Raison garder est un cas de conscience.s

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Vénérable Maître et vous mes Frères (et Sœurs) en vos grades et qualités,

Il est toujours de bon ton de commencer une planche par une bonne nouvelle. Et, ce midi, je peux te dire que, puisque tu es là, devant moi, Vénérable Maître : je me sens en sécurité ! Plus encore : en pénétrant dans le Temple, il y a quelques instants, je savais que tu t’assoirais à l’Orient et que tu serais flanqué de notre Orateur et du Frère Secrétaire. Je savais également qu’à mes côtés, j’allais trouver deux Surveillants (des virtuoses du maillet triés sur le volet !) et j’étais certain aussi que personne n’allait passer la porte du Temple pendant nos Travaux, vu la présence musclée du Frère Couvreur, notre sorteur patenté !

Dans la même veine, toutes les répliques de notre Rituel, nous les connaissons et nous les attendons au juste moment où elles sont prévues dans le scénario de nos Tenues. Et pour nous conforter dans le sentiment rassurant qu’une règle universelle est d’application (dans cette Loge à tout le moins), l’ensemble des objets et des décors est à sa place, jusque dans les moindres détails : pas une Lumière de trop aux trois angles du Tapis de Loge, une Voute étoilée au-dessus de nous, une Chaîne d’Union complète qui boucle ses Lacs d’Amour, deux Colonnes, au Nord et au Sud, et, tout ceci, sans compter avec un de nos rares dispositifs susceptibles d’éveiller des affects (un peu, du moins) : je veux parler de la Colonne d’Harmonie et de sa musique. Une musique dont on sait par avance qu’elle sera maçonnique ou, à tout le moins, propre à souligner tous les événements maçonniques, dont on sait aussi que, sans faillir, ils vont advenir selon le minutage de la Tenue, de midi à minuit.

J’ai longtemps ‘cherché dans la littérature‘ (comme on dit) pour trouver une communauté, comme nous sans dieux, aussi éprise d’absence de surprise, aussi peu désireuse d’aventure et aussi bien organisée pour se donner un sentiment permanent de… sécurité. Je n’en ai trouvé qu’une : les Hobbits de la Comté.

Voici ce que Tolkien, l’auteur du Hobbit puis du Seigneur des Anneaux, en dit dans les années 1950 (vous allez voir, la ressemblance est troublante), je le cite : « Les Hobbits sont un peuple effacé mais très ancien, qui fut plus nombreux dans l’ancien temps que de nos jours, car ils aiment la paix et la tranquillité et […] s’ils ont tendance à l’embonpoint et ne se pressent pas sans nécessité,  […] Ils ont toujours eu l’art de disparaître vivement et en silence quand des gens qu’ils ne désirent pas rencontrer viennent par hasard de leur côté […] Et, pour ce qui était de rire, de manger et de boire, ils le faisaient bien, souvent et cordialement, car ils aimaient les simples facéties en tout temps et six repas par jour (quand ils pouvaient les avoir) […] et ils étaient très considérés, non pas seulement parce que la plupart d’entre eux étaient riches, mais aussi parce qu’ils n’avaient jamais d’aventures et ne faisaient rien d’inattendu : on savait ce qu’un Hobbit allait dire sur n’importe quel sujet sans avoir la peine de le lui demander…« 

Alors, que nous dit donc ce besoin obsessionnel de sécurité, manifestement aussi typique des Maçons que des Hobbits ? Est-il limité à la vie en Loge ou bien la nécessité de pouvoir faire confiance à notre environnement est-elle plus fondamentale chez l’Humain ? Renoncer à Dieu nous a-t-il condamné à rechercher ailleurs une légalité rassurante, c’est-à-dire le sentiment qu’il y a, dans l’air que nous respirons tous, un ordre des choses qui garantit que ce nous attendons du monde autour de nous, se passera comme nous l’attendons ?

« Dieu est mort« , soit, la cause est entendue mais, une fois la Loi divine sortie du décor, il revient de se pencher sur une injonction beaucoup moins facile à gérer au jour le jour : « Tu es ta propre loi, » nous disent les moralistes. Facile à dire. Me voilà tenu de devenir mon propre pouvoir législatif, mon pouvoir exécutif et, surtout, mon propre pouvoir judiciaire : si je suis coupable de quoi que ce soit, c’est moi qui prononcerai la sentence, dans ma délibération intime ! En clair : non seulement tout phénomène, tout événement qui réduit ma sécurité m’obligera à réagir mais je me tiendrai personnellement responsable de ma décision d’agir…

Quand on y regarde de plus près, nous sommes au quotidien, comme les bons citoyens à la fin du siècle des Lumières : la Révolution a raccourci d’une tête tout ce qui ressemblait à l’autorité usurpée du Roi et éloigné du débat public les donneurs de leçons en soutane. C’était assurément un véritable moment de vertige où le bon citoyen ne disposait plus d’aucun catéchisme auquel se conformer, ni de lettres de cachet auxquelles obéir aveuglément.

En fait, toutes proportions gardées, est-ce que tout phénomène nouveau provoquant un état d’insécurité individuelle n’est pas également, pour chacun d’entre nous, comme un chaos à expérimenter, comme un lendemain de prise de Bastille : pas de règles auxquelles se conformer ; pas encore assez de confiance dans une situation qui est inédite et une lourde inquiétude quant à la capacité de faire face à l’expérience directe, celle qui est proche de la réalité.

Et d’ailleurs, n’est-ce pas également à ce moment-là, alors que nous ne nous sentons pas en sécurité, alors que nous n’avons pas confiance, que justement nous aurions tendance à projeter sur le monde des explications qui nous sont propres, des fabulations qui nous rassurent : à savoir, à nous raconter des histoires où la Princesse épouse le Prince, où il ne pleut pas pendant le match du gamin et où nous retouchons des impôts ? En un mot comme en cent : des histoires où les gens et les choses respectent une règle du jeu, un ordre universel où la fin de l’histoire tourne à notre avantage.

Nos fabulations (c’est ainsi que Nancy Huston les baptise dans son livre L’espèce fabulatrice), nos fabulations face à l’insécurité et leur capacité à nous empêcher de raison garder : c’est bien sur ce sujet que nous allons travailler ce midi, en trois séries de mots-clefs. Nous commencerons par les 3 premiers d’entre eux : la confiance, la puissance et la légalité.

Première série, d’abord, la confiance

Un philosophe de l’Université de Louvain, Mark Hunyadi, y consacre son livre Faire confiance à la confiance, paru en 2023. Pour moi, ce petit livre a été une réelle découverte. Il y aura un avant et un après. L’auteur s’y étonne du nombre important des occurrences du mot ‘confiance’ dans tous nos discours, sans que la chose ne reçoive de définition claire.

Nous vivons dans des sociétés individualistes, commence-t-il, c’est-à-dire que la volonté individuelle, l’affirmation de soi, semble y être le moyen suprême pour briser toutes les limitations, toutes nos finitudes. Comme souvent dit : c’est au point qu’on est passé du « je pense donc je suis » au « je crois donc j’ai raison.« 

Qui plus est, précise Hunyadi, le numérique permet à chacun de vivre comme dans un cockpit d’avion, dans un espace protégé où chacun peut, de manière fiable, piloter du bout des doigts son environnement médiatisé. Tout y est sécurisé autant que faire se peut et, de manière quasi libidinale, le numérique satisfait tous nos désirs sans faillir… à condition de choisir uniquement ce qui est sur le menu ! Pas question ici de souhait alternatif, d’option divergente ou de créativité, pas question de pensée négative, c’est-à-dire, une pensée libre qui serait capable de critiquer le système dans lequel elle pense. Si l’on parle de liberté aujourd’hui, insiste Hunyadi, c’est une liberté de supermarché !

Pensez un peu à votre dernière commande de pizza en ligne. Vous aviez fortement envie de manger une, je cite, « pizza blanche, pommes de terre, mozzarella, et romarin » en regardant Les Aventuriers de l’Arche perdue devant votre nouveau super-écran de 77 pouces de diagonale. Pas de chance, la pizza n’est plus au menu des plats livrés par votre fournisseur habituel. C’est donc avec la « quatre fromages » plébiscitée par les clients habituels de la plateforme que vous avez vécu la vraie aventure… dans vos pantoufles.

Dans ce contexte de vie médiatisée, où la liberté est limitée par ce qu’offrent les systèmes, l’auteur déplore la diminution de la confiance, non pas à cause d’une augmentation de la fiance mais, simplement, parce que tout un chacun a moins besoin de la confiance ! La digitalisation de la majorité de nos activités fait rentrer celles-ci dans des cases et des tableaux qui limitent fortement le risque de ne pas voir nos attentes comblées, à la condition que nous restions dans le cadre donné.

Par exemple : ai-je vraiment besoin de faire confiance à Mère Nature lorsque, sans surprise, je reçois un billet de 50 €, que j’ai demandé au travers d’une suite de menus sur l’écran d’un terminal, après m’être identifié grâce à un code secret ? Pas besoin d’être Chuck Norris pour y arriver…

C’est ici qu’il devient nécessaire de définir cette confiance naturelle qui, selon Hunyadi, est à la base même de notre relation au monde. Pour ce faire, il prend l’exemple assez limpide d’un conducteur au volant de son véhicule. Imaginez : il fait beau ; vous êtes au volant de votre voiture sur une route de campagne en ligne droite ; vitesse autorisée 90 km/h ; une voiture vient dans l’autre sens à la même vitesse ; elle est sur l’autre bande ; vous allez vous croiser sans ralentir et… continuer votre chemin.

Que s’est-il passé ? Rien. Mais vous avez pris un risque énorme (une collision frontale à 90 + 90 = 180 km/h) parce que vous avez eu confiance dans le fait que l’autre conducteur n’allait pas se dérouter et vous emboutir. Aucune explication rationnelle, aucun contrat avec des petites lettres à la fin, aucun fétiche pendu à votre rétroviseur ne garantissait votre sécurité. Vous avez agi comme s’il était dans l’ordre des choses, dans la légalité naturelle, que la collision n’aurait pas lieu et, d’ailleurs, vous êtes là, aujourd’hui, sur les Colonnes, après un pari où vous avez misé votre vie et celle de vos passagers.

C’est de cette confiance-là que parle Hunyadi. Une confiance sans laquelle notre vie serait impossible : comment s’asseoir sans la conviction que la chaise n’est pas en caoutchouc, comment trinquer sans être persuadé que le vin qu’on va boire n’est pas un lavement et comment être prêt à reprendre un air un peu digne sans l’assurance que le Frère Conférencier va donner le signal de la fin de son intervention via le traditionnel « J’ai dit, Vénérable Maître » (en français, de préférence) ?

Partant, voilà une définition enfin praticable de la confiance : j’ai confiance quand j’agis comme si les attentes de comportement que j’ai envers le monde où je vis n’étaient pas susceptibles d’être déçues. On fait ça 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ! Cette confiance procède donc plutôt de notre relation au monde, avant que d’être une relation au risque même…

Se sentir en sécurité (comme nous en Loge, ce midi), c’est donc être en confiance et avoir la conviction que les attentes de comportement que nous avons envers notre environnement seront satisfaites, et que nous pouvons agir dans le cadre d’une certaine légalité, d’un certain ordre des choses, qui garantit cette sécurité.

D’accord, mais que ce passe-t-il alors si nous ne pouvons avoir pleinement confiance dans notre environnement ; en d’autres termes, lorsque notre sentiment de sécurité n’est pas à 100 % ?

Hunyadi ne répond pas spécifiquement à la question et son propos passe peut-être à côté d’une autre dimension, qui, selon moi, participe également du sentiment de sécurité : à savoir, la puissance ressentie par chacun. Là où je n’ai pas pleinement confiance, peut-être le sentiment de ma propre puissance peut-il compenser et permettre une équation du type : x % de confiance + y % de puissance = 100 % de sentiment de sécurité.

Mais qu’en est-il alors lorsqu’un homme ou une femme, comme vous et moi, n’a pas pleinement confiance dans son environnement et que, de plus, le sentiment de sa propre puissance est insuffisant pour que, dans son cerveau, le voyant « sécurité » reste au vert ?

Je ne parle pas ici d’inquiétudes globales, comme l’avenir de nos enfants, les orangs-outans qui ne seront bientôt plus que des fantômes, la droite extrême qui prend ses aises dans nos démocraties (les dernières du modèle probablement), ou même l’omniprésence de petites prothèses numériques de 7 pouces de diagonale qui nécrosent les cervicales de nos ados.

Non, au quotidien, dans des situations où nous ressentons un enjeu personnel et où règne l’inconfort quand nous délibérons dans notre petite tête, nous pouvons avoir le sentiment que notre sécurité – donc, la somme de notre confiance et de notre puissance – n’est pas suffisante pour que nous puissions toujours agir avec une pensée claire, sans inquiétude, sans aveuglement ; en d’autres termes : pour que nous puissions « raison garder » (comme le disait déjà Marie de France, pour la première fois au XIIe siècle), puisque la sécurité semble en  être une condition…

Deuxième série, la confrontation

Jusque-là, nous avons évoqué les trois premiers mots-clefs : la confiance, la puissance et la légalité naturelle. On continue…

Tous les phénomènes qui arrivent à notre conscience (à nos consciences, comme on va le voir) n’appellent pas de notre part des réactions simples, des réflexes comme ceux qui réveillent le chat : il sent qu’il a faim, il se lève, va manger, passe par sa litière puis il revient digérer sur son coussin. Si c’est la vie rêvée pour un chat ou un Hobbit, c’est la honte pour un Maçon : être libre et probe demande une délibération intérieure, appelle un travail d’objectivation, nécessite l’analyse des informations traitées, suppose un jugement critique et non-dogmatique des options disponibles, et implique une décision d’agir qui devra être efficace et, accessoirement… juste.

