de la nature, que c’est tellement beau qu’on ne sait pas comment le dire avec des mots. »

Dans les deux cas, le mystère a du sens, on le pressent, mais, dans les deux cas, le mystère est ineffable, que ce soit par interdit ou par simple incapacité de notre raison.

Dans les deux cas, chacun d’entre nous peut regarder sa pierre, déposer un instant ses instruments et se poser la « question du mystère » : quand, seul avec moi-même, je veux accéder à la connaissance, vivre le mystère et goûter au sens de la vie, est-ce que je regarde au-delà des idées ou au cœur de mes sensations ?

Notre maçonnerie est bien faite : les outils ne manquent pas dans notre havresac, qui nous permettent d’aborder la taille de notre pierre, soit en lui appliquant la |G|éométrie de notre raison, soit en attaquant directement la masse minérale, sous la lumière flamboyante de l’Etoile.

Merveille de notre rituel, donc : nous sommes équipés des deux familles d’outils. Merveille de notre qualité d’humains, nous pratiquons les deux mouvements : de l’expérience au monde des idées, du monde des idées à l’expérience ; en d’autres termes, de l’action à la fiction, et de la fiction à l’action.

Mais qu’est-ce qu’il a fumé, se demande une Soeur qui vient de se réveiller sur les Colonnes ? Je vous rassure tout de suite, hors apéro, je suis clean et j’appelle à la barre deux penseurs qui y ont pensé avant moi : Immanuel Kant et Friedrich Nietzsche.

Avec son Sapere Aude (« Ose utiliser ton entendement »), Kant représente le mouvement qui va de l’action à la fiction. Ce n’est pas pour rien qu’il vivait au Siècle des Lumières, siècle qui a substitué aux pouvoirs combinés du Roi et de l’Eglise, l’hégémonie de la Raison (nous en savons quelque chose, nous Maçons). Pour reprendre ma métaphore, dans la maison de Kant, l’ascenseur s’arrête bel et bien à nos trois étages (cerveau, psyché et formes symboliques) mais le liftier invite ceux qui cherchent la connaissance à monter vers la Raison, dont j’affirme qu’elle est également une forme symbolique, un discours, pas une réalité essentielle. Pour Kant, le mouvement va de l’expérience à la Raison.

Dans la maison de Nietzsche par contre, le liftier propose le trajet inverse, fort de la parole de son maître qui invite à l’Amor Fati (« Aime ce qui t’arrive »). Pour le philosophe, il importe de se libérer des discours communs, des idées totalitaires et ankylosantes, ces crédos que ruminent nos frères bovidés, et de devenir ce que nous sommes intimement, dans toute la puissance et la profondeur de ce que nous pouvons être, ceci incluant nos monstres personnels.

Il nous veut un peu comme un.e samouraï qui, par belle ou par laide, s’entraînerait tous les matins pour être prêt à affronter sans peur… quoi qu’il lui arrive pratiquement. Cela implique pour lui le sérieux, l’hygiène de vie et l’attention au monde : trois disciplines qui ne sont pas des valeurs en soi, mais des bonnes pratiques. Le mouvement préconisé va donc des idées, des fictions, vers l’action, vers l’expérience, vers le faire, comme le chante l’éternel Montaigne, grand apôtre de l’expérience juste. Je le cite :

« Quand je danse, je danse ; et quand je dors, je dors. Et quand je me promène seul dans un beau jardin, si mes pensées se sont occupées d’autre chose pendant quelque temps, je les ramène à la promenade, au jardin, à la douceur de cette solitude, et à moi. La Nature nous a prouvé son affection maternelle en s’arrangeant pour que les actions auxquelles nos besoins nous contraignent nous soient aussi une source de plaisir. Et elle nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par le désir. C’est donc une mauvaise chose que d’enfreindre ses règles. »

6.     Un modèle pour Maçons modèles

Le mot est lâché : la règle ! A tout propos maçonnique, une morale maçonnique. Sans vouloir « spoiler » (ou divulgâcher) le commentaire de notre Orateur de ce midi : quelle règle de vie est proposée ici ? Nous visons la connaissance, nous cherchons la Lumière dans le Mystère ; nous avons un cerveau, une psyché, des idées ; nous pouvons aller de l’un à l’autre et de l’autre à l’un. Soit. Mais encore ?