Qu’il s’agisse de décisions graves ou de choix plus anodins, quand nous sommes confrontés à des phénomènes trop originaux pour notre périmètre de sécurité – réduisant par là notre taux de confiance naturelle – nous devons mettre en œuvre les trois mots-clefs de la deuxième série de ce midi, c’est-à-dire : l’aliénation, l’attention et les consciences (au nombre de trois, elles donnent leur « s » au titre de la planche : « Raison garder est un cas de consciences« ).

J’insiste ici : souvent, quotidiennement même, alors que nous en avons besoin, nous ne percevons pas de légalité naturelle dans nos échanges avec le monde, nous ne décelons pas un ordre des choses qui réduirait notre expérience directe à une simple résolution de problèmes concrets, avec mesure et raison, sans aveuglement, un peu comme la vie de ce foutu chat qui continue à dormir sur son coussin.

Hélas, bien au contraire, le monde, tel qu’il se présente à nous, dépasse notre entendement, c’est un fait (sinon, nous n’aurions pas eu besoin d’inventer des notions comme le mystère et ou l’absurde). Souvent, chaque jour, nos attentes de comportement envers lui sont détrompées, frustrées et nous vivons la surprise voire… l’aventure.

Pour jouer sur les mots : dans cette confrontation avec les phénomènes de l’existence, notre quête du sens est peut-être l’exact contraire de notre sens de la quête !

Le sens de la Vie auquel Sisyphe a renoncé et que certain attendent toujours, comme ils attendent Godot ; ce sens de la Vie tant recherché, qui fait l’objet de mille quêtes, serait-il platement la recherche de cette assurance, sécurisante, que les choses obéissent à une légalité et que nous pouvons avancer en toute confiance puisque, dans ce cas-là, le déroulement de l’avenir existe déjà et, qu’en gros, il ne nous reste plus qu’à apprendre à lire le futur avec une appli de gsm, dans notre fauteuil ou sur le coussin, à côté du chat.

Je veux insister sur ce point : ma proposition (qui n’est pas originale, d’ailleurs) est que le Sens de la vie vécu comme un objet idéal, pré-existant quelque part, qu’il nous faut atteindre et gagner au terme d’une quête que l’on voudra longue, aventureuse et difficile, est un Graal romantique et puant, tout à fait encombrant pour la Raison. Quelque part, dans le monde des Idées de Platon, dans le sublime de l’Olympe où festoient les Dieux, dans l’au-delà du Grand Barbu, derrière la bouille incroyable de Superman ou entre les seins de Lilith, la première femme, il y aurait un Grand Secret, un mode d’emploi universel, multilingue et illustré, prêt pour le téléchargement dans le répertoire de votre choix : dans le répertoire « religion », dans celui dédié aux initiations, dans celui des intuitions chamaniques ou dans cet autre répertoire où se rangent les raisonnements cartésiens sur l’essence des choses…

Et bien, sans moi ! La Joie de découvrir la légalité, la Beauté ou l’Harmonie, nait de l’exercice de soi, de la pratique de sa propre puissance, de l’expérience de sa propre humanité. C’est une question de taille mais, rassurons-nous, de l’activité de taille de notre propre pierre.

C’est autre chose alors de penser que, au contraire de l’option idéaliste, notre lot est de continuellement éprouver notre puissance face à ce qui nous advient par aventure. « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort« , disait Nietzsche entre deux Xanax : voilà bien les termes qui donnent sens à notre quête. Nous nous sentirons et nous serons plus forts à chaque décision prise librement, à chaque acte raisonné que nous poserons sans faire appel à un dogme quelconque, souvenez-vous : « Sapere Aude« , Ose savoir par toi-même, disait Kant. Nous serons plus forts à chaque lecture critique mais apaisée du « bruit et de la fureur » d’un monde dont la complexité rend, hélas, notre confiance spontanée assez difficile, il faut le reconnaître.

C’est ainsi que le déficit de confiance qui nous colle à la peau pourra être compensé par notre puissance personnelle : nous taillerons notre pierre pour la rendre plus robuste, car il y a tout un mur à soutenir ensemble ! C’est là normalement que monte la musique, tambours et trompettes… car l’image est belle et résonne encore du bruit chevaleresque des sabots (ou des noix de coco…) de Lancelot, de Galahad et autres Arthur. Mais, hélas, nous ne sommes pas Indiana Jones et, manifestement, les humains, comme les Maçons, comme les Hobbits, n’ont pas réellement le goût de l’aventure.

Diable. Le monde est trop complexe pour moi, on se tue à le dire ! Je ne perçois pas spontanément comment les choses tombent juste. Je n’ai plus confiance en la légalité de la vie, parce que je ne la reconnais pas dans ce qui m’arrive, à moi. Comment dès lors me sentir en sécurité ? Comment avoir assez confiance ?

Qu’à cela ne tienne : puisque le monde comme il va ne me donne pas confiance, puisqu’il dépasse mon entendement, je vais en fabuler un autre à ma mesure où la légalité des choses sera évidente et je vais m’y projeter, je vais m’y… aliéner. Ce sera une expérience virtuelle (le contraire d’un voyage spirituel) que d’être un moi augmenté dans un environnement sécurisé. Les exemples de ce type d’évasions ne manquent pas dans notre quotidien :

    • Regardez dans votre bus, cet ado qui ‘scrolle’ sur son gsm avec les écouteurs sur les oreilles, on dirait un singe avec une banane. Comment lui en vouloir, la femme mûre assise en face de lui fait la même chose : deux singes, deux bananes. Et ils ne se parleront pas…
    • Regardez ce manager qui, dans son langage Corporate, a trouvé un slot pour tirer les Lessons Learned avec son N+1, lors d’un meeting One-2-One, alors qu’il est overbooké.
    • Et regardez l’indigence intellectuelle qui permet à des dirigeants, même grimés en Van Gogh avec un pansement sur l’oreille, de fantasmer à voix haute une nation entière qui serait faite d’êtres humains divisés en deux groupes exclusifs, grossièrement définis : nous et les autres !

Dans les trois cas, je ne vois qu’une projection de soi dans un monde virtuel, fabulé, qui réduit la réalité à un périmètre compréhensible sans effort, dans lequel le sujet inquiet se projette par facilité, en recherche de sécurité. Souvenez-vous, Hunyadi évoquait un cockpit d’avion, à ce propos. Face à l’insécurité comme nous l’avons définie, l’aliénation est l’option libidinale du moindre effort : je me projette dans une autre situation puisque la mienne me semble trop difficile.

On pourrait dire : « Choisis ton camp, camarade » : à chaque baisse de ta confiance, feras-tu face à l’expérience directe de ta propre réalité complexe ou te projetteras-tu dans un monde virtuel, simple, binaire, partagé entre les bisounours et les terroristes du Hamas ?

Petite parenthèse. Avant d’aller plus loin, il nous faut encore parler d’un truc bizarre qu’on appelle communément… la réalité. Selon Jacques Lacan : « Le réel, c’est quand on se cogne. » Soit, la formule est fort belle. Mais que penser de cette assertion à l’ère des neurosciences, alors que l’hypnose permet de réaliser des opérations chirurgicales avec des scalpels bien réels, bien coupants, sans douleur et sans narcose complète ?

Plus proche de notre propos de ce midi, Marie-Louise von Franz, une élève de Jung, affirme en 1972 : « Il nous est impossible de parler d’une réalité quelconque si ce n’est sous la forme d’un contenu de notre conscience. » Voilà la clef : nous ne vivons la réalité qu’au travers de sa représentation dans notre conscience. Si les phénomènes au travers desquels nous percevons cette réalité mettent en danger notre sentiment de sécurité, nous avons alors beau jeu de truquer la représentation que nous en avons, en fait : de nous aliéner dans une représentation moins risquée de ce qui nous arrive.

Plus tard, en 1985, Endel Tulving d’ailleurs aurait pu réécrire la phrase de von Frantz comme ceci : « Il nous est impossible de parler d’une réalité quelconque si ce n’est sous la forme d’un contenu de nos trois consciences.« 

Nous en avons déjà parlé ailleurs : mort en 2023, Tulving était un psychologue estonien établi au Canada qui a développé un modèle original où trois formes de conscience correspondent chacune à un type de mémoire :

      • la conscience a-noétique concerne nos fonctionnements les plus automatiques (faire du vélo, nager, jouer d’un instrument ou réagir sous l’influence d’un trauma…), bref, la vie comme le chat peut la concevoir.
      • La conscience noétique permet d’évoquer des choses qui ne sont pas présentes, pas perceptibles dans l’immédiat, c’est là qu’on retrouve les représentations du monde, les discours qui organisent notre vision du monde qui nous entoure. On parlera ici des religions, des explications scientifiques ou personnelles, de la culture ou des arts.
      • Enfin, la conscience auto-noétique est centrée sur la représentation de soi : c’est ce que je me raconte à propos de moi-même.

Cette taxonomie des consciences est basée sur la racine grecque « noûs » qui signifie « connaissance, intelligence, esprit » ; elle est directement héritée des travaux de Edmund Husserl, le père de la phénoménologie, une discipline de la philosophie contemporaine qui exclut l’abstraction, pour se concentrer sur les seuls phénomènes perçus.

Que ces théories soient exactes ou non importe peu ici. Si elles ne font pas obligatoirement autorité auprès de tous les chercheurs en neurosciences, ce n’est pas déterminant pour nous ce midi : adoptons-les simplement comme des occasions généreuses d’alimenter nos exercices de pensée. Pour mémoire, les « exercices de pensée » ou « expériences de pensée » (« Thought Experiments » en anglais) sont des outils puissants utilisés, entre autres, en philosophie morale, pour tester des concepts, pour aller jusqu’au bout d’un raisonnement : on imagine un scénario hypothétique et on lui applique le concept que l’on veut éprouver.

Vous avez peut-être entendu parler de l’exercice du Chat de Schrödinger qui permet d’explorer les paradoxes de la physique quantique (le chat serait à la fois mort et vivant dans une boîte), l’exercice du Dilemme du tramway en philosophie morale ou encore l’exercice de la Chambre de Mary en psychologie cognitive : « Mary est une scientifique qui connaît tout ce qu’il y a à savoir sur la vision des couleurs, mais elle a toujours vécu dans une pièce en noir et blanc et n’a jamais vu de couleurs par elle-même. Si Mary venait à sortir de sa pièce et voyait la couleur rouge pour la première fois, apprendrait-elle quelque chose de nouveau ?« 

Et puis, d’une certaine manière, les exercices de pensée, n’est-ce pas précisément ce que notre Rituel prévoit en nous imposant l’écoute silencieuse de planches rabotées par nos Frères (ou nos Soeurs), dans le cocon sécurisé du Temple ? Personne n’est obligé d’être d’accord avec le conférencier, j’insiste, mais chacun est tenu de tester les idées proposées et de voir en quoi elles peuvent influencer la taille de sa pierre. Et s’il n’y a pas un avant et un après la Planche, il revient à l’Orateur de tirer les conclusions maçonniques de l’exercice, pour que les estomacs les plus impatients ne soient pas venus pour rien…

Ceci boucle la boucle avec le problème de la réalité : pour nous, n’est objet du réel que ce dont nous avons conscience, au travers de sa représentation. Partant, quand on parle d’aliénation, la réalité que nous allons déformer par nos fabulations est aussi précisément celle qui est à notre portée, celle qui vit au creux de nos consciences.

Pour y voir plus clair, passons donc en revue les trois consciences selon Tulving et trouvons chaque fois des exemples de deux réactions possibles devant l’insécurité : soit l’aliénation qui traduit la fuite, soit l’attention qui implique la confrontation. En résumé, face à une situation inédite (donc insécurisante), il y aurait deux options ambivalentes :

    1. OPTION 1 – L’aliénation > le Maçon s’évade vers des Paradis Perdus ou
    2. OPTION 2 – L’attention > le Maçon regarde ses mains et taille sa pierre.
Conscience auto-noétique

Allons-y. En vedette américaine, j’ai le plaisir de vous présenter la conscience auto-noétique. Elle va être notre plat de résistance. Tulving la définit comme suit, en 1985 : « La conscience autonoétique (connaissance de soi) est le nom donné au type de conscience qui permet à un individu de prendre conscience de son existence et de son identité dans un temps subjectif qui s’étend du passé personnel au futur personnel, en passant par le présent. » Traduit par l’anthropologue Paul Jorion en 2023, cela donne : « La conscience autonoétique est la conscience réfléchie de soi : la capacité de situer son expérience actuelle dans le cadre d’un récit de sa propre vie qui s’étend au passé et à l’avenir. » En clair, c’est l’aquarium personnel où nagent les histoires que je me raconte à propos de moi-même : c’est mon moi héroïque et narratif. « Héroïque » parce qu’il faut reconnaître que chacun se vit souvent plus comme un personnage libéré des contingences du quotidien (un personnage du calibre de Héraclès, Athéna, Superman, Achab, Galadriel, Harley Quinn ou… Gollum) ; un personnage plutôt qu’une personne qui, elle, doit faire la vaisselle tous les jours et soigner ses cors au pied. « Narratif » parce que, précisément, le vocabulaire que nous utilisons pour nous décrire nous-mêmes, seuls devant le miroir, est celui de la fiction et des rêves. De même, la logique de notre auto-fiction est, comme celle des contes, des romans et des séries, très peu rationnelle et elle ne tient pas compte de tous les aspects concrets de la réalité pour faire avancer notre scénario.

Qu’est-ce alors que raison garder devant cet aquarium mental où nagent des histoires de tout type, traitées par notre conscience auto-noétique : des histoires exaltées, des faits divers interprétés comme moches ou formidables, des légendes auto-dénigrantes, accusatrices ou follement admiratives ?

En 1947, dans son livre La psychologie de la motivation, Paul Diel propose une grille théorique pour évaluer ces auto-fictions. Il explique que tout va bien tant que l’image que j’ai de moi (= ce que je me raconte à mon propos) correspond à mon activité effective (= ce que je fais vraiment).

Si c’est le cas, je suis satisfait de ma vie et… vogue la galère : pas besoin de se poser des questions. Prenons un exemple : pourquoi Simenon aurait-il douté de sa capacité à écrire des romans policiers intimistes ? Les problèmes auraient commencé pour lui s’il avait décidé de se lancer dans le Tour de France avec ses petits mollets…

Si ce n’est pas le cas, alors je le sais car l’écart entre ce que je pense de moi et ce que je fais effectivement est à la mesure de l’angoisse qu’il va provoquer chez moi. Je sais que je triche et cela m’angoisse. Selon Diel, je peux tricher par vanité (je suis vain) parce que je suis loyal envers une image de moi un peu trop sublime (du genre : « moi, vous savez, je ne suis pas capable de mentir, ce serait trop vilain« ). Je peux tricher par culpabilité, parce que je suis timide, que je me sens nul et que j’évite tout ce qui pourrait me montrer que c’est vrai que je ne suis pas sublime (du genre : « moi, vous savez, je ne suis pas capable de mentir, je suis tellement timide que je rougis tout de suite« ). Je peux tricher par sentimentalité, parce que je veux qu’on m’estime, je veux qu’on m’aime (du genre : « moi, vous savez, je suis incapable de mentir car je sais combien c’est important pour vous »). Enfin, je peux tricher par accusation, parce que j’en veux aux autres de ne pas m’estimer à ma juste valeur (du genre : « moi, vous savez, je ne suis pas capable de mentir, c’est pas comme mon mari. N’est-ce pas, chéri ? »).

Diel parle dans ce contexte des quatre catégories de la fausse motivation (vanité, culpabilité, sentimentalité et accusation) ; en clair, il parle des quatre manières de ne pas bien motiver nos actions parce que l’on porte un regard biaisé, aliéné sur les phénomènes. Il considère que cet écart, qu’il baptise la vanité (un peu maladroitement, d’ailleurs, il veut dire ce qui est vain, vide ; ce que j’ai appelé l’aliénation), que la vanité est l’alpha et l’oméga de tous les comportements déviants ou, en d’autres termes, de nos actions mal motivées, des actes que nous posons pour de mauvaises raisons.

Ainsi, à la lecture de Diel, on comprend assez bien l’option numéro 1 (pour mémoire : l’option Je m’évade vers des Paradis Perdus, des réalités sublimes comme moi) : pour fuir devant une situation désagréable, insécurisante, je vais m’identifier (dans ma délibération, dans ma petite tête) à une version de moi plus sublime, je vais adopter une posture où je me sentirai plus en sécurité, je vais m’aliéner en adoptant l’attitude d’un personnage qui n’est pas le moi qui agit. Mais je vais ainsi créer un écart angoissant entre ma posture et mon action effective. A tout ceux pour qui ceci n’est pas encore très clair, je recommande de revoir le film Psychose de Hitchcock et puis on en reparle après.

Reprenons notre fil. Option 1 : je me sens insécurisé dans une situation nouvelle alors, dans ma vision de moi-même, je fuis et je m’assimile à une version de moi plus sublime, donc plus intouchable, en vertu d’une légalité imaginaire qui laisserait tranquilles les gens comme mon moi sublime. On parlera clairement d’aliénation dans ce cas : j’agis en me conformant à un modèle… qui est irréel.

Je me dois d’évoquer ici une variante moins toxique de cette option de fuite : dans une situation où je me sens insécurisé, je peux faire un pas de côté et imaginer ce que ferait un héros… à ma place. Il n’y aura pas d’action de ma part si ce n’est que je vais peut-être m’apaiser au travers de l’exercice de pensée « Comment mon héros aurait-il réagi dans cette situation ?« 

En matière de ‘héros’, c’est Daniel Boorstin qui remet les pendules à l’heure, aussi tôt qu’en 1962 ! Dans son livre intitulé L’image : un guide des pseudo-événements en Amérique, il explique la différence entre les héros et les célébrités. Il y a cette formule magnifique : « les célébrités sont célèbres parce qu’elles sont connues. » Autre chose est de parler d’héroisme : pour Boorstin, un héros pose des actes libres et courageux, par une espèce de surcroît d’humanité, et peut nous servir d’exemple. On pense à Charlier-Jambe-de-bois, à Saint-Exupéry, à Rosa Parks, à Edward Snowden ou à ma concierge dans certains cas.

Face à l’adversité, on peut donc fuir et se conformer à un modèle imaginaire et sublime. Option 1, c’est l’aliénation qui ne fait pas du bien. On peut aussi faire un tour de passe-passe avec un modèle exemplaire pour apprendre de ce qu’il ou elle aurait fait à notre place. Et pour que ça marche sainement, on préférera un héros à une simple célébrité. Dira-t-on que c’est l’aliénation qui fait du bien mais à retardement ?

Identifier et puis réduire l’aliénation : voilà donc un premier chantier balisé depuis de longues années tant par les spiritualités de l’intime que par les psychologues et psychanalystes de tous poils et, bien entendu, par les apôtres du développement personnel. Tous proposent des recettes plus ou moins onéreuses (posez la question à Woody Allen…), des trucs ou des méthodes exigeantes pour réduire cet écart toxique qui, ramené à notre travail, nous verrait tailler… dans le vide, à côté de notre pierre. Car il n’est pas question ici d’appel à l’humilité ou à la discrétion : lutter contre cette aliénation qui nous fait boîter l’âme, c’est faire preuve, à chaque petite victoire, de plus d’attention, de plus de présence effective à notre activité effective. Souvenez-vous : Montaigne dans ce cas-là parlait de « vivre à propos. »

Alors, Maçon, retrouve ta pierre vive, ajuste ton regard et corrige l’angle de ton ciseau !

La conscience a-noétique

La conscience auto-noétique était le gros morceau, passons plus rapidement sur les deux autres manières de vivre l’expérience d’être soi. Le deuxième chantier voudrait nous voir explorer l’aliénation et son option opposée, l’attention, dans le giron de la conscience a-noétique. Ce deuxième moi, ce moi « atavique et sauvage », s’il n’est pas le plus primitif, reste peut-être le plus difficile à concevoir, car il ne se paie pas mots ! D’où le terme de ‘sauvage.’

De quoi parle-t-on ici ? Je cite encore Tulving : « la mémoire procédurale est dite anoétique car elle s’exprime directement dans les comportements et l’action, sans conscience. » Pour mémoire, citons aussi notre anthropologue national, Paul Jorion : « La conscience anoétique, peut-être la plus insaisissable de toutes, est une expérience qui n’implique ni conscience de soi ni connaissance sémantique. Elle comprend, par exemple, des sentiments de justesse ou d’injustice, de confort ou d’inconfort, de familiarité, de malaise, de présence ou d’absence, de fatigue, de confiance, d’incertitude et de propriété. Il s’agit par exemple du sentiment que l’objet que l’on voit du coin de l’œil est bien un oiseau, du sentiment, en rentrant chez soi, que les choses sont telles qu’on les a laissées (ou pas), du sentiment que l’on est en train de contracter une maladie. Chez l’homme, ces sensations anoétiques se situent en marge de la conscience et ne sont que rarement au centre de l’attention. Chez d’autres animaux, il est possible que l’anoétique soit tout ce qu’il y a. »

Pour ramener notre propos dans le giron de la philosophie, on peut également citer Alan Watts, un grand apôtre britannique de la pensée zen dans les années 60-70 du siècle dernier. Je le cite : « Le Zen ne confond pas la spiritualité avec le fait de penser à Dieu pendant qu’on épluche des pommes de terre. La spiritualité zen consiste seulement à éplucher les pommes de terre. » Quel magnifique rappel à l’ordre : arrête ton bla-bla et taille ta pierre !

En d’autres termes : « Regarde tes mains ! » Nous avons tous déjà dit cela à un ado (ou à un partenaire) qui pose négligemment un objet sur le bord de la table, avec le regard déjà ailleurs. Au bord du vide, l’objet en question est en position instable, c’est un flacon en verre et il devient la seule raison pour que le chat se réveille, quitte son coussin et donne le petit coup de patte qui manquait pour que le flacon tombe sur le carrelage de la cuisine et provoque catastrophes, réprimandes et nettoyages énervés. « Comme tu es distrait« , « Comme tu es distraite« , entendra-t-on tonner dans la maison, « c’est insupportable, fais attention ! Regarde donc tes mains quand tu fais quelque chose ! » Et le paternel de donner un coup de pied fâché dans le coussin du chat, avant de se rasseoir en ruminant contre la distraction coupable.

Mais est-ce toujours la simple distraction qui est coupable de cette aliénation envers la matière ? Ce défaut d’attention (puisque nous avons opposé les deux termes) ne peut-il procéder d’autre chose ?

Les neurosciences, encore elles, n’expliquent pas encore tout mais, aujourd’hui, elles concluent que le cerveau est avant tout une machine à anticiper et, comme nous l’avons vu, idéalement dans un contexte de confiance, ce qui est loin d’être toujours le cas. Pour faire court, lorsqu’il s’active suite à la perception d’un phénomène, quel qu’il soit, le cerveau conçoit notre fonctionnement à venir (la fuite, la sidération ou l’attaque) selon les attentes de comportement qu’il a envers l’environnement où le phénomène a été perçu. Or, ces attentes ne sont pas toujours fondées sur la confiance. Que l’on pense aux traumatismes, par exemple : allez savoir pourquoi Indiana Jones a tellement peur des serpents, pourquoi les limaces effraient tant ma dernière ado et pourquoi, quand je reçois un recommandé, je fais de la tachycardie. D’où le terme ‘atavique’ : il y a là un héritage qui persiste à nous « brouiller l’écoute. »

C’est un des fonctionnements identifiés par les neurosciences : face aux phénomènes que nous percevons, notre cerveau peut se lancer sur deux pistes différentes, aiguillant le signal vers une zone active ou une autre, les deux étant distinctes.

Souvenez-vous du conseil de sagesse : « Changez le changeable, acceptez l’inchangeable. » Viktor Frankl ajoute l’option : « pour réduire la souffrance, changez votre attitude à l’égard du problème. » Il revenait alors des camps de concentration !

Eh bien, au niveau cognitif, notre cerveau peut faire tout cela, tant qu’il garde raison… Il peut être proactif et raisonner en termes de résolution de problèmes, en utilisant la logique, en identifiant des modèles et en pensant de manière plus réfléchie. Il peut, par contre, s’avérer hyper-réactif, plus impulsif, et croire qu’il lui faut répondre d’urgence aux stimuli environnementaux. Il le fait ainsi parce que, souvent, il part du sentiment d’insécurité dont nous avons parlé et qu’il active l’amygdale, cette zone du cerveau qui nous invite à réagir avant de penser.

C’est très pratique quand on est attaqué par un lion mais, au quotidien, c’est également inconfortable et peut générer une angoisse, un stress ou un inconfort continu. C’est, par ce fait, également une Invitation au voyage, un appel à l’aliénation dont nous parlons ce midi, car la conscience a-noétique peut également s’enfuir, s’aliéner dans un ensemble de perceptions hypnotisantes : l’ado ou le joggeur qui garde les écouteurs sur les oreilles diminue son lien avec l’environnement qu’il traverse ; le gamin ou la fille en bonnet qui arrête sa voiture ‘tunée’ au feu rouge et qui fait vibrer le tarmac en poussant les basses de sa sono n’est pas dérangé par le chant des oiseaux. Ce sont ici des caricatures (bien réelles, par contre) mais elles traduisent une posture cognitive bien précise : pour rester dans un environnement connu (entendez : sécurisé), je le transporte avec moi, là où je vais, transformant les autres environnements en toile de fond, en décor en deux dimensions. Pour vous représenter la chose, asseyez-vous dans une pièce fermée et pensez à la différence entre le poster grandeur nature du lion de tout à l’heure, là, sur le mur (en deux dimensions, donc) et un lion réel, devant vous, en trois dimensions, avec l’odeur. L’expérience cognitive est différente, non ? Pour le lion aussi, d’ailleurs.