Souvenez-vous : nous nous étions donné comme objectif de bien nous outiller pour vérifier si nous étions une infox à nous-mêmes, ou non. Dans les films, cela s’appelle une introspection si un des deux acteurs est allongé sur un divan et une méditation quand l’acteur principal se balade en robe safran, avec les yeux un peu bridés sous un crâne poli.

Pour Nietzsche (et pour moi, accessoirement), ce n’est pas être moral que de viser systématiquement la conformité avec des dogmes qui présideraient à notre vie, qui précéderaient notre expérience et qui se justifieraient par des valeurs essentielles, stockées quelque part dans le Cloud de nos traditions ou de nos légendes personnelles.

« Être conforme, c’est immoral, peut-être, môssieur le censeur ? », me direz-vous. Je réponds oui, si la norme que l’on suit se veut exclusive, définitive et n’accepte pas de révision (souvenez-vous : les formes symboliques deviennent facilement totalitaires. Méfiance, donc) ; la respecter, cette norme, ce serait trahir ma conviction que la vie est complexe et que la morale ne se dicte pas mais se construit in situ, en action ; oui encore, si la norme suivie me brime intimement, qu’elle fait fi de ma personne et de mes aspirations sincères, qu’elle m’est imposée par la force, la manipulation ou la domination ; la respecter serait ne pas me respecter (souvenez-vous : ma psyché a des aspirations, qui peuvent être légitimes) ; oui enfin, si la norme suivie limite l’expression de ma vitalité, de ma puissance physique (souvenez-vous : mon cerveau travaille au service de ma survie). En un mot comme en cent : la Grande Santé n’est décidément pas conforme et viser la conformité à un idéal est définitivement une négation de sa propre puissance !

Aussi, notre bonne et belle Maçonnerie, si elle ne néglige pas la valeur de l’exemple (« ah, tu verras quand tu seras Maître ! »), elle ne donne pas de tables de la loi auxquelles se conformer : combien de fois, dans notre rituel pédagogique, ne sommes-nous pas invités à retourner à notre pierre, non pas seulement pour la tailler à mesure (un mien Jumeau disait « on ne moule pas des briques ») mais également pour lui faire face, se l’approprier telle quelle et mieux choisir l’espace où elle pourra s’insérer dans le mur du Temple !

Aussi, faute de disposer d’un catéchisme, je vous propose donc une règle du jeu, des bonnes pratiques, plus précisément une clef de détermination qui n’a qu’un seul but : ne pas mélanger les genres. Ne pas attribuer à un mauvais état de santé des opinions trop sombres, que l’on n’a pas sincèrement. Ne pas expliquer à ses enfants que le monde est moche, alors qu’on est simplement dans un mauvais jour. Ne pas expliquer à ses enfants que le monde est super, alors qu’on est simplement dans un bon jour. Ne pas accepter d’être brimé par quelqu’un parce que c’est toujours comme ça. Ne pas demander quelqu’un en mariage avec sept Triple Karmeliet derrière le col. Accepter d’écouter l’autre même s’il fait trop chaud dans la pièce. Eviter une remontrance envers un collègue dont on sait qu’il va à la messe le dimanche. Ne pas tirer de conclusion sur la « nature fondamentale de la femme » après une altercation houleuse avec une contractuelle qui posait un pv sur le pare-brise…

Ces exemples sont accidentels, quotidiens, et n’ont qu’une vertu : chacun peut a priori s’y reconnaître. Reste que la même clef de lecture peut probablement s’avérer utile pour des questions plus fondamentales, qui n’ont pas leur place ici, parce qu’elles nous appartiennent à chacun, individuellement. Chacun sa pierre.

Allons-y donc avec un peu plus de légèreté, même si la clef proposée peut être le point de départ d’un travail plus approfondi. On va faire comme avant de tirer les lames du tarot : chacun doit choisir un problème qui le tracasse. Vous êtes prêts ? On y va ?