Être distrait reviendrait-il alors à ne pas participer physiquement de son environnement, à le traiter comme une image en deux dimensions, plus inoffensive que le monde réel, lui en trois dimensions ? Après une expérience violente, quelle qu’elle soit, l’individu traumatisé aurait-il tendance à marquer son rejet du réel enduré, en ne jouant pas le jeu avec la matière qui l’entoure ou qu’il faut ingérer, dans certains cas ?

Je ne peux pas personnellement prétendre au statut de victime traumatisée, je n’ai pas été victime d’une violence que j’aurais ressentie comme plus grande que moi, qui m’aurait submergée, mais, plus humblement, après une journée difficile au boulot, un pneu crevé sur l’autoroute ou un ‘Avertissement-Extrait de rôle‘ trop gourmand, je sais que j’ai aussi un réflexe de fuite. Merci aux Suites pour violoncelle de Bach (interprétées par Anner Bijlsma) de me permettre, dans mon salon, de réduire le monde cruel à un décor éloigné en deux dimensions, bien distinct des sensations sonores qui m’aliènent certes, mais dans une réalité virtuelle faite d’harmonie, où règne une légalité rassurante.

Ce que Kant préconisait comme base d’un comportement moral authentique semble bien être l’enjeu dans ce cas également. Selon lui, il importe de reconnaître l’Autre comme une fin en soi (« an Sich« ), ‘dans ses trois dimensions’ dirions-nous, et non comme un moyen d’atteindre une autre finalité. Je pense qu’un Maçon peut parfaitement entendre ce discours. Emmanuel Levinas insistait dans ce contexte sur le visage de l’autre, qui, une fois son existence reconnue, permet un comportement moral envers lui.

Dame Raison, voilà donc la mission qui t’incombe dans le périmètre a-noétique : identifie les postures de fuite qui réduisent l’environnement ressenti à une image cognitive, une représentation en deux dimensions et, pour que survive paisiblement ton sujet, amène-le à plus d’attention envers les choses qui constituent son périmètre de Vie.

Ce qui était vendu dans les années septante (du siècle dernier) comme la quintessence de l’Esprit du Zen est, aujourd’hui toujours, au centre de notre quête de satisfaction : regarde tes mains, quand tu pèles les pommes de terre !

Pour illustrer ceci, quoi de mieux qu’un poème, en l’espèce un poème de Mary Oliver que je vous traduis ici :

Le matin, je descends sur la plage
où, selon l’heure, les vagues
montent ou descendent,
et je leur dis, oh, comme je suis triste,
que vais-je–
que dois-je faire ? Et la mer me dit,
de sa jolie voix :
Excuse-moi, j’ai à faire.

Alors, Maçon, fais silence, enlace ta pierre vive, renifle-la, soupèse-la, mire ses trois dimensions et palpe toutes ses aspérités avant de penser à la polir !

On le voit, des trois manières de se sentir en vie, l’expérience a-noétique est peut-être la plus directe, voire la plus pure : rien d’étonnant à ce qu’elle fasse office de Graal dans l’Esprit du Zen. Ceci, probablement parce qu’elle n’est pas systématiquement dévoyée par la logique des mots, par nos fictions ou par la logique des discours explicatifs…

La conscience noétique

Il nous reste d’ailleurs à rapidement régler nos comptes avec ces derniers, qui sont la monnaie courante de notre troisième et dernière conscience, la noétique, celle qui s’occupe de nos représentations du monde sans nous impliquer dedans !

Autant la conscience a-noétique parle le langage des sensations et des réflexes, dans l’aquarium de notre conscience noétique, ne nagent que mots, concepts et rapports logiques.

La conscience noétique, c’est la vielle gloire, la Gloria Swanson des consciences sauf que… historiquement, on l’a appelée Raison alors qu’elle n’était qu’amas d’explications. Or, pour la Raison éveillée, expliquer n’est pas justifier. Si on prend les dossiers Strauss-Kahn, Depardieu ou Weinstein : une libido soi-disant démesurée, le stress des responsabilités et une absence systématique au cours de philosophie et de citoyenneté peuvent constituer pour les susdits des explications aux actes d’agression sexuelle et aux harcèlements qu’ils ont commis mais, en aucun cas, ils ne peuvent en constituer une justification.

Et c’est bien le problème que nous avons avec notre conscience noétique. Pour faire court : elle est toujours prête à nous expliquer le pourquoi de certaines de nos actions mais, quand il s’agit d’évaluer si ces dernières sont justifiées ou satisfaisantes, Madame-je-sais-tout n’a que des dogmes, des modèles et des savoirs pré-établis à nous proposer. C’est en ceci qu’on peut la dire ‘dogmatique‘ et, fondée sur la logique comme elle est, on n’hésitera pas également à la dire ‘technique‘.

Ainsi, mon moi dogmatique et technique a une longue histoire, qu’à force nous trouvons naturelle. Dans la droite ligne de la théorie des Idées de Platon, toute une tradition philosophique s’est construite en Occident, fondée sur la recherche de la Vérité (ou des cinquante nuances de vérité, plus récemment). Vérité il devait y avoir, qu’elle soit transcendantale ou matérielle, car la connaissance devait être basée sur la certitude, fondement impératif pour pouvoir déduire par spéculation les règles de la morale. Dans cette vision du monde, la morale était donc une question de conformité.

Et c’est là qu’est l’os… Il n’est de vérité (et donc de conformité possible) que dans les limites convenues d’un domaine technique : nous sommes en classe de physique et on nous apprend que ceci entraîne cela. OK. Mais dans un domaine qui touche au vital, l’absence de vérité disponible pour fonder une décision oblige chacun au jugement, ce qui implique une intervention personnelle pas toujours facile.

Si l’on revient à notre besoin de ressentir une légalité autour de nous, dans ce qui nous arrive, la conscience noétique est bien confortable et elle nous proposera des explications techniquement exactes mais dans un discours donné : ma religion, mon histoire familiale, la physique quantique, le comportement du voisin ou le côté prédateur qui dort en tout individu mâle.

C’est précisément ce qui agace notre Frangin Stephen Fry chez les humains d’aujourd’hui : cette manie de vouloir être, avant toute chose, juste et de se justifier par des explications qui prouvent qu’on est conforme à un dogme, quel qu’il soit, à la logique ou à la tradition. Il préfère manifestement viser l’efficacité et assume le vertige de, chaque fois, devoir juger de quel comportement on fera le meilleur usage. Montaigne appelait cela, je le répète : vivre à propos !

Et voilà l’aliénation débusquée : par sentiment d’insécurité devant l’obligation de choisir et la possibilité de se tromper, on fuit dans une représentation du monde sécurisée puisque constituée d’explications, de causes et de leurs conséquences logiques, de règles auxquelles il suffira de se conformer.

Ici aussi, l’attention exigera un travail de déconstruction des biais cognitifs pour expérimenter une réalité moins construite, limitée à un périmètre utile à la prise de décision. Il s’agira de se méfier des explications qui font plaisir, de tester un regard plus vierge d’historique devant les phénomènes perçus et de renvoyer tous les savoirs du monde à ce qu’ils sont finalement : l’occasion d’un exercice de pensée.

Alors, Maçon, étudie et lis tout ce que tu veux sur le sens du G mais n’oublie pas qu’il cache un peu de l’Etoile flamboyante.

Troisième série, la Raison en action

Nous arrivons au bout de la promenade. Nous avons épluché une série de termes (confiance, puissance, légalité, aliénation, attention et conscience.s) que nous avons mis en relation. Pour ne pas vous assommer avec plus de spéculations, je vous propose de travailler les trois derniers termes (raison, âme et valorisation) au travers d’un exercice de pensée bien concret.

Imaginez : nous sommes à Cockerill, dans les ateliers de maintenance (je peux vous les dessiner : j’ai travaillé à CMI pendant des années, aujourd’hui on dirait John Cockerill). Tous les bancs de travail sont occupés par des cols-bleus qui usinent, ébarbent, polissent, ajustent, montent, démontent, alignent ou rejettent des pièces métalliques ou des assemblages qui rentrent par un côté et en ressortent par l’autre. La Vie, quoi, le corps réel de l’atelier.

Tout au fond, au sommet d’un escalier métallique (à Cockerill, quoi d’autre ?), une porte vitrée qui ouvre sur le bureau des ingénieurs. Leur local est vaste et surplombe l’atelier. C’est un énorme plateau de bureaux paysagers. Du côté des fenêtres du fond, il y a trois grandes tables, une par équipe d’ingénieurs : il y a l’équipe des ingénieurs d’auto-noétique, celle des ingénieurs d’a-noétique et, sur la droite, la table des ingénieurs noétique, les « ingénieurs ingénieux » comme disent les autres. Chacune des tables est présidée par un chef d’équipe. A proximité de l’entrée, il y a le bureau de l’ingénieur-chef, le seul à avoir un téléphone… qui sonne souvent.

Chaque fois que le téléphone apporte une nouvelle demande, un incident ou ressort un problème qui doit être résolu, l’ingénieur-chef qui, vous l’avez compris, joue pour nous le rôle de la Raison, l’ingénieur-chef convoque les représentants des trois tables à une réunion technique, dans son bureau. Selon le sujet, il demande à un des trois délégués de présenter le cas, son interprétation, la solution qu’il préconise et de la commenter, ceci, avant de donner la parole aux deux autres délégués qui réagissent à la proposition.

Notre ingénieur-chef, la Raison, n’est pas nécessairement logique ou scientifique : il doit composer avec des paramètres qui ne sont pas toujours techniques ! Qui plus est, lui (tout comme ses ingénieurs, d’ailleurs) doit respecter les seuls objectifs qui lui sont imposés : assurer la continuité de l’atelier.

Tout serait parfait s’il n’y avait un problème : les trois tables d’ingénieurs reflètent trois manières de percevoir les phénomènes et, si chaque équipe vise sincèrement la survie de l’atelier, elle le fait selon sa propre interprétation ! Et nous avons vu combien celle-ci peut être faussée par des aliénations diverses et variées. Tailler sa pierre est une belle chose mais jouer au Rubik’s Cube avec toutes les facettes de notre délibération intérieure, c’est une épreuve réelle pour la Raison. Et elle y est confrontée à chaque décision, fut-elle minime.

Vous l’avez compris, chacun des délégués va partir de son point de vue et poursuivre un objectif unique : assurer la pérennité du moi, je, ego, myself, dans des représentations propres à son équipe, à savoir

      • comment je survis dans le monde où je pense vivre (pour l’équipe noétique), quitte à fabuler des explications fumeuses ou des visions du monde partisanes ;
      • comment je survis dans le monde que je ressens (pour l’équipe a-noétique), quitte à devenir hypersensible ou à pratiquer les sensations extrêmes pour me sentir bien en vie (il y a-t-il des motards sur les colonnes ?) ;
      • comment je survis vu la manière dont je me conçois (pour l’équipe autonoétique), quitte à me prendre pour Brad Pitt ou CatWoman.

Les trois approches de la « réalité » ne sont pas toujours compatibles et les discussions sont parfois houleuses, voire confuses. Les propositions sont quelquefois difficiles à départager et, pire encore, il arrive qu’au moment de la réunion, un des cols blancs soit déjà descendu à l’atelier pour discuter en direct avec les ouvriers. Il s’agit constamment de comprendre, de comparer, de donner sa juste valeur à chacune des positions puis, dans la limite des infos disponibles, de décider de la marche à suivre. Ça s’appelle délibérer.

Voilà probablement pourquoi il est plus profitable de venir entraîner notre Raison en Loge, plutôt que d’aller transpirer chez MultiGym (même si l’un n’empêche pas l’autre) : chaque fin de journée, notre ingénieur-chef doit avoir concilié des points de vue divergents (ce qui ne veut pas dire mal intentionnés), faire rapport des décisions prises et soumettre des indicateurs de pertinence (satisfaisant ou pas satisfaisant ?).

Mais à qui rapporte donc notre Raison ? Dans notre scénario, elle a une position de cadre mais elle ne siège pas au Comité de direction ? Elle coordonne et donne sa juste valeur vitale aux propositions qui lui sont faites par chacune des trois équipes : elle les valorise. C’est une fonction d’encadrement. Mais qui est son interlocuteur hiérarchique ? Qui est garant de la stratégie qui réunirait nos trois modes de conscience ?

Spinoza disait « …car nous avons une idée vraie. » Il parlait de cette petite fenêtre au creux de nous, qui est ouverte sur la légalité de la Vie, par laquelle nous voyons ce qui est juste ou injuste en nous, avant tout commentaire, malgré toutes nos aliénations (celles-ci faisaient d’ailleurs l’objet de son petit ouvrage posthume, en 1677, Le traité de la réforme de l’entendement). Peut-être serait-ce le moment de restaurer la notion d’âme, que l’on définirait, à la suite de Spinoza, comme ce siège de l’idée vraie en nous. L’idée vraie, l’âme dans ce cas, ne serait rien de plus que ce nombril permanent qui nous relie avec le seul sens de la Vie, à savoir : continuer à vivre. Pour l’âme définie ainsi, tout le reste est littérature…

Voilà, c’est fini. Comment résumer ce que vous venez d’endurer ? Simplement : « raison garder » c’est considérer les propositions faites par chacune des trois consciences comme des exercices de pensée. Notre Raison garde comme seule mission d’identifier et de réduire nos aliénations, nos artifices, pour nous amener à une plus grande attention envers la Vie qui se présente à nous. C’est seulement à cette condition que nous pouvons juger de la conduite à adopter au jour le jour et… vivre à propos, comme disait l’autre.

Il vous manque encore l’exercice de pensée. Le voici. Je propose que chacun d’entre vous se transporte dans l’atelier de maintenance de notre exemple et teste une seule question : que se passerait-il dans mon atelier si ma Raison était restée chez elle pour cause de grippe ?

J’ai dit, Vénérable Maître…

20240615 – Planche musicale n°37

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Tenue blanche

 

Musique d’accueil RICHTER Max (né en 1966) : Little Requiems – Cello Version
Entrée de la COD SCHUBERT Franz (1797-1828) : Piano Trio No. 2 in E-Flat Major, D. 929: II. Andante con moto
Musique des présentations GLASS Philip (né en 1937) : Metamorphosis: Two
Ambulatoire conférencier WILLIAMS John (né en 1932) : The Imperial March (Darth Vader’s Theme)
Méditation WILLIAMS John (né en 1932) arr. AtinPiano : Anakin’s Suffering
Ambulatoire conférencier BALLARD Robert (1572-1650) : Branles de village
Méditation Orateur The Beatles arr. Mehldau : And I Love Her
Sac aux propositions GERSHWIN George (1898-1937) : Promenade: Allegretto moderato
Sortie RAVEL Maurice (1875-1937) arr. Angélique Kidjo : Lon Lon

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20240518 – Planche musicale n°36

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Initiation au grade de Maître

 

Entrée de la COD HAENDEL Georg Friedrich (1685-1759), Suite in B-Flat Major, HWV 434: IV. Menuet
Reconnaissance des Frères RAMEAU Jean-Philippe (1683-1764), Les fêtes d’Hébé / Act II: Air tendre
Ouverture des travaux CACCINI Giulio (1551-1618) arr. Webber, Ave Maria
Accueil des dignitaires HAENDEL Georg Friedrich (1685-1759), Suite in B-Flat Major, HWV 434: IV. Menuet
Musique macabre TAVENER John (1944-2013), Funeral Ikos
Musique dramatique 01 COSMA Vladimir (né en 1940), Avec préméditation
Musique dramatique 02 COSMA Vladimir (né en 1940), Harlem Drama
Musique narration 01 RICHTER Max (né en 1966), On The Nature Of Daylight
Musique narration 02 SCHUBERT Franz (1797-1828), Piano Sonata No. 21 in B-Flat Major, D. 960: II. Andante sostenuto
Musique narration 03 MOERAN Ernest John (1894-1950), Lonely Waters, R. 27
Musique narration chagrin PREISNER Zbigniew (né en 1955), Lacrimosa
Musique soulagement YARED Gabriel (né en 1949), Un couché de soleil accroché par les arbres
Musique fin de narration VIVALDI Antonio (1678-1741), Concerto en Ré majeur per la Solennità di San Lorenzo, RV 562: Andante – Allegro
Musique d’instruction RAMEAU Jean-Philippe (1683-1764), Suite en Sol Majeur, RCT 6: VIII. L’Enharmonique
Ambulatoire JOBIM Antonio Carlos (1927-1994), One Note Samba
Méditation post-Orateur MOZART Wolfgang Amadeus (1756-1791), Serenade No. 10 in B-Flat Major, K. 361 « Gran Partita »: III. Adagio
Sac aux propositions PINK MARTINI, Sympathique
Clôture des travaux RAMEAU Jean-Philippe (1683-1764), Castor et Pollux: Scène funèbre
Sortie BERLIN Irving (1888-1989), It’s A Lovely Day Today

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20240405 – Planche musicale n°35

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Rituel de base

 

Entrée de la COD BOËSSET Antoine (1587-1643) , Ballet des fous et des estropiés de la cervelle : II. Entrée des demy-fous
Reconnaissance des Frères VANGELIS (1943-2022), Conquest of Paradise
Ouverture des travaux EINAUDI Ludovico (né en 1955), The Snow Prelude No. 15
Ambulatoire conférencier ROMERO Bros.(trad.), O son do ar
Méditation post-conférence ZIMMER Hans (né en 1957), Time
Conclusions de l’Orateur MARGEIRSSON Veigar (né en 1972), Mythical Hero
Sac aux propositions etc. (trad.), The Blood Of Cu Chulainn
Clôture des travaux SCHUBERT Franz (1797-1828), Piano Sonata No. 21 In B Flat Major, D.960: II. Andante sostenuto
Sortie du Temple DYLAN Bob (né en 1941), Don’t Think Twice, It’s Alright

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20240322 – Planche musicale n°34

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Rituel de base

 

Entrée de la COD VISION STRING QUARTET : Samba
Reconnaissance des Frères SANZ, Gaspar (1640-1710) : Canarios
Ouverture des travaux ARENSKY, Anton (1861-1906) : Piano Trio No. 1 in D Minor, Op. 32: No. 3, Elegia. Adagio
Ambulatoire conférencier PEARL DJANGO : It’s a Secret
Méditation post-conférence DEBUSSY, Claude (1862-1918) : Prélude à l’après-midi d’un faune, CD 87a
Conclusions de l’Orateur TCHAIKOVSKY, Pyotr Ilyich (1840-1893) : Piano Trio in A Minor, Op. 50: II. (a) Tema. Andante con moto
Sac aux propositions etc. CHAPLIN, Charlie (1889-1977) : Smile
Clôture des travaux HAENDEL, Georg Friedric (1685-1759) : Eternal Source Of Light Divine (Ode For The Birthday Of Queen Anne), HWV 74
Sortie du Temple SAFKA, Melanie (1947-2024), Look What They’ve Done To My Song, Ma

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20240209 – Planche musicale n°33

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Rituel de base + Travaux des Zélés Compagnons

 

Entrée de la COD STRAUSS Johann II (1825-1899) : Annen-Polka
Reconnaissance des FF MARQUEZ Arturo (né en 1950) : Danzon No. 2
Ouverture des travaux Mc ALLISTER Scott (né en 1969) : Gone
Ambulatoire Frédéric MENDELSSOHN Felix (1809-1847) : Lieder ohne Worte, Op. 67, No. 2
Méditation Frédéric
MOBLEY Hank (1930-1986) : Fin De L’Affaire
Ambulatoire Gaël VIVALDI Antonio (1678-1741) arr. Du Plessis : Le quattro stagioni, Concerto No. 1 in E Major, RV 269 La Primavera : I. Allegro
Méditation Gaël RODGERS & HART : My Funny Valentine
Ambulatoire Jean-Michel BACH Johann Sebastian (1685-1750) : Prelude and Fugue No. 1 in C Major, BWV 846: Fugue
Méditation Jean-Michel HEYMAN Edward, EYTON Frank, GREEN Johnny, SOUR Robert : Body and Soul
Conclusions de l’Orateur
EVANS Bill, DAVIS Miles : Blue in Green
Sac aux propositions etc. FLORIZOONE Tuur (né en 1978) : Les yeux parlent plus que la couleur des cheveux
Clôture des travaux Mc ALLISTER Scott (né en 1969) : Gone
Sortie du Temple VERA María Teresa Vera (1895-1965) : Veinte Años

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20240126 – Planche musicale n°32

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Rituel de base (avec chambre du milieu)

 

Entrée de la COD van der ROOST, Jan (né en 1956) : arr. trad. Rikudim
Reconnaissance des Frères CURNOW, James (né en 1943) : Rhapsody for Euphonium
Ouverture des travaux DVORAK, Antonin (1841-1904) : From the Bohemian Forest, Op. 68, B. 133: V. Silent Woods (Arr. Niefind & Ribke For Solo Cello and Cello Ensemble)
Attente des F:. Manu Chao (né en 1961) : Me Gustas Tu
Entrée des F:. CESARINI, Franco (né en 1961) : Greek Folk Song Suite, Op. 25: III. Vasiliokos tha jino
Ambulatoire conférencier ROTA, Nino (1911-1979) : The Godfather Theme (arr. guitare)
Méditation post-conférence ROTA, Nino (1911-1979) : The Godfather Waltz
Conclusions de l’Orateur STRAUSS, Johan – II (1825-1899) : Le beau Danube bleu
Ambulatoire conférencier ROTA, Nino (1911-1979) : The Godfather Theme (arr. guitare)
Sac aux propositions etc. RODGERS & HAMMERSTEIN : Do-Re-Mi
Clôture des travaux DEBUSSY, Claude (1862-1918) : String Quartet in G Minor, Op. 10, CD 91, L. 85: III. Andantino. Doucement expressif
Sortie du Temple SIMON, Paul (né en 1941) : Loves me like a Rock

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20240117 : Notre prochaine Ten:.

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MMTTCCFF:.,

Nous nous retrouverons le 26 janvier à 19h30 pour assister à la Pl. « Amitié, fraternité, complicité ? » par le F :. Charles H., de la R:. L:. Evolution, DH, à l’Or :. de Verviers.

Celle-ci sera précédée d’une Chambre du Milieu.

Par ailleurs, vous trouverez ici l’agenda des LL:. de la Vallée de Liège pour les mois de janvier et février.

Pour la COD,
Amitiés fraternelles.
Renaud

20240112 – Planche musicale n°31

Temps de lecture : < 1 minute

Rituel de base

 

Entrée de la COD SCHUBERT, Franz (1797-1828) : arr. Marches militaires, Op. 51, D. 733
Reconnaissance des Frères OLDFIELD, Mike (né en 1953) : Tubular Bells – Part. I
Ouverture des travaux BEETHOVEN, Ludwig van– (1770-1827) : Septet in E Flat Major, Op. 20: 2. Adagio cantabile
Ambulatoire conférencier BACH, Jean-Sebastien (1685-1750) arr. Craig LEON : Herz und Mund und Tat und Leben, BWV 147: Jesus bleibet meine Freude
Méditation post-conférence BACH, Jean-Sebastien (1685-1750) arr. Jan KOSTERA : Orchestral Suite No. 3 in D Major, BWV 1068: II. Air
Conclusions de l’Orateur BACH, Jean-Sebastien (1685-1750) arr. Max RICHTER : Erbarme Dich
Sac aux propositions etc. KRALL, Diana (née en 1964) : Dream
Clôture des travaux BOCCHERINI, Luigi (1743-1805) arr. Grützmacher : Cello Concerto No. 9 in B-Flat Major, G. 482: II. Adagio non troppo
Sortie du Temple HILLIARD & SIGMAN (1947), Civilization (Bongo, Bongo, Bongo)

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Intelligence artificielle et artifices de l’intelligence (20231227)

Temps de lecture : 23 minutes

Mises-en-bouche

Vénérable Maître et Vous, [mes Sœurs et] mes Frères en vos grades et qualités, je sais qu’une question lancinante vous taraude, au point d’avoir pris plus d’un apéritif en salle humide, afin de noyer votre malaise existentiel avant l’ouverture de nos travaux. Plus précisément, deux interrogations vous minent le moral. La première concerne la longueur de ma planche de ce midi (« Va-t-il dépasser les 45 minutes prescrites ?« ) et la seconde, nous l’avons tous [et toutes] en tête, tient en une question simple : « Allons-nous un jour initier un robot doté d’un moteur d’Intelligence Artificielle afin de permettre à nos travaux de nous rapprocher plus rapidement de la Vérité ? »

Aux deux questions, la réponse est « non », selon moi. Selon moi et selon l’algorithme simple grâce auquel je surveille le décompte des mots de ma planche. Il me confirme qu’elle tourne autour des 6.750 mots, soit 45 minutes de temps de parole. Pour réponse à la question 1, donc : non, nous ne serons donc pas en retard pour les Agapes. Ensuite, pour répondre à la question 2 : il y a peu de chances qu’un robot (fut-il assez brillant pour passer le filtre de nos Triangles) puisse un jour siéger parmi nous et y exercer son intelligence… artificielle.

Sans vouloir manquer de respect envers nos Apprentis, je ne doute pas qu’un robot puisse assurer le service en Salle humide, même en cas de fêtes conjuguées de plusieurs Ateliers ; d’autant que l’on aura probablement équipé ledit robot avec des bras supplémentaires pour lui rendre la tâche plus aisée. Mais je doute par contre que nous puissions partager avec lui cet humour si raffiné, si bienveillant et si didactique avec lequel nous traitons nos petits nouveaux, heureux que nous sommes d’avoir adoubé de nouveaux maillons, probes et libres.

Car libres, les algorithmes ne le sont pas (ils sont en fait dépendants de leurs cartes-mémoires) et, probes, ils le sont d’autant moins puisque, lorsqu’on leur demande de dire la Vérité, ils en fabriquent une qui est… statistiquement la plus probable !