  1. Est-ce que la question que je me pose est essentielle et influence effectivement le sens de ma vie ?
    1. Si ce n’est pas le cas, cherchez une solution au problème sans état d’âme ou laissez passer la pensée inconfortable et oubliez-la ! car personne n’a jamais dit qu’il fallait croire tout ce que l’on pense ;
    2. Si c’est le cas, passez à la question 2.
  2. Est-ce que le déplaisir que je ressens peut-être lié à mon corps (digestion difficile, flatulences, chaleur, vêtements mouillés, posture inconfortable maintenue trop longtemps…)
    1. Si oui, prenez d’abord un verre de bicarbonate de soude ou un godet de Liqueur du Suédois, puis revenez à la question 1.
    2. Si non, passez à la question suivante.
  3. Est-ce que la manière dont je vis le problème est influencée par mes légendes personnelles, ma mémoire traumatique ou peut-elle être influencée par un positionnement psychologique que je crois nécessaire face à ses protagonistes ?
    1. Si oui, faites la part des choses et reformulez-vous le problème. Si RE-OUI, parlez-en à votre psy en donnant la situation comme exemple.
    2. Si non, passez à la question suivante.
  4. Est-ce qu’en cherchant une solution à ce problème je fais appel à des évidences, des certitudes, des principes, des arguments d’autorité, des traditions, des routines de pensée ou des autofictions qui déforment mon analyse ?
    1. Oui ? Si vous étiez profane, vous pourriez frapper à la porte du Temple, répondre sincèrement à toutes les questions bizarres de vos futurs Frangins ou Frangines, attendre quelques années et, une fois passé Maître, quand vous saurez absolument tout par vous-même, vous pourrez vous reposer la même question avec l’esprit plus clair.
    2. Non ? Passez à la question suivante.
  5. Est-ce que, si je localise lucidement l’étage auquel se situe le nœud de mon problème, cette analyse me procurera une vision du monde plus apaisée ?
    1. Si oui, recommencez le cycle à la question 2.
    2. Si non, passez à la question suivante.
  6. Est-ce qu’une solution apportée au problème limiterait mes frustrations et me rendrait suffisamment confiance en mes capacités et la bienveillance de mes Frères & Soeurs ?
    1. Si oui, analysez, seul ou avec votre psy, l’exagération qui génère votre frustration et travaillez dessus avant de conclure quoi que ce soit à propos de vous-même ou de vos Frères & Soeurs.
    2. Si non, bonne nouvelle mais pas suffisant pour sauter la question suivante.
  7. Est-ce que mon hygiène physique est suffisante pour que mon état de santé ne colonise pas la clarté de ma pensée ?
    1. Si oui, renoncez aux agapes pour ce soir et rentrez manger une biscotte à la maison avant de prendre toute autre décision.
    2. Si non, je m’en réjouis avec vous : rendez-vous en salle humide !

J’insiste ici : ces questionnements ne sont évidemment valables qu’en cas d’expérience désagréable ou inconfortable, de manies suspectes, de regrets ou de remords, voire plus généralement de situations insatisfaisantes. Si votre situation est satisfaisante et que vous ne ressentez aucune souffrance : eh bien, arrêtez de vous torturer et vivez la Grande Santé !

7.     Peut-on alors entendre raison ? Voire « raison garder » ?

Nous voici arrivés au terme de la promenade.

Je voudrais, avant de conclure, me dédouaner d’une chose : il ne s’agissait pas ce midi de faire le procès de la raison mais bien le procès de l’illusion de raison, voire des prétentions à la raison. Combien de fois n’entend-on pas habiller de raison un simple argument d’autorité, brandir avec véhémence des principes, des appels à la tradition ou les éternels « on a toujours fait comme ça », alors que l’écoute et le débat pouvaient apporter des tierces solutions qui rendraient les lendemains partagés possibles et généreux !

Et que le ton badin de mon questionnaire fictif ne vous trompe pas : je pense sincèrement que nous sommes souvent en défaut d’identifier lucidement les vrais moteurs de nos motivations.

Je pense également qu’identifier les instances qui président à nos prises de décision et bien ressentir leur poids dans ce qui fait pencher la balance : c’est un exercice plus exigeant qu’il n’y paraît. Et plus particulièrement, quand il s’agit de faire la part des choses entre les moments où nous faisons primer les explications et les autres où c’est la situation qui préside à notre jugement.

Je pense enfin que nous vivons dans un monde de représentations toxiquesnous devenons individuellement le dernier bastion de la raison et du sens : raison de plus pour tailler notre pierre avec tous les outils disponibles et assainir (autant que faire se peut) ce que nous savons de nous-mêmes.

J’ai dit, Vénérable Maître.