Pour filer le parallèle, en initiant nos Apprentis, nous misons premièrement sur leur liberté de pensée et le travail de libération des dogmes et des assuétudes auquel ils pourront s’entraîner avec nous ; nous parions ensuite sur leur probité en ceci qu’ils représentent l’ordre tout entier dans le monde profane, OK, mais surtout parce que nous attendons, en retour de notre légendaire bienveillance, qu’ils partagent en toute sincérité leur expérience du cheminement maçonnique ; enfin, puisque nous savons que de vérité il n’y a pas plus que de secret maçonnique, nous espérons que toute vérité individuelle qu’ils soumettront au débat sera la plus pertinente… et pas, statistiquement, celle qui nous séduirait le plus.

La liberté, la probité et la pertinence : ce midi, nous allons donc ensemble nous appuyer sur ces points de comparaison entre intelligence artificielle et intelligence humaine pour déduire le travail à entreprendre afin de ne pas vivre une singularité de l’histoire de l’humanité, où les seuls prénoms disponibles pour nos enfants resteraient Siri, Alexa ou leur pendants masculins…

Pour mémoire, le mot singularité – ici, singularité technologique – désigne ce point de rupture où le développement d’une technique devient trop rapide pour que les anciens schémas permettent de prévoir la suite des événements.

La même notion est employée pour décrire ce qui se passe à proximité d’un trou noir : les grandeurs qui d’habitude décrivent l’espace-temps y deviennent infinies et ne permettent plus de description au départ des paramètres connus. D’où notre choix plus que raisonnable de ne pas prendre le trou noir comme symbole en Loge et de lui préférer une étoile flamboyante…

Mais, revenons à l’Intelligence Artificielle car tout débat a besoin d’un contexte. En effet, à moins de croire en un dieu quelconque, aucun objet de pensée ne peut décemment être discuté dans l’absolu et, cet absolu, nous n’y avons pas accès.

Alors versons à ce dossier ‘très tendance’ quelques pièces, à titre de mises en bouche…

  1. Pièce n°1 : Brièvement d’abord. Un panneau affiché dans une bibliothèque anglophone évoque la menace d’un grand remplacement avec beaucoup d’humour (merci FaceBook), je cite : « Merci de ne pas manger dans la bibliothèque : les fourmis vont pénétrer dans la bibliothèque, apprendre à lire et devenir trop intelligentes. La connaissance c’est le pouvoir, et le pouvoir corrompt, donc elles vont devenir malfaisantes et prendre le contrôle du monde. Sauvez-nous de l’apocalypse des fourmis malfaisantes. »
    Au temps pour les complotistes de tout poil : l’intelligence artificielle est un merveilleux support de panique, puisqu’on ne la comprend pas. Qui plus est, l’AI ou IA est un sujet porteur pour les médias : je ne doute pas que les sociétés informatiques qui en vendent se frottent les mains face au succès de ce nouveau « marronnier », qui trouve sa place dans les gros titres, pendant les périodes sans scoop, parmi les « Adaptez notre régime minceur avant l’été« , « Elvis Presley n’est pas mort : les archives de la CIA le prouvent« , « L’intelligence artificielle signe la fin de l’humanité » et, si vraiment on n’a plus rien à dire, un dossier « Secrets de la Franc-Maçonnerie : la septième photo va vous étonner. » Plus on en parle, plus on en vend, ne l’oublions pas.
  2. Pièce n°2 : Moins rigolo mais toujours dans des domaines prisés par les alarmistes, la confidentialité serait mise à mal par l’utilisation des IA. Là, on revient à une réalité, celle des entreprises : pour répondre à des cahiers spéciaux des charges de plus en plus exigeants et dévoreurs de temps, beaucoup de responsables commerciaux s’adjoignent l’assistance de ChatGPT (licence payante) pour rédiger leur documents de soumission et, ce faisant, partagent des données confidentielles de leur entreprise avec le GPT (GPT signifie en anglais Generative Pre-trained Transformer, soit transformeur génératif pré-entraîné que j’aurais plutôt traduit par « transformateur » en français). Si c’est confortable, économise beaucoup de temps et donne des résultats surprenants de pertinence en termes techniques, cela reste une faute professionnelle grave !
    Autre chose est l’utilisation individuelle du même outil (même licence payante) par des consultants indépendants qui doivent également « pisser à la copie », comme on dit, et qui demandent à ChatGPT une première version du texte qu’ils doivent rédiger, un brouillon, un draft, sur lequel ils reviennent ensuite pour lui donner « forme humaine ».
  3. Pièce n°3 : J’ai moi-même fait l’expérience lorsqu’il m’a fallu rédiger un article nécrologique sur André Stas dans wallonica.org, ma petite encyclopédie en ligne.
    André Stas était un artiste pataphysicien liégeois né en 1949, qui vient de passer l’arme à gauche en 2023. Par curiosité, j’ai demandé à ChatGPT qui était André Stas.
    Réponse du robot : « André Stas était un chimiste belge du XIXe siècle, né le 30 décembre 1813 à Leuven en Belgique et décédé le 13 décembre 1864 à Schaerbeek. Il est surtout connu pour sa découverte de la loi de Stas, qui a permis d’établir avec précision les masses atomiques des éléments chimiques. […] Cette méthode a été essentielle pour la compréhension de la composition chimique de la matière, et a jeté les bases de la chimie moderne. […] Sa contribution à la science lui a valu de nombreux honneurs, notamment l’élection à l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique en 1850. » Français 10/10. Réponse impressionnante de précision… mais pas vraiment de pertinence !
    La réponse du robot est identique si la question devient : “Qui était le liégeois André Stas ?” et lorsque ChatGPT est à nouveau sollicité avec la question “Qui était l’artiste liégeois André Stas ?“, la réponse ne se fait pas attendre : « Je suis désolé, mais il n’y a pas d’artiste liégeois connu sous le nom d’André Stas. Le nom André Stas est généralement associé à un chimiste belge du XXe siècle, comme je l’ai expliqué dans ma réponse précédente. »
    Le chimiste belge évoqué s’appelait en fait Jean-Servais Stas ; la datation donnée (1813-1864) aurait dû être (1813-1891) et, personnellement, j’avais l’habitude de situer ces dates au XIXe siècle, et non au XXe ; par ailleurs, notre André Stas n’était pas un inconnu : la messe est dite !
  4. Pièce n°4 : Une expérience similaire a été faite par le sémanticien français, Michelange Baudoux, qui a donné à ChatGPT le devoir suivant : « Quelles sont les trois caractéristiques les plus importantes de l’humour chez Rabelais ? Illustre chaque caractéristique avec un exemple suivi d’une citation avec référence à la page exacte dans une édition de ton choix. » Du niveau BAC, du lourd…
    Avec l’apparence d’une confiance en soi totale, le robot a répondu par un texte complet et circonstancié, qui commençait par le nécessaire « Voici trois caractéristiques de l’humour chez Rabelais, illustrées avec des exemples et des citations… » Vérification faite, les trois caractéristiques étaient crédibles mais… les citations étaient inventées de toutes pièces et elles étaient extraites d’un livre… qui n’a jamais existé. Dans son article Baudoux explique en outre pourquoi, selon lui, « intelligence artificielle » est un oxymore (un terme contradictoire). Détail intriguant : il tutoie spontanément le robot qu’il interroge. D’où lui vient cette familiarité ?
  5. Pièce n°5 : Le grand remplacement n’est pas qu’un terme raciste, il existe aussi dans le monde de la sociologie du travail.
    « Les machines vont-elles nous remplacer professionnellement » était le thème d’un colloque de l’ULiège auquel j’ai assisté et au cours duquel un chercheur gantois a remis les pendules à l’heure sur le sujet. Il a corrigé deux points cruciaux qui, jusque là, justifiaient les cris d’orfraie de l’Office de l’Emploi belge et des syndicats.
    Le premier concernait l’étude anglaise qui aurait affirmé que 50 % des métiers seraient exercés par des robots en 2050. Le texte original disait « pourrait techniquement être exercés« , ce qui est tout autre chose et avait échappé aux journalistes qui avaient sauté sur le scoop. D’autant plus que, deuxième correction : si la puissance de calcul des Intelligences Artificielles connaît une croissance exponentielle (pour les littéraires, dont je suis : ça veut dire « beaucoup et chaque fois beaucoup plus« ), les progrès de la robotique qui permet l’automatisation des tâches sont d’une lenteur à rendre jaloux un singe paresseux sous Xanax. Bonne nouvelle, donc, pour nos Apprentis ils garderont leur job derrière le bar.
  6. Pièce n°6 : Dans le même registre (celui du grand remplacement professionnel, pas de la manière de servir 3 bières à la fois), les juristes anglo-saxons sont moins frileux que les nôtres et, même, ils sont assez excités par l’idée d’un fouineur digital qui puisse effectuer des recherches rapides dans la jurisprudence, c’est à dire, dans le corpus gigantesque de toutes les décisions prises dans l’histoire de la Common Law, le système de droit appliqué par les pays anglo-saxons. Il est alors plutôt question que l’Intelligence Artificielle dépouille des millions de références, pour isoler celles qui sont pertinentes dans l’affaire concernée plutôt que de vraiment déléguer la rédaction des conclusions à soumettre au Juge. Je demanderai discrètement à nos juristes maison s’ils font ou non appel à ChatGPT pour lesdites conclusions…
  7. Pièce n°7 : Dernière expérience, celle de la crise de foie. Moi qui vous parle ce midi, j’en ai connu des vraies et ça se soigne avec de la Liqueur du Suédois (je vous la recommande pendant les périodes de fêtes). Mais il y a aussi les problèmes de foie symboliques : là où cet organe nous sert à s’approprier les aliments que nous devons digérer et à en éliminer les substances toxiques, il représente symboliquement la révolte et la colère… peut-être contre la réalité.
    C’est ainsi que le Titan Prométhée (étymologiquement : le Prévoyant), représentera la révolte contre les dieux, lui qui a dérobé le feu de l’Olympe pour offrir aux hommes les moyens de développer leur première technologie, leurs premiers outils. Zeus n’a pas apprécié et l’a condamné à être enchaîné sur un rocher (la matière, toujours la matière) et à voir son foie dévoré chaque jour par un aigle, ledit foie repoussant chaque nuit. Il sera ensuite libéré par Hercule au cours de la septième saison sur Netflix.

IA : un marteau sans maître ?

Le mythe de Prométhée est souvent brandi comme un avertissement contre la confiance excessive de l’homme en ses technologies. De fait, l’angoisse des frustrés du futur, des apocalyptophiles, comme des amateurs de science-fiction alarmiste, porte sur la révolte des machines, ce moment affreux où les dispositifs prendraient le pouvoir.

© Côté

Les robots, développés par des hommes trop confiants en leurs capacités intellectuelles, nous domineraient, en des beaux matins qui ne chanteraient plus et qui sentiraient l’huile-moteur. Nous serions alors esclaves des flux de téra-octets circulant entre les différents capteurs de Robocops surdimensionnés, malveillants et ignorants des 3 lois de la robotique formulées par Isaac Asimov en… 1942. Je les cite :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
  2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;
  3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

Une illustration magnifique de ce moment-là est donnée par Stanley Kubrick dans son film 2001, l’odyssée de l’espace. Souvenez-vous : une expédition scientifique est envoyée dans l’espace avec un équipage de 5 humains, dont trois sont en léthargie (il n’y a donc que deux astronautes actifs) ; cet équipage est secondé par un robot, une Intelligence Artificielle programmée pour réaliser la mission et baptisée HAL (H-A-L : si vous décalez d’un cran chaque lettre, cela donne IBM). HAL n’est qu’intelligence, au point qu’il va éliminer les astronautes quand ceux-ci, pauvres humains, menaceront le succès de la mission. Pour lui, il n’y a pas de volonté de détruire : il est simplement logique d’éliminer les obstacles qui surgissent, fussent-ils des êtres humains.

Kubrick fait de HAL un hors-la-loi selon Asimov (il détruit des êtres humains) mais pousse le raffinement jusqu’à une scène très ambiguë où, alors que Dave, le héros qui a survécu, débranche une à une les barrettes de mémoire du robot, celui-ci affirme : « J’ai peur« , « Mon esprit s’en va, je le sens… » Génie du réalisateur qui s’amuse à brouiller les cartes : une Intelligence Artificielle connaît-elle la peur ? Un robot a-t-il un esprit ? Car, si c’est le cas et que HAL n’est pas simplement un monstre de logique qui compare les situations nouvelles aux scénarios prévus dans sa mémoire, l’Intelligence Artificielle de Kubrick a consciemment commis des assassinats et peut donc être déclarée ‘coupable’…

A la lecture de ces différentes pièces, on peut garder dans notre manche quelques mots-miroirs pour plus tard. Je parle de mots comme ‘menace extérieure’, ‘dispositif’, ‘avenir technologique’, ‘grand remplacement’, ‘confiance dans la machine’, ‘intelligence froide’, ‘rapport logique’ et, pourrait-on ajouter : ‘intellect‘, conscience‘ et ‘menace intérieure‘, nous allons y venir.

Mais, tout d’abord, il faudrait peut-être qu’on y voie un peu plus clair sur comment fonctionne une Intelligence Artificielle (le calculateur, pas la machine mécanique qui, elle, s’appelle un robot). Pour vous l’expliquer, je vais retourner… au début de mes années nonante !

A l’époque, je donnais des cours de traduction à l’ISTI et j’avais été contacté par Siemens pour des recherches sur leur projet de traduction automatique METAL. C’était déjà une application de l’Intelligence Artificielle et le terme était déjà employé dans leurs documents, depuis le début des travaux… en 1961. METAL était l’acronyme de Mechanical Translation and Analysis of Languages. On sentait déjà les deux tendances dans le seul nom du projet : traduction mécanique pour le clan des pro-robotique et analyse linguistique pour le clan des humanistes. Certaines paires de langues avaient déjà été développées par les initiateurs du projet, l’Université du Texas, notamment le module de traduction du Russe vers l’Anglais (on se demande pourquoi, en période de guerre froide).

Siemens a repris le flambeau mais sans connaître le succès escompté, car le modèle de METAL demandait trop… d’intelligence artificielle pour l’époque. Je m’explique brièvement. Le projet était magnifique et totalement idéaliste. Noam Chomsky – qui n’était pas pas encore le philosophe qu’on connaît aujourd’hui – avait développé ce que l’on appelait alors la Grammaire Générative Transformationnelle.
En bon structuraliste, il estimait que toute phrase est générée selon des schémas propre à une langue donnée, mais également qu’il existe une structure du discours universelle, une langue virtuelle à laquelle on pourrait ramener les différentes langues usuelles. C’est cette hypothèse que devait utiliser l’IA de METAL pour traduire automatiquement en quatre temps :
(1) l’IA décompose la syntaxe de la phrase-source en blocs linguistiques [sujet] [verbe de type A] [attribut lié au type A] ou [sujet] [verbe de type B] [objet lié au type B], etc.,
(2) l’IA isole les expressions idiomatiques traduisibles directement, telles quelles (ex. le français ‘tromper son partenaire‘ traduit le flamand ‘buiten de pot pissen‘, littéralement ‘pisser hors du pot‘ : on ne traduit pas la phrase mais on prend l’équivalent idiomatique) puis
(3) l’IA transpose le résultat de cette double analyse dans la syntaxe de la langue-cible puis
(4) le dictionnaire de l’IA traduit les mots qui rentrent dans chacun des blocs. Deux exemples :

      1. FR : « Enchanté ! » > UK : « How do you do ! » > expression idiomatique que l’on peut transposer sans traduire la phrase ;
      2. FR : « Mon Vénérable la joue fair play » > UK : « My Venerable Master is being fair » > phrase où la syntaxe doit être analysée + une expression idiomatique.

Le schéma utilisé par les ingénieurs de METAL supposait donc l’existence d’une structure linguistique « virtuelle » postée en amont de toutes les autres, une langue théorique, désincarnée, universelle, un schéma commun à la langue source comme à la langue cible : voilà un concept universaliste fait pour nous plaire, à nous Maçons, mais que la machine n’a pas pu gérer… faute d’intelligence. Sisyphe a donc encore de beaux jours devant lui…

Le grand rêve Chomskien (doit-on dire humaniste) de langue universelle a alors été balayé du revers de la main, pour des raisons économiques, et on en est revenu au modèle bon-marché des correspondances de un à un de SYSTRAN, un autre projet plus populaire qui alignait des paires de phrases traduites que les utilisateurs corrigeaient au fil de leur utilisation, améliorant la base de données à chaque modification… quand tout allait bien.

C’est le modèle qui tourne aujourd’hui derrière un site comme LINGUEE.FR ou GOOGLE TRANSLATE. Pour reprendre les mêmes exemples, si vous demandez la traduction de ‘enchanté‘ hors contexte vous pouvez obtenir ‘charmed‘ ou ‘enchanted‘ aussi bien que « How do you do ! » Pour la deuxième phrase, si vous interrogez LINGUEE.FR, et que vous constatez que la traduction anglaise enregistrée est « My Venerable Monster is being fair » (ce qui équivaut à « Mon vieux dragon est blondinet« ), vous signalez l’erreur et votre correction améliorera automatiquement la mémoire de référence et ainsi de suite…

A l’époque, nous utilisions déjà des applications de TAO (ce n’est pas de la philosophie, ici : T.A.O. est l’acronyme de Traduction Assistée par Ordinateur). Elles fonctionnaient selon le même modèle. Dans notre traitement de texte, il suffisait d’ouvrir la mémoire de traduction fournie par le client (Toyota, Ikea ou John Deere, par exemple), c’est-à-dire, virtuellement, un gigantesque tableau à deux colonnes : imaginez simplement une colonne de gauche pour les phrases en anglais et, en regard, sur la droite, une colonne pour leurs traductions déjà faites en français.
On réglait ensuite le degré de similarité avec lequel on voulait travailler. 80% voulait dire qu’on demandait à l’application de nous fournir toute traduction déjà faite pour ce client-là, qui ressemblait au minimum à 80% à la phrase à traduire.
Exemple pour un mode d’emploi IKEA : je dois traduire l’équivalent de « Introduire la vis A23 dans le trou préforé Z42 » et cette phrase est similaire à plus de 80% à la phrase, déjà traduite dans la mémoire, « Introduire le tenon A12 dans le trou préforé B7« . Le logiciel me proposera la traduction existant dans sa mémoire comme un brouillon fiable puisqu’elle est exacte… à plus de 80%.

La seule différence avec l’Intelligence Artificielle dont nous parlons aujourd’hui est que le GPT répond avec assurance, comme s’il disait la vérité… à 100% !

Dans cet exemple, dire que le moteur informatique d’Intelligence Artificielle est malhonnête serait une insulte pour notre intelligence… humaine : un algorithme n’a pas conscience de valeurs comme la droiture ou, comme nous le disions, comme la probité.

Ceci nous renvoie plutôt à nous-mêmes, au statut que nous accordons, en bon prométhéens, à un simple outil !

Si Kubrick brouille les cartes (mémoire) avec la possibilité d’un robot doté d’une conscience en… 1968, il est beaucoup plus sérieux quand il montre le risque encouru, si l’on donne les clefs du château à un dispositif dont le fonctionnement est purement logique (je n’ai pas dit ‘raisonnable’). Dans son film, il y a bel et bien mort d’homme… du fait d’un robot !

Le maître sans marteau ?

La problématique n’est pas nouvelle. Depuis l’histoire de Prométhée et du feu donné aux hommes, beaucoup de penseurs plus autorisés que nous ont déjà exploré la relation de l’Homme avec ses dispositifs. Des malins comme Giorgio Agamben, Jacques Ellul, Michel Foucault ou le bon vieux Jacques Dufresne, ont questionné notre perception du monde, l’appropriation de notre environnement, selon qu’elle passe ou non par des dispositifs intermédiaires, en un mot, par des médias au sens large.

© Gary Larson

C’est ainsi que différence est faite entre, d’une part, la connaissance immédiate que nous pouvons acquérir de notre environnement (exemple : quand vous vous asseyez sur une punaise et que vous prenez conscience de son existence par la sensation de douleur aux fesses émise dans votre cerveau) et, d’autre part, la connaissance médiate, celle qui passe par un dispositif intermédiaire, un médium. Par  exemple : je ne pourrais pas lire ma planche de ce midi, sans l’aide de mes lunettes.

Ces lunettes sont un dispositif passif qui m’aide à prendre connaissance de mon environnement dans des conditions améliorées. Dans ce cas, le dispositif est un intermédiaire dont la probité ne fait aucun doute : je conçois mal que mes lunettes faussent volontairement la vision du monde physique qui m’entoure. Dans ce cas, les deux types de connaissance – immédiate et médiate – restent alignées, ce qui est parfait dans un contexte technique, où l’outil se contente d’augmenter passivement les capacités de mon corps, là où elles sont déficientes.

Mais qu’en est-il lorsque l’outil, le dispositif (mécanique, humain ou même conceptuel), est actif, que ce soit par nature (le dispositif a une volonté propre, comme lorsqu’un journaliste tendancieux publie un article tendancieux sur la situation politique d’un pays donné) ou par programmation (exemple : l’algorithme de Google qui propose des réponses paramétrées selon mon profil d’utilisation du moteur de recherche). Dans ce cas, le dispositif m’offre activement une vue déformée de mon environnement, un biais défini par ailleurs (pas par moi), et ce, avec neutralité, bienveillance ou malveillance selon les cas.

Transposé dans le monde des idées, l’exemple type, la quintessence d’un tel dispositif intermédiaire actif qui offre à notre conscience une vue biaisée du monde autour de nous est ce que nous appelons, tout simplement, le… dogme. Le dogme (et au-delà du dogme, la notion même de vérité), le dogme connaît le monde mieux que nous, sait mieux que nous comment aborder notre expérience personnelle et dispose souvent de sa police privée pour faire respecter cette vision. Si nous lui faisons confiance, le dogme se positionne comme un médium déformant, un intermédiaire pas réglo, placé entre le monde qui nous entoure et la connaissance que nous en avons.

Aborder le dogme et, plus précisément, la religion sous l’angle de l’intermédiaire, du dispositif, ce n’est pas nouveau et la connaissance proposée aux adeptes de religions a ceci de particulier que, non seulement il s’agit d’une connaissance médiate, mais que, ici, le medium est une fin en soi, qu’il définit en lui la totalité de la connaissance visée. De cette manière, un religieux pourrait se retirer du monde et s’appuyer sur les seules Écritures pour conférer sur la morale ou sur la nécessité de payer son parking en période de soldes.

Or, notre approche de la Connaissance, à nous Maçons, ne peut se satisfaire d’une image du monde fixe et prédéfinie, soit qu’elle reste à découvrir (ce qui suppose un monde vu comme une énigme à résoudre), soit qu’elle soit déjà consignée dans des textes codés, stockés dans une mémoire électronique, gardés par Dan Brown avec la complicité du Vénérable : ceci impliquerait que cette vérité ultime existe quelque part, comme dans le monde des Idées de Platon, qu’elle soit éternelle et que seuls certains d’entre nous puissent y avoir accès. Quelle chance n’avons-nous pas que notre Rituel éloigne notre regard de ces fadaises et répète à l’envi : « pratique le doute, baisse la tête et bosse sur ta pierre, p’tit con.« 

Le travail est en effet au centre de toutes nos représentations et nous naviguons à chaque Tenue entre les rayons d’un Brico spirituel qui, de la Truelle à l’Équerre, nous invite à la pratique de notre humanité, à trouver la Joie (on peut aussi dire la Beauté) dans le sage exercice de notre Force.

« Travaillez, prenez de la peine« , « Taille ta pierre, Robert« , « Rien n’est fait tant qu’il reste à faire… » : le Maçon se définit par son travail et comme il est aujourd’hui un Maçon spéculatif, on précisera « par son travail intellectuel« , sa délibération intime.

Or, pour retourner au cœur du sujet de ce midi, réfléchir, l’Intelligence Artificielle le fait aussi. Oui : elle le fait, et plus vite, et mieux ! Mais, me direz-vous avec sagesse, le dispositif d’Intelligence Artificielle ne fait que manipuler des Savoirs, calculer des données mémorisées, il n’a pas accès à la Connaissance comme nous, faute de disposer d’une Conscience

Quand Carl-Gustav Jung dit : « Ce que tu ne ramènes pas à ta conscience te reviendra sous forme de destin« , il propose lui aussi de travailler, plus précisément de travailler à élargir le champ de notre conscience, à défaut de quoi, nos œillères, nos écailles sur les yeux, nous mettront à la merci de nos pulsions refoulées ou d’une réalité déformée par nos biais cognitifs.

Pour lui aussi, manifestement, le couple Connaissance-Conscience serait alors le critère qui nous permettrait de faire la différence entre l’Homme et la Machine.

On l’opposerait alors au couple Savoirs-Mémoire évoqué au XVIIe par le matheux le plus intéressant de l’histoire de la religion catholique, l’inventeur torturé de la machine à calculer, j’ai nommé : Blaise Pascal. Je le cite : « La conscience est un livre qui doit être consulté sans arrêt. » La conscience est vue ici comme l’ancêtre de la carte-mémoire des Intelligences Artificielles !

Mais, ici encore, de quoi parlons-nous ?

Nous voici en fait rentrés dans le périmètre d’une science récente, baptisée la noétique (du grec « noûs » pour connaissance, esprit). Il s’agit de l’étude de la connaissance, sous tous ses aspects.

Endel TULVING est un neuroscientifique canadien d’origine estonienne qui vient de mourir, le 11 septembre dernier. Rassurez-vous, l’homme a d’autres qualités : il a dressé une taxonomie de la conscience en trois types : la conscience autonoétique, la conscience noétique et la conscience anoétique. Je donne la parole à l’anthropologue belge Paul JORION pour les explications. Il cite un texte de 2023, récent donc :

La conscience autonoétique est la conscience réfléchie de soi : la capacité de situer son expérience actuelle dans le cadre d’un récit de sa propre vie qui s’étend au passé et à l’avenir.
La conscience noétique implique une conscience sémantique et conceptuelle sans conscience de soi ; elle implique la capacité d’appliquer des concepts à vos perceptions actuelles et de générer des connaissances à partir de celles-ci.
La conscience anoétique, peut-être la plus insaisissable de toutes, est une expérience qui n’implique ni conscience de soi ni connaissance sémantique. Elle comprend, par exemple, des sentiments […] de confort ou d’inconfort, de familiarité, de malaise, de présence ou d’absence, de fatigue, de confiance, d’incertitude et de propriété. Il s’agit par exemple du sentiment que l’objet que l’on voit du coin de l’œil est bien un oiseau, du sentiment, en rentrant chez soi, que les choses sont telles qu’on les a laissées (ou pas), du sentiment que l’on est en train de contracter une maladie. Chez l’homme, ces sensations anoétiques se situent en marge de la conscience et ne sont que rarement au centre de l’attention. Chez d’autres animaux, il est possible que l’anoétique soit tout ce qu’il y a.

Au temps pour les définitions. Et, quand le même Paul Jorion demande à ChatGPT, quand il lui demande (et vous remarquerez ici qu’il vouvoie le robot) : « Où situez-vous le niveau de conscience d’un GPT (comme vous-même) ?« , ledit GPT répond :

Dans la taxonomie tripartite de la conscience d’Endel Tulving, il est important de noter que GPT-3.5, ou tout autre modèle de langage d’IA, ne possède pas de conscience de la même manière que les humains. Les systèmes d’IA tels que GPT-3.5 sont dépourvus d’expériences subjectives, d’émotions, de conscience de soi et de la compréhension profonde associée à la conscience humaine. Ils fonctionnent sur la base de modèles de données et de relations statistiques apprises au cours de leur formation. Sur la base de la taxonomie fournie, les capacités de GPT-3.5 pourraient être partiellement classées dans la catégorie de la conscience « noétique » dans une certaine mesure. Il a la capacité de traiter et de générer des connaissances sémantiques et conceptuelles sans véritable conscience de soi ou conscience réflexive. Il peut appliquer des concepts à un texte d’entrée et générer des réponses qui semblent contextuellement pertinentes et cohérentes, ce qui s’apparente au niveau de conscience « noétique » décrit.

En répondant à d’autres questions de Paul Jorion, le GPT remet une couche et insiste (je résume) :

Il existe des différences importantes entre la façon dont les humains apprennent et la façon dont les modèles de langage de l’IA tels que GPT-3 fonctionnent, ce qui contribue aux différences dans leurs capacités et leur conscience : (1) la profondeur et la portée de l’apprentissage… ; (2) la généralisation… ; (3) l’expérience subjective et la conscience… ; (4) la compréhension du contexte… ; et (5) l’apprentissage adaptatif, à savoir que les humains peuvent adapter leurs stratégies d’apprentissage, intégrer de nouvelles informations et réviser leur compréhension au fil du temps. Les modèles d’IA nécessitent un recyclage manuel pour intégrer de nouvelles données ou s’adapter à des circonstances changeantes.

Le GPT la joue modeste… et il a raison : il ne fait jamais que la synthèse statistiquement la plus logique de ce qu’il a en mémoire ! Plus encore, il aide (sans le savoir vraiment) Paul Jorion à faire le point quand ce dernier lui rappelle que, lorsqu’il lui a parlé un jour de la mort d’un de ses amis, le GPT avait écrit « Mes pensées vont à sa famille… » d’où émotion, donc ! pense Jorion. Et le logiciel de préciser :

La phrase « Mes pensées vont à sa famille… » est une réponse socialement appropriée, basée sur des modèles appris, et non le reflet d’une empathie émotionnelle ou d’un lien personnel. Le GPT n’a pas de sentiments, de conscience ou de compréhension comme les humains ; ses réponses sont le produit d’associations statistiques dans ses données d’apprentissage.

Comment faut-il nous le dire ? Les Transform(at)eurs Génératifs Pré-entraînés (GPT) disposent d’algorithmes qui dépasse notre entendement, soit, mais seulement en termes de quantité de stockage de données et en termes de puissance combinatoire d’éléments pré-existant dans leur mémoire.

Leur capacité à anticiper le mot suivant dans la génération d’une phrase donne des résultats bluffants, peut-être, mais indépendants d’une quelconque conscience. Ils sont très puissants car très rapides. Souvenez-vous de votre cours de physique : la puissance est la force multipliée par la vitesse !

Pour mémoire, notre cerveau peut compter sur quelque chose comme 100 milliards de neurones et que développement récent d’un mini-cerveau artificiel ne comptait que 77.000 neurones et imitait un volume de cerveau équivalent à… 1 mm³ !

Est-ce que ça veut dire que, faute de conscience auto-noétique et a-noétique, l’IA ne représentera aucun danger pour l’humanité avant longtemps ? Je ne sais pas et je m’en fous : la réponse n’est pas à ma portée, je ne peux donc rien en faire pour déterminer mon action.

Mais, est-ce que ça veut dire que nous pouvons faire quelque chose pour limiter le risque, si risque il y a ? Là, je pense personnellement que oui et je pense que notre sagesse devrait nous rappeler chaque jour qu’un outil ne sert qu’à augmenter notre propre force et que la beauté de nos lendemains viendra d’une sage volonté de subsistance, pas de notre aveugle volonté de croissance infinie avec l’aide de dispositifs efficaces à tout prix.

Résumons-nous : tout d’abord, il semble actuellement acquis qu’une Intelligence Artificielle n’est pas dotée d’une conscience autonoétique d’elle-même. Idem, qu’elle soit dénuée d’une conscience anoétique qui lui donnerait à tout le moins autant d’instinct qu’un animal semble aussi évident dans l’état actuel de la science informatique. En fait, une Intelligence Artificielle fait, à une vitesse folle, une synthèse statistiquement probable de données présentes dans sa mémoire et génère sa réponse (pour nous) dans un français impeccable mais sans afficher de degré de certitude !

Quant à lui refuser l’accès à une conscience noétique, en d’autres termes « une conscience sémantique et conceptuelle sans conscience de soi« , le questionnement qui en découlerait est au cœur de ma planche de ce midi.

Car, voilà : ce midi, enfin, nous sommes plus malins, plus savants : nous savons tout de l’Intelligence Artificielle. Nous savons tout de l’intelligence, de la conscience, des rapports de cause à effet. Nous sommes des as de la noétique. Nous avons enregistré tous ces savoirs dans notre mémoire. Nous avons confiance en notre capacité logique. Nous sommes à même d’expliquer les choses en bon français et de répondre à toute question de manière acceptable, à tout le moins crédible, comme des vrais GPT !

Voilà, voilà, voilà, mais, en sommes-nous pour autant heureux d’être nous-mêmes ? Limiter notre satisfaction à savoir nous suffit-il ?

Je n’en suis pas convaincu et j’ai l’impression que le trouble que l’on ressent face à la machine, les yeux dans l’objectif de la caméra digitale, cette froideur, ce goût de trop peu, nous pourrions l’attribuer à un doute salutaire qui ne porte pas sur les capacités de ladite machine mais bien sur le fait que le fonctionnement d’une Intelligence Artificielle, basé sur les mots et les concepts sans conscience de soi, pourrait bien servir de métaphore d’un fonctionnement déviant dont nous, humains, nous rendons trop souvent coupables…

Une citation : « Ce qu’il y a de terrible quand on cherche la vérité, c’est qu’on la trouve »

Quelles qu’aient été les intentions de Remy de Gourmont (un des fondateurs du Mercure de France, mort en 1915) lorsqu’il a écrit cette phrase, elle apporte de l’eau à mon moulin. Il est de fait terrible, quand on cherche la Vérité avec un grand T, d’interroger une Intelligence Artificielle et… de toujours recevoir une réponse. Et on frôle l’horreur absolue, humainement parlant, quand on réalise que cette Vérité tant désirée est statistiquement vraie… à 80% (merci Pareto). Bienvenue en Absurdie !

Ces 80% de ‘certitude statistique’ (un autre oxymore !) donneraient un sourire satisfait au GPT, s’il était capable de satisfaction : il lui faudrait pour cela une conscience de lui-même, auto-noétique, de sa propre histoire, une capacité à éprouver des passions et de l’affect. A défaut d’avoir des hormones, des neurones et des traumas, une Intelligence Artificielle ne peut pas non plus se targuer d’accéder à une conscience anoétique, non-verbalisée et reptilienne, on l’a assez dit maintenant.

Reste cette capacité dite noétique, nourrie de structures verbales et de concepts, de rapports principalement logiques et de représentations intellectuelles du monde, non-validées par l’expérience ! bref, d’explications logiques !

C’est avec cette froideur explicative que le robot répond à nos requêtes, fondant son texte sur, postulons, 80% de données pertinentes selon sa programmation, des données exclusivement extraites de sa mémoire interne. Il nous vend la vérité pour le prix du 100% et les 20% qu’il a considérés comme hors de propos sont pour lui du bruit (des données extraites non-pertinentes) ou du silence (une absence de données).

Le GPT nous vend la carte pour le territoire !

En prendre conscience est un beau moment maçonnique car, nous-mêmes, n’avons-nous pas aussi, quelquefois, tendance à fonctionner comme des Intelligences Artificielles, à délibérer dans notre for intérieur comme des GPT et à nous nourrir d’explications logiques, générées in silico (c’est-à-dire dans le silicium de notre intellect), générant à volonté des conclusions dites rationnelles alors qu’elles ne sont que logiques, des arguments d’autorité et des rapports de causalité bien éloignés de notre expérience vitale ? Pire encore, ne considérons-nous pas souvent qu’une explication peut tenir lieu de justification et que ce qui est expliqué est d’office légitime ? En procédant ainsi, ne passons-nous pas à côté des 20% restant, négligés par le robot, obsédé qu’il est par ses savoirs, ces 20% qui, pourtant, constituent, pour nous humains, le pourcentage de connaissance bien nécessaire à une saine délibération interne.

Qui plus est, ce faisant, nous ne rendons pas justice à notre Raison : nous clamons qu’elle n’est que science, nous la travestissons en machine savante, logique et scientifique, spécialisée qu’elle serait dans les seules explications intellectuelles.

Dans ma Maçonnerie, la Raison est autre chose qu’une simple intelligence binaire, synthétisée par un algorithme, verbalisant et conceptualisant tous les phénomènes du monde face auxquels je dois prendre action.

Non, la Raison que j’aime vit d’autre chose que des artifices de l’intellect, plus encore, elle s’en méfie et trempe sa plume dans les 100% de la Vie qui est la mienne, pour répondre à mes interrogations intimes ; elle tempère la froide indépendance de mes facultés logiques avec les caresses et les odeurs de l’expérience et du doute et des instincts, avec la peur et l’angoisse et avec la poésie et les symboles qui ne parlent pas la même langue que mes raisonnements, juchés qu’ils sont au sommet de la pyramide de l’intellect.

La Raison que j’aime est dynamique et je la vois comme un curseur entre deux extrêmes.
A une extrémité de la graduation, il y a ce que je baptiserais notre volonté de référence, notre soif inquiète d’explications logiques, de réponses argumentées qui nous permettent de ne pas décider nous-mêmes, puisqu’il suffit d’être conforme à ce qui a été établi logiquement.
A l’autre extrémité, il y a la volonté d’expérience et le vertige qui en résulte. De ce côté-là, on travaillera plutôt à avoir les épaules aussi larges que sa carrure et on se tiendra prêt à décider, à émettre un jugement subjectif mais sincère.

La pensée libre se mesure au positionnement du bouton de curseur sur cette échelle, une échelle dont je ne connais pas l’étalonnage et dont la graduation nous permettrait de mesurer l’écart entre volonté de référence et volonté d’expérience, plus simplement, entre les moments où je fais primer les explications et les autres où c’est la situation qui préside à mon jugement.

La Raison que j’aime veille en permanence (lorsqu’elle reste bien réveillée) à me rappeler d’où je délibère face aux phénomènes du monde intérieur comme extérieur. Elle m’alerte lorsque je cherche trop d’explications là où l’intuition me permettrait d’avancer ; elle me freine là où mes appétences spontanées manquent de recul. C’est peut-être en cela que la Raison me (nous) permet d’enfin renoncer à la Vérité (qu’elle soit vraie à 80% ou à 100%) !

Henri Gougaud est un conteur magnifique et j’aimerais conclure avec une brève citation de ce cher disparu, une généreuse invitation à ne pas trop se satisfaire des explications logiques. Je le cite :

L’intellect voudrait que la vie ne soit qu’une énigme, alors qu’elle est un mystère. On peut résoudre une énigme, la vaincre et ne laisser qu’une rassurante lumière, là où étaient des ombres. On ne peut qu’explorer un mystère, sans espérer l’abolir. Explorons donc !

Tout est dit : fruits de nos explorations, les 20% de Connaissance que nous ne partageons décidément pas avec les Intelligences Artificielles ont encore un bel avenir dans nos Loges. Il est vrai qu’en Maçonnerie, nous ne tutoyons que les vivants !

J’ai dit, Vénérable Maître